17 janvier 2011

Drôles de bêtes et drôles d'histoires, de Philippe Ragueneau

Drôles de bêtes
et drôles d'histoires

De l'humour à l'émotion

de Philippe Ragueneau

illustrations de Martine Fontayne


Quel rapport peut-il bien exister entre un sanglier, un chat, un mainate, un cheval, un loup, un chevreuil, un canard ou un chien ?

Aucun, je vous l'accorde, si l'on excepte une extrême sensibilité, un instinct sans faille, une bonté que l'on aimerait trouver, parfois, chez nos semblables, voire une intelligence aiguë - il n'y a pas d'autre qualificatif.

Le narrateur qui a recueilli ces histoires, toutes authentiques, c'est Philippe Ragueneau - l'auteur bien connu pour les histoires véridiques du chat Moune. On navigue de l'humour à l'émotion ; ici, on essuie une larme ; là, on arbore un sourire ravi.

Mais la conclusion que l'on peut tirer après la lecture de ces récits drôles ou émouvants, c'est qu'il ne faudra plus jamais appeler "frères inférieurs" ceux qui enrichissent notre vie par ce qu'ils nous offrent de leurs propres vies.

Drôles de bêtes et drôles d'histoires, Philippe Ragueneau, Illustrations de Martine Fontayne au début de chaque chapitre, Editions Grancher, 2002, 236 pages

Pour en savoir plus

- Une biographie de l'auteur
D'autres livres de Philippe Ragueneau
- L'excellente série du chat Moune (en 5 volumes)
- Médecins des bêtes sauvages
- Ulysse, le chat qui traversa la France
- L'autre côté de la vie
Ou encore
- Le sixième sens des animaux, de Philippe de Wailly

Au sommaire

- Avant-propos
- Le guépard amoureux
- C'est malin, les oiseaux
- Frères loups
- Jalna, une chienne bien utile...
- Le chat qui berna le savant
- ... Et celui qui mystifia Angela Sayer
- Sultan, le cheval au grand coeur
- Loustic, le bien nommé
- Noblesse des sangliers
- Le mainate et le chasseur
- Victor règle ses comptes
- Diabolicus
- La souris belliqueuse
- Elles n'en font parfois qu'à leur tête...
- Roustan, le démineur
- Les sangliers n'aiment pas la voiture
- L'écureuil qui voulait jouer
- Les petits spectacles de la rue
- L'imprudence est fille de la curiosité
- ... Et en voici un autre bon exemple
- Jalousie d'un hippopotame
- Milord, le trop aimé
- Le pigeon infidèle
- Le mulot courageux
- Les visiteurs du soir
- La force d'un regard
- La souris et le prisonnier
- Amitiés singulières
- S'entendre comme chien et chat
- ... Et, parfois, elles nous sauvent la vie
- Le chevreuil miraculé
- Les bêtes et l'outil
- Une bonne surprise
- Le chat qui venait de nulle part
- Méprises
- On n'apprend pas ça, à l'Ecole...
- L'odyssée de Cornélius
- Pas si sauvages que ça...
- Tobby a des visions
- Filiu, un bon père de famille
- Mystérieuses communications...
- Un gardien vigilant
- Comment Sheila se fit piéger
- La corneille qui ne voulait pas voler
- Le spectacle était dans la salle
- Quand vient l'heure de la séparation...

L'avant-propos

Toutes les histoires de bêtes ne sont pas tristes, heureusement, et toutes ne finissent pas tragiquement. Les bêtes ne passent pas tout leur temps à s'entre-tuer. Elles ne sont pas toutes la cible des chasseurs. On ne met pas en cage tous les oiseaux, ni à l'attache tous les chiens. Les chats ne sont pas tous abandonnés quand sonne l'heure des vacances, et ceux qui traversent la route étourdiment ne se font pas tous écraser. Le renard n'attrape pas toujours le lapin et, neuf fois sur dix, l'épervier loupe la fauvette. Alors, bonnes gens, rentrez vos mouchoirs ! A leur manière, les bêtes savent aussi rire et nous faire rire, s'amuser et nous amuser, inventer des tours pendables, nous étonner et nous divertir.
Et puis il y a les histoires émouvantes, celles qui nous tirent une larmichette au coin de l'œil quand on les raconte ou qu'on les écoute. Il y a, avec les bêtes, les moments d'émotion.
Alors je vous propose un florilège d'histoires drôles et émouvantes.

Quelques extraits

Un extrait du chapitre "C'est malin, les oiseaux"

P14


./. Le pain avait été liquidé, mais il restait les biscottes. J'en cassai un petit morceau, à tout hasard. Le piaf s'en saisit et s'envola. Et alors il se passa quelque chose d'extraordinaire : avec son morceau de biscotte au bout du bec, il piqua droit sur la piscine, la frôla sur toute sa longueur en n'y trempant que le bec, et il remonta dans les arbres.
L'eau avait ramolli la biscotte : il pouvait désormais la manger.
Je refis l'expérience le jour suivant. Cette fois, ce furent trois oiseaux qui trempèrent leur biscotte dans l'eau de la piscine, en volant au ras de la surface ! ./.

Des extraits du chapitre "... Et, parfois, elles nous sauvent la vie"
P138-P143

Je revenais de Genève par avion. Un prêtre du canton de Vaud occupait le siège voisin du mien. Nous nous étions civilement salués et, peu après le décollage, nous avons engagé la conversation. Je ne sais plus par quels méandres elle en vint à dériver vers la superstition dont le bon abbé, bien entendu, se gaussait :
- ... Et pourtant, avouait-il, il doit nous rester, dans le cerveau, des bribes de ces fables, héritées peut-être d'une grand'mère, car un jour, Dieu me pardonne, j'y ai succombé.
- Racontez...
- Je roulais sur une petite route de montagne en corniche qui surplombait un précipice. Soudain, assis sur le parapet à ma gauche, je vis un grand chat noir qui me regardait venir. Instinctivement je serrai au maximum sur ma droite, à toucher la muraille, et bien m'en a pris ! Au détour d'un virage une voiture fonçait vers moi. Elle mordait la ligne médiane au point qu'en passant elle arracha mon rétroviseur. Et le chauffard disparut sans s'arrêter. Je l'avais échappé belle ! Si, dans mon esprit, la vue de ce chat noir ne s'était pas associée au mot "malheur", nous étions morts tous les deux.
- Vous voyez, mon père, que les chats noirs ne sont pas maléfiques, en dépit de ce que prétend une légende imbécile. Au contraire ! Car tout paraît donner à penser que celui-là vous a prévenu d'un danger et vous a sauvé la vie.
- J'en conviens. ./.

./. Maela et Dan avaient ramené du Brésil un magnifique ara, une espèce qui reproduit à la perfection notre vocabulaire. Hélas, l'аrа, baptisé Casta, se refusait à proférer le moindre mot. On avait beau lui répéter cinq cents fois la même phrase, il ne répondait que par "Kwakk"...
Deux mois plus tard, en rentrant chez eux, ils eurent la surprise de l'entendre lancer des "au secours ! au secours !" stridents. Or, ni Maela ni Dan ne le lui avaient enseigné. Entre deux cris de l'oiseau, ils entendirent, dans le lointain, une voix très faible qui appelait "au secours ! au secours !". Dan sortit précipitamment de la maison et tendit l'oreille. Les supplications provenaient de l'autre coté de la route. Dan y découvrit Ann John, une vieille dame solitaire, blessée et quasi-mourante. Depuis des heures, Casta l'entendait crier sa détresse et l'ara s'était décidé à parler pour relayer ses appels. ./.

./. A Meidrim, au pays de Galles, Donald Mottram descendit de son tracteur pour soigner l'un de ses veaux qui s'était blessé. Avant tout, il s'assura que son taureau, un impressionnant et irascible Charolais, se tenait loin de lui, au bout du champ. Alors qu'il pratiquait une injection, il sentit sur sa nuque le souffle de la bête qui, aussitôt, le chargea. Atteint de plusieurs coups de corne, Donald perdit connaissance. Une heure et demie plus tard, il revint à lui. Le taureau était toujours dans les parages mais, rangées devant lui, flanc contre flanc, toutes les vaches faisaient barrage et le maintenaient à distance. Quand il se releva, son bouclier vivant l'accompagna jusqu'à la barrière.

Pour les vacances de Noël, Valentin, six ans, accompagnait ses parents dans leur chalet de montagne, en Transylvanie. Parti se promener seul, en forêt, Valentin se perdit. Une battue fut aussitôt organisée, avec l'aide des voisins. Il urgeait de retrouver l'enfant avant la tombée du jour car, en cette saison, les nuits sont mortellement froides...
On ne le découvrit qu'à l'aube. Couché au pied d'un arbre, il dormait profondément. Trois castors à l'épaisse fourrure étaient couchés sur lui. Ils l'avaient protégé de cette nuit glaciale.
L'affaire fit "la une" de la presse locale car il y avait dix témoins.
L'étonnant de cette histoire tient au fait que le castor est une bête farouche qui fuit l'homme du plus loin qu'il le sent. ./.

Un extrait du chapitre "On n'apprend pas ça, à l'Ecole..."
P176


./. Le même jeune vétérinaire se présente chez un certain Dupont pour vacciner ses vaches. Le Dupont en question est un petit vieux de 85 ans. Il accueille le praticien, assis sur la margelle du puits. A côté de lui, un panier plein d'épis de maïs. Les deux hommes sympathisent, parlent de la pluie et du beau temps, mais le vétérinaire regarde sa montre :
- Bon, il est temps d'aller piquer vos vaches !
- Oh doucement, petit ! Mes trois génisses ne sont pas encore attrapées !
- Elles sont loin ?
- Va savoir ! Elles vont où elles veulent...
- Il vaut mieux que je revienne demain, quand vous aurez mis la main dessus.
- Mais non, tu vas voir !
Le petit vieux se lève, égrène un peu de maïs et appelle :
- Hector ! Hector !...
Et, dans la minute, un corbeau apparaît. Il se pose sur la margelle et picore le maïs. Quand il a fini, le petit vieux lui dit :
- Allez, Hector, va voir où sont les vaches.
Le corbeau s'envole et disparaît.
Cinq minutes plus tard il est de retour.
Le petit vieux se lève :
- Viens, petit. Prends ton attirail. Il a trouvé et on n'a plus qu'à le suivre.
Derrière le corbeau, qui vole de branche en branche, ils entrent dans le bois. Et cinq cents mètres plus loin, ils découvrent les génisses en train de paître.
Pas plus difficile que ça. ./.

Un extrait du chapitre "Tobby a des visions"
P190-P194


- Voilà, je suis prêt, annonça Bertrand V. à Mathilde, son épouse. Je n'ai plus qu'à l'attendre.
Ce matin, à dix heures, se tiendrait à Epernay la réunion annuelle des membres du réseau de résistance auquel Bertrand, de 1941 à 1945, avait appartenu. Lors de la création de l'association, il avait été décidé que ces amicales rencontres seraient itinérantes, de façon à ne pas privilégier uniquement les Parisiens : tantôt dans une ville et tantôt dans une autre.
Bertrand avouait qu'il n'avait guère la fibre amicaliste. Certes, il était content de revoir de temps en temps ses camarades de l'armée des ombres, mais le seul plaisir de remuer des souvenirs de plus en plus brumeux ne le motivait pas suffisamment pour qu'il eût envie de courir à Marseille ou à Lille, toutes affaires cessantes.
Cependant, cette fois-ci, c'est Epernay qui accueillait les vaillants survivants de l'épopée, dont Robert S. qui, lui aussi, résidait à Reims et avait, la veille, téléphoné à son ami :
- C'est idiot de prendre deux voitures. Je passerai te chercher à neuf heures trente, ça te va ?
Et c'est donc lui que Bertrand attendait.
Depuis le début de la matinée, Tobby, un fox-terrier à poil ras, affichait une nervosité inhabituelle. On le savait, comme tous les chiens de sa race, passablement agité et remuant, mais là, il envoyait le bouchon un peu loin, aboyant sans raison et tournicotant dans les jambes de Bertrand que son manège agaçait :
- Je ne sais pas ce qu'il a, ce matin ! Il n'a pas arrêté de m'embêter pendant que je m'habillais. Il a emmené ma chemise dans la salle de bains, puis ça a été la cravate...
- Il n'aime pas te voir partir, c'est tout, avançait Mathilde.
- Mais il me voit partir tous les jours, et il ne dit rien !
- Alors je ne comprends pas...
- Je vais attendre Robert sur le pas de la porte. Il n'y a plus une seule place dans la rue Buirette pour se garer.
Il embrassa Mathilde et se dirigea vers la sortie. Mais Tobby l'agrippa par le bas de son pantalon et le tira sauvagement en arrière.
- Mais tu es fou, Tobby ! Qu'est-ce qui te prend ? Il est possédé ce chien, ma parole !... Lâche mon pantalon, s'il te plaît !
- Je n'aime pas ça, dit Mathilde toute songeuse. Tobby ne veut pas que tu partes, c'est clair.
- Je crois plutôt qu'il veut jouer, seulement ce n'est pas le moment.
- Non, Bertrand, je ne suis pas d'accord. Tu sais bien que les bêtes sentent des choses qui nous échappent...
Pour calmer le chien, Bertrand prit le parti de s'asseoir :
- Tu rêves, ma chérie ! Je ne vois pas ce qu'il pourrait sentir ou pressentir, il ne sait même pas où je vais !
- Veux-tu me faire plaisir ?... Ne va pas à cette réunion.
- Mais c'est ridicule ! Pour une fois qu'elle se tient à vingt-six kilomètres de chez moi ! Les camarades ne vont pas comprendre !... Et Robert qui se dérange pour me prendre, qu'est-ce que je lui dis ? Que le chien ne veut pas que je sorte de la maison ? Ils n'ont pas fini de rigoler, les copains !
Il se leva, se dirigea vers la porte et, de nouveau, Tobby le retint par le bas de son pantalon.
- Cette fois, dit Mathilde, je te supplie de ne pas y aller.
Elle semblait soucieuse, grave même.
Bertrand jeta son manteau et son chapeau sur un fauteuil :
- Bon. Je ne veux pas te contrarier à ce point-là. Mais je te laisse le soin d'expliquer à Robert que, dans la maison, c'est maintenant Tobby qui fait la loi !
Quinze minutes plus tard, Robert sonnait à la porte. Mathilde s'acquitta de sa mission du mieux qu'elle le put. Robert commença par s'esclaffer, puis chercha à raisonner le couple. Il se heurta à un mur : Mathilde.
Dix minutes plus tard, il réitéra ses regrets, prit congé du couple, monta dans sa voiture et mit le moteur en route.
Quarante minutes plus tard, sur la N51, le chauffeur d'un camion perdit le contrôle de ses dix tonnes et emboutit de plein fouet la Peugeot de Robert. Il fut tué sur le coup.
S'il avait été à ses côtés, Bertrand aurait subi le même sort.
Merci, Tobby.
Biologistes, vétérinaires et psychologues sont d'accord : les bêtes sont capables d'étonnantes prémonitions et les exemples sont innombrables. Le docteur Philippe de Wailly, dont le livre fourmille de cas vérifiés et d'observations objectives, en cite de saisissants...
A Fribourg, on peut admirer la statue d'un canard, au centre d'une place fréquentée. Pendant la guerre de 40-45, il a sauvé la vie à des milliers d'habitants en les prévenant, bien avant les sirènes, qu'une vague de bombardiers alliés approchait de la ville.
En juin 1972, le chien Voyou, un bâtard noir et blanc, a tout tenté pour empêcher son maître de prendre, gare de l'Est, le train qui devait le conduire à Lens. Il tournait autour de lui en aboyant, l'empêchait d'avancer et, comme Tobby, il l'agrippa par le pantalon quand il monta dans son wagon. Voyant qu'il ne parvenait pas à le retenir, Voyou courut en tête du train et se jeta entre les rails, devant la locomotive, pour tenter d'arrêter le convoi. Et le vétérinaire parisien, qui a vécu cette malheureuse histoire, conclut :
- Je n'ai eu que plus tard l'explication de ce geste insensé : Voyou savait que j'étais en danger et a sacrifié sa vie pour essayer de sauver la mienne. Le train que j'avais pris a déraillé dans le tunnel de Vïerzy, et je n'ai échappé à la mort que par miracle. Voyou "savait", et il a fait tout ce qui était en son pouvoir pour tenter de m'avertir ! ./.

Un extrait du chapitre "Mystérieuses communications..."
P206-P207


./. Ce lien télépathique m'a toujours fasciné. Encore faut-il préciser qu'il ne s'établit pas entre n'importe quel homme et n'importe quelle bête. Il faut, pour cela, qu'une très profonde connivence rapproche l'un et l'autre, une connivence faite d'amour mutuel, de confiance et de complicité.
Ce lien, je l'avais avec Moune, ce beau chat noir dont j'ai conté, en cinq volumes, les malices et les exploits. Du temps que je dirigeais les programmes de la télévision française, la plus grande fantaisie gouvernait mes heures de retour au logis. Elles dépendaient de l'imprévisible et du fortuit : tantôt un visionnage de dernière minute, tantôt un rendez-vous qui se prolongeait. Mais, quelle que soit l'heure à laquelle ma voiture quittait la rue de Turenne pour s'engager dans la rue Villehardouin, Moune, à l'instant même, abandonnait le fauteuil où il roupillait pour se poster devant la porte d'entrée de mon appartement. J'étais pourtant encore loin ! Mais lui savait que, dans dix minutes, ma clé tournerait dans la serrure.
Ce type de communication peut jouer en sens inverse : de la bête vers l'homme. Lorsqu'il habitait dans la vallée de Saint-Amarin, au cœur des Vosges, Hervé Grosjean eut l'occasion de constater qu'entre son chien Lucky et lui, ce lien télépathique existait bel et bien et, mieux encore, qu'il fonctionnait à la perfection...
Il était neuf heures du soir. Hervé, son dîner achevé, lisait tranquillement au coin de la cheminée où crépitait un joyeux feu de bois. Tout semblait calme. La nuit, dehors, imposait le poids de son silence aux bruits de la vie. Lucky, lui, vadrouillait dans les parages. Rituellement, à la tombée du jour, il se payait une promenade vespérale et digestive, levant ici un campagnol à la recherche d'insectes, effarouchant là un lapin sorti du terrier. Et, soudain, Hervé perçut, mentalement mais distinctement, les appels de désespoir de son chien. Aucun son, pourtant, ne passait les murs épais de la maison...
- Bon, j'ai rêvé, se dit-il. Et il reprit sa lecture.
Mais les appels se renouvelaient, devenaient pressants... Il se leva, enfila son manteau et sortit. Sans se poser l'ombre d'une question, il se dirigea droit vers le bois qui, à deux cents mètres, profilait sur le ciel la masse plus sombre de ses arbres.
- J'étais, me dit-il, comme guidé par un fil invisible et je marchais sans hésitation dans une direction qui m'était imposée.
Il pénétra profondément dans le bois et, dix minutes plus tard, les aboiements plaintifs de Lucky lui parvinrent pour la première fois. Il le trouva enfin. Le chien avait posé la patte sur un piège à mâchoire et, ne pouvant s'en dégager, il appelait son ami à son secours...
Hervé réussit à le libérer et les blessures que le piège avait occasionnées cicatrisèrent vite. Mais un fait s'imposait : c'est bien par la télépathie que Lucky avait alerté Hervé Grosjean.
Le Docteur Philippe de Wailly cite, dans "Le sixième sens des animaux" des cas similaires, notamment celui-ci :
"En 1952, le Docteur Karlis Osio a testé les phénomènes extrasensoriels chez les chats en leur commandant par la pensée de choisir entre deux coupes de nourriture placées aux extrémités d'une boîte en forme de T. L'humain, par la seule force de sa pensée, demandait au chat de tourner à droite ou à gauche sans que le chat puisse voir l'observateur." Et le chat s'exécutait.
De nombreuses hypothèses ont été avancées pour tenter d'expliquer ce phénomène. Aucune, à ce jour, n'emporte une totale adhésion.

Le chapitre (intégral) "Quand vient l'heure de la séparation..."
P228-P233

D'aucuns jugeront peut-être que ce triste aspect des choses n'a pas sa place dans un recueil "d'histoires drôles".
Si je m'y décide, néanmoins, c'est que la relation des bêtes avec la mort est fort différente de la nôtre. Ce sentiment de rupture irrémédiable et définitive, qui nous habite quand vient l'heure de la séparation, leur est totalement étranger. Tout donne à penser, au contraire, que nos animaux familiers ont foi en une continuité qui, au-delà de la mort, maintient d'indestructibles liens, comme s'ils savaient qu'un jour les vivants que nous sommes aujourd'hui retrouveront les disparus d'hier dans un au-delà sans chagrin.
Du même coup, la mort, telle que la vivent les bêtes, n'est pas désespérante. Elle est une chose naturelle et programmée, comme l'est la vie elle-même. Elle n'est qu'un passage que nous emprunterons nous-mêmes un jour.
Cette familiarité avec ce qui, pour nous, est "le pire de ce qui peut arriver" a, chez les bêtes, deux conséquences. La première est qu'ils la sentent venir de très loin, qu'il s'agisse de leur propre mort ou de celle de ceux qu'ils aiment. L'autre conséquence est qu'elles accompagnent, mentalement et physiquement, l'ami qui s'en va puisque cet adieu à la vie terrestre n'interrompt qu'un souffle mais en aucun cas un sentiment, et elles l'accompagnent parfois au point de se laisser elles-mêmes mourir pour rejoindre l'ami plus tôt que ne le prévoyait leur propre destin.
Nous avons beaucoup d'exemples de ces deux comportements parfaitement cohérents et complémentaires. Ceux de la fidélité, d'abord.
J'ai rapporté, dans un livre publié en 1991 mais que tout le monde n'a pas lu (hélas) cette belle histoire que m'a narrée Françoise Sallé.
Cela se passe à Thouars, dans les Deux-Sèvres. Vivaient là, en parfaite harmonie, un vieux monsieur à la retraite et sa fille Françoise qui escortait son crépuscule avec amour et dévouement. Vivait là aussi un chat, Doudou, un Européen noir comme l'ébène, qui vouait à Monsieur Sallé une véritable passion. Et le bonheur habitait la maison.
Et puis, un matin, Monsieur Sallé se réveilla très mal en point. La Faculté diagnostiqua une maladie très grave. Il déclina rapidement et, une nuit, il s'éteignit doucement, comme la flamme d'une bougie à bout de course.
Françoise pleura toutes les larmes de son corps et, deux jours plus tard, elle enferma Doudou dans la maison et s'en fut conduire son père dans le cimetière de Thouars, à l'autre bout de la ville.
Deux semaines passèrent.
C'est en refermant une fenêtre malencontreusement ouverte qu'elle s'aperçut que Doudou en avait profité pour s'évader. Elle le chercha dans le voisinage, car il lui arrivait de fuguer, mobilisa médias et gendarmerie et dut se rendre à l'évidence : Doudou demeurait introuvable.
Le dimanche suivant, elle se rendit au cimetière pour déposer des fleurs sur la tombe de son papa et là, que vit-elle ? Doudou assis sur le marbre, immobile et squelettique...
Et cela, déjà, est stupéfiant ! Ce cimetière, il n'y était jamais allé, Doudou... Et à l'autre bout de la ville, en plus ! Cette tombe, rien ni personne ne lui avait indiqué que c'était la bonne !... Et pourtant, il ne s'était pas trompé...
Françoise voulut le ramener chez elle. Le chat s'y refusa énergiquement. Alors elle rentra seule et, un peu plus tard, elle lui ramena de quoi manger et boire. Elle tenta encore de le convaincre de la suivre, elle le caressa, le prit dans ses bras... Peine perdue. Doudou sauta sur le marbre froid du tombeau et s'y allongea, décidé à ne jamais quitter son grand ami.
Des témoins alertèrent un journaliste de Thouars et la presse locale s'empara de l'affaire. J'ai lu les articles qui furent alors publiés et Françoise me confia une superbe photo de Doudou, assis sur la tombe de Monsieur Sallé.
Et bien, croyez-le ou pas, pendant deux ans, Françoise vint tous les jours au cimetière nourrir le chat. Et, une nuit d'hiver où il gelait à pierre fendre, Doudou mourut de froid, seul dans ce grand cimetière enneigé. Il avait enfin rejoint celui qu'il aimait jusqu'à en mourir.
Bien d'autres cas de ce genre sont dans les mémoires. Les mélomanes se souviennent que lorsque Mozart fut enterré, une tornade dispersa le cortège qui suivait le convoi. Au cimetière, à l'heure d'inhumer le grand musicien, devant le trou encore béant, il n'y avait personne. Personne sauf son chien qui, lui, l'avait suivi jusqu'au bout...
Mais les bêtes, ai-je dit, sentent aussi, de très loin, la mort frapper. Le docteur Philippe de Wailly rappelle un fait troublant qui défraya, à l'époque, la chronique. Un acteur très connu, William Ferris, fut assassiné par un fou alors qu'il s'apprêtait à entrer en scène. Il était 7h20. Exactement à la même heure et à des kilomètres de là, Davie, son chien entra en transes, aboyant et mordant dans le vide, désespéré de ne rien pouvoir faire pour sauver son maître...
Mon ami, Michel Bokanowski, ancien ministre du Général de Gaulle et Compagnon de la libération, m'a raconté, il y a fort longtemps, que lorsque son père, Maurice Bokanowski, lui aussi ministre, se tua en avion, sa chatte, à 400 kilomètres de là, devint comme folle à l'heure exacte de l'accident.
Les bêtes sentent aussi venir leur propre mort...
C'était l'été dernier. Nous séjournions à la campagne avec nos deux chats. Quelques jours plus tôt, Gros-Mimi nous avait fait une belle frayeur : une crise d'épilepsie spectaculaire dont il semblait s'être bien remis mais qui avait nécessité une hospitalisation de vingt-quatre heures chez le bon docteur Philippe de Smet. "Quel âge a-t-il ?" m'avait demandé le vétérinaire en nous accueillant. "Plus de vingt ans..." Le toubib avait hoché la tête et fait la grimace. "Bon. Je vais le garder en observation jusqu'à demain..."
Tout le temps que dura ce séjour en clinique, Petit-Lulu le chercha partout, fouillant chaque recoin des trois hectares du domaine, miaulant désespérément pour appeler "son" chat, son inséparable et tendre compagnon. Et, quand il le revit enfin, ce fut la fête !
Juillet passa, sans alertes ni problèmes, et le mois d'août se glissa en douceur au coeur d'une nature épanouie. Nous étions tous ensemble, ce soir-là, dans le fumoir où une chatière permet aux bêtes d'aller et venir en toute liberté. Les "parents" regardaient la télé. Les "enfants" se prélassaient sur un canapé. Dix heures venaient de sonner. Soudain Mimi sauta sur le sol, nous lança un bref miaulement et sortit.
On ne l'a plus jamais revu...
Sa mort l'avait appelé. Et, sans hésiter, sans gémir, sans protester, il s'était rendu tout droit au rendez-vous ultime. Discrètement, pudiquement. "Ne vous dérangez pas. Je sais ce qui m'attend et ce que j'ai à faire."
Nous l'avons cherché partout, pendant huit jours, et même au-delà du domaine. Il s'en était allé très loin, mourir tout seul, courageusement, lucidement, sans molester personne.
Le plus étonnant de l'histoire est que Petit-Lulu qui, d'habitude, le suit où qu'il aille comme son ombre, n'avait pas bougé lorsque "son" chat était sorti. Et dans les heures et les jours qui suivirent, il fut le seul à ne pas le chercher. Il savait, lui aussi !
Quelle mystérieuse communication entre Gros-Mimi et lui l'avait informé ? Ou bien son sixième sens était-il entré en jeu ?
Personne ne pourra jamais nous le dire.
Guy Sabatier, ancien député-maire de Laon, m'a relaté, sur le même sujet, un phénomène curieux...
Retraité depuis bon nombre d'années il réside à présent, avec son épouse, dans une belle maison de bord de mer, au Brusc, à deux pas de Six Fours les Plages. Si près de l'eau, il est naturel que les oiseaux de mer les visitent. Madame Sabatier qui, toute sa vie durant, a entretenu avec les oiseaux une relation affectueuse et confiante, se fait un devoir de parsemer le gravier de son jardin de petits morceaux de pain, de graines et de fruits. Et, tout aussi rituellement, les tourterelles, qui abondent dans ce coin de la côte, viennent picorer les gâteries qu'elle leur dispense.
Un bel après-midi d'été, alors qu'une tribu d'oiseaux faisait bombance, elle remarqua qu'une tourterelle chancelait, battait de l'aile, semblait malade. Elle piqua cependant une miette et remonta vers le ciel d'un vol lourd. Elle revint le lendemain, et aussi le surlendemain. Elle paraissait de plus en plus faible... Alors, d'un pas hésitant, elle s'approcha de l'amie des oiseaux, comme pour lui demander son aide, puis, à la surprise générale, elle entra dans la maison, ce qu'aucun oiseau ne faisait jamais.
"Je l'ai prise", m'a dit l'amie des oiseaux, "très doucement. Je l'ai caressée un grand moment, et elle est morte dans mes mains".
L'explication de cet étrange comportement, le vétérinaire de Six Fours les Plages l'a fournie :
"Les tourterelles savent, depuis longtemps, qu'ici c'est la maison du bon Dieu. On y trouve à manger tous les jours, et personne n'effarouche les oiseaux. Les gens qui l'habitent ne peuvent être que de braves gens, bons et généreux, auxquels on peut faire confiance. Alors c'est ici que, le moment venu, on peut trouver de l'aide et, peut-être même, mourir. Paisiblement."
Et c'est sur cette note qu'il faut clore ce chapitre : paisiblement.

14 janvier 2011

Histoires extraordinaires d'un voyant, de Belline

Histoires extraordinaires d'un voyant
de Belline


Le voyant, c'est celui qui vit au rythme des autres, de leurs angoisses, de leurs passions ou de leurs espoirs. C'est dans cet instant de sublime générosité où il les prend totalement en charge qu'il "voit".

Ce qu'il voit derrière cet homme d'affaires sûr de lui, à la mise soignée, à la voix calme, c'est un petit garçon en costume marin secoué de sanglots : cette vision surgie d'un passé lointain suffira-t-elle à chasser les fantômes de l'humiliation et de la rancune ? Quant à ces trois chiffres qui passent obstinément devant ses yeux tandis qu'une jeune femme lui raconte les terribles souffrances physiques et morales qui l'accablent, sont-ils la clé de sa délivrance ?

Redonner aux êtres déchirés qui viennent le consulter la confiance qui leur manque ou le courage d'affronter leur vie, telle est la mission du voyant, une mission d'amour à laquelle Belline n'a jamais failli.

Histoires extraordinaires d'un voyant, Belline, Editions François de Villac, 1989, 243 pages

Sommaire

Préface de Frédéric Royer : Belline, écrivain et voyant
Introduction
La vérité récompensée (Histoire d'Edmond)
Une visite hors série
La mort du costume marin
La clef
Un piège du destin
Le porteur d'eau
Le ciel déchiré
La nomination
Une mémorable journée
La gitane
La demoiselle aux guirlandes
Le plus vieux métier du monde
La tête contre les murs
Clémence
Rencontre en plein ciel
Antonio
Un nez mutin
Faites comme tout le monde
Un village d'Ile-de-France
Trois chiffres pour aider
Le coup de Madame X
La colline du bonheur
Délivrance
Les volets de fer
Les sept diamants d'Amsterdam
Bruxelles
Les patinettes de Copenhague
Le cheval des Canaries
L'homme de Téhéran
Le général est mort à l'aube
Des rennes par milliers
La pierre cubique
Un visiteur venu d'Afrique
La rizière d'Indochine
Des pierres dans un taxi
La villa en Virginie
Ni cobaye ni gadget
Prophète à Jérusalem
Le château normand
Vision et réalité
Les feuillées
Marthe ou le bonheur fragile
Dix serpents de papier
La fessée
Les mains blanches
La longue route
Trop tard
Un enfant s'est évadé
Le petit garçon perdu

La préface, de Frédéric Royer

Belline, écrivain et voyant

Belline exerce son don de voyance à Paris depuis 1954 dans un cabinet discret de la rue Fontaine où vécut jadis le poète visionnaire Villiers de l'Isle-Adam.
Très vite, ainsi qu'en témoigne la presse internationale, il devint l'un des voyants les plus réputés de ce temps. "C'est le mage le plus attachant et le plus sincère que j'aie rencontré", estimait le Prix Nobel Miguel Asturias. Et le philosophe Gabriel Marcel disait de lui : "C'est le prince des voyants."
Entre 1956 et 1977, des centaines de journaux dans le monde, du Daily Mirror au Nouvel Observateur, de la Tribune de Genève au Figaro et à Science et Vie, relatent ou commentent ses prévisions les plus marquantes :
- le vaccin antipoliomyélitique - la mort d'Einstein - la maladie d'Eisenhower - le naufrage de l'Andréa Doria - l'incendie de l'Humanité - le rappel des réservistes en 1956 - l'affaire de Suez - le résultat de grandes compétitions sportives - l'apparition du "Spoutnik" - le suicide de Marylin Monroe - la fin tragique des frères Kennedy - la guerre des Six Jours - les barricades de mai 1968.
Dans son numéro du 8 juillet 1968, l'Express écrit : "Jugez de notre surprise à tous devant les événements de mai et de juin 1968 expressément prédits pourtant par le mage Belline. Il avait vu la dissolution de l'Assemblée, les barricades et les Français, au plus fort de l'orage, se rassembler sous les branches du grand chêne (de Gaulle)." Et le Nouvel Observateur du 8 février 1976 titre : "Belline : un voyant à voir".
Mais le destin frappe durement Belline. Dans la nuit du 2 août 1969, son fils unique, Michel, trouve la mort dans un accident de voiture. Désemparé, désespéré par la douleur de son épouse, Belline tente l'impossible, concentre toutes ses facultés, essaie de communiquer avec son enfant par-delà la mort. Après vingt mois de silence, raconte-t-il, la voix de Michel lui parvient enfin. Craignant d'être "la proie d'une illusion provoquée par la douleur et le désir de faire revivre son fils", Belline hésite. Mais encouragé par ses amis, il note jour après jour son expérience de clair-audience et publie ses dialogues extraordinaires avec Michel dans "La troisième oreille", ouvrage préfacé par le philosophe Gabriel Marcel et postfacé par des "mantras" de l'écrivain allemand Ernst Junger qui avait, lui, perdu son fils à la guerre.
L'objectivité de l'enquête sur les problèmes de la survie qui clôt ce livre, "La troisième oreille", ainsi que la qualité du récit, valent à celui-ci une audience internationale. Plus de cent personnalités éminentes des Sciences, des Lettres et des Arts n'hésitèrent pas, en effet, à lui confier soit leurs expériences parapsychologiques personnelles soit leur point de vue positif ou négatif sur les questions de la survie. Citons, entre autres noms, le Pr Alfred Kastler, Prix Nobel, l'historien Alfred Toynbee, Werner von Braun, le rabbin Josy Eisenberg, le cardinal Daniélou, Federico Fellini, Fritz Lang, Max Pol Fouchet, Olivier Messiaen, Georges Simenon, Maurice Chevalier, Michèle Morgan, le mime Marceau...
Sur France-Inter, Jacques Chancel consacre à Belline, en 1969 et 1972, deux volets de son émission "Radioscopie". La spontanéité et la générosité des propos du voyant lui attirent de nombreux messages de sympathie et l'intérêt d'un large public.
En dehors des prévisions mondiales, "la vraie voyance, dit Belline, c'est d'abord un don de sympathie qui conduit un homme à capter les ondes (ou les raisons profondes) d'un autre être, pour rassembler un certain nombre d'informations, généralement cachées, et les mettre à son service. Un voyant est (ou devrait être) un homme qui éprouve le besoin de comprendre son prochain. Sans une telle 'approche', et quelle que soit sa force intérieure, il ne verra pas l'essentiel".
Les "Histoires Extraordinaires", que Belline nous raconte ici, sont toutes authentiques, j'ai moi-même été le témoin de plusieurs d'entre elles.
En les livrant au public, Belline enrichit le vaste dossier de la voyance.

Frédéric Royer

L'introduction, de Belline

L'homme de la rue aborde l'idée de voyance avec une énorme masse de préjugés, de malentendus. La voyance a vu se déchaîner contre elle à la fois l'obscurantisme et les "lumières", l'Inquisition et le rationalisme.
Je n'ai pas l'intention de faire ici une analyse historique, psychologique ou philosophique de ce phénomène né avec l'homme, avec l'inquiétude de l'homme.
Mon but est, plus modestement, de tracer le portrait d'un voyant d'aujourd'hui, de le montrer aux prises avec la vie du XXe siècle, avec les hommes de notre temps livrés aux angoisses modernes.
Vous verrez que cette histoire d'un voyant est souvent l'histoire des autres. Des autres au sens le plus large : hommes et femmes, jeunes et vieux, riches et pauvres, méchants et bons, sages et fous. Ceux qui connaissent le drame ou la passion et ceux qui n'ont rien dans leur vie et qui en font un monde, comme il est naturel, car la plus humble existence est immense, fût-ce de l'immensité du désert.
Mon rôle à moi est de me substituer à chacun de ces "autres", l'espace d'un moment, avec assez de générosité pour ne rien laisser à l'écart, ni personne. C'est à cet instant qu'intervient le don. Encore inexpliqué, mais non inexplicable, et guère plus surprenant que les miracles de chaque jour.
Devenu "l'autre", des images me viennent, qui sont l'expression condensée, fulgurante et symbolique de cette vie étrangère, empruntée un instant. Le plus difficile reste à faire : redevenir un témoin lucide et analyser les éléments fournis par l'image apparue. Interpréter, pour conseiller.
Les histoires qui vont suivre vous rendront sensible ce mécanisme toujours différent, toujours déroutant. Tristes ou drôles, tragiques ou aigres-douces, elles vous conduiront, l'espace d'un livre, dans l'univers d'un voyant. Vous verrez que le souffle prophétique qui l'anime n'est peut-être, après tout, qu'une certaine forme de sympathie profonde, d'amour de l'homme.
Ceux que j'ai dépeints se reconnaîtront peut-être : ils ne seront pas reconnus. Leurs noms, certains lieux, certains détails ont été changés : j'ai dégagé la vérité qui importait à tous et laissé dans l'ombre celle qui n'appartient qu'à un seul.

Belline

Quelques extraits

LA CLEF
P25-P29


Il dit :
- C'est un ami qui m'envoie.
Puis il se tut comme s'il attendait non pas que je lui parle, mais que le temps passe, que la vie s'écoule, qu'on en finisse.
Il avait sans doute perdu depuis longtemps l'habitude d'avoir une impulsion personnelle, un désir à lui.
Je voyais une clef, une de ces clefs minces et fines qui ferment les verrous de sûreté. Elle s'imposait, s'effaçait, revenait parmi d'autres images. Obsédante. Voici un camp de prisonniers militaires, un homme est là, à l'écart des autres ; il ouvre et referme sa main sur une clef : la même, toujours la même. Et voici le Pont-Neuf. Le prisonnier est encore là, appuyé au parapet. Il a le visage défait, l'air exténué. Il jette la clef dans la Seine.
L'homme, en face de moi, n'a pas bougé. J'ai l'intuition qu'il faut l'arracher à cette indifférence. Je lui dis ce que je vois et au fur et à mesure que je parle, ma vision se poursuit. Une image me vient, demeure un long moment insistante. C'est un visage de femme que je vois de très près, mais qui est cependant flou, seulement éclairé par une lumière blanche qui estompe ses traits, efface les angles.
Ce visage est d'une douceur, d'une pureté n'ayant plus rien de terrestre. On dirait la dernière image d'un film, la fin d'une longue histoire triste, une de ces images que l'on emporte avec soi, inoubliables.
Mon visiteur est en larmes.
- Denise... C'était ma femme... Nous nous étions rencontrés au début de 1939. Nous venions tous les deux de perdre nos parents, nous nous sentions assez seuls. Denise était une jeune fille blonde et pâle, avec des yeux gris. Son esprit et son coeur étaient également limpides. Notre rencontre fut vraiment inattendue. Un jour, nous nous sommes heurtés au coin de la rue de Seine et de la rue de Buci. Ce matin-là, il faisait un temps glacial et nous étions tous les deux soucieux, grognons, pressés et aussi mal disposés que possible pour lier connaissance et faire du sentiment. Comment vous expliquer ce qui se passa entre nous à la minute même ? Oh, évidemment, je pourrais appeler cela un coup de foudre, mais ce serait à la fois trop dire et pas assez. C'était plutôt la soudaine assurance qu'il n'y avait plus à chercher ni à craindre, que notre vie était désormais tracée, quoi qu'il arrive.
Quelques semaines plus tard, nous faisions des projets d'avenir. Au mois de juin, je trouvais un petit appartement sur les hauteurs de Montmartre. Au mois d'août, j'épousais Denise, au mois de septembre, je partais pour le front.
Denise... je l'ai revue une fois encore à Noël pendant mes quelques jours de permission. Il nous semblait que la guerre n'éclaterait jamais en conflit sanglant, que tout allait se résoudre d'un jour à l'autre.
En juin 1940, j'étais fait prisonnier en Prusse-Orientale. Dès que cela fut possible, j'envoyai à ma femme une lettre sur ce papier ligné d'un blanc grisâtre que nous octroyait la "Poste des Prisonniers de Guerre" et qui comportait une feuille pour la réponse. Cette feuille ne me revint jamais. J'écrivis une lettre encore, puis une carte (chaque fois séparées par de longs intervalles car elles nous étaient comptées), elles ne reçurent pas davantage de réponse.
Je me sentis alors incapable d'attendre la fin de la guerre dans cette inaction mortelle, sans savoir ce que Denise était devenue.
C'est alors que je me suis évadé. Les dangers étaient grands, je n'y pensais même pas. Durant ces longs jours où j'avais froid, où j'avais faim, c'est cette petite clef qui m'a soutenu. Je l'avais accrochée à mon cou, elle était le symbole de mon amour et je crois que je ne l'aurais cédée ni pour un morceau de pain blanc, ni pour un lit de plumes et Dieu sait, pourtant, que le pain et le lit m'apparurent à cette époque comme un vrai mirage, comme une oasis dans le désert !
Je finis par rejoindre les lignes soviétiques. Une fois en Russie, j'ai fait toutes les démarches possibles et imaginables par l'intermédiaire de la Croix-Rouge, pour retrouver Denise. Rien, aucun résultat ! J'ai cru devenir fou.
Le temps passait, malgré tout. En 1945, enfin, je pris à Odessa un bateau à destination de Marseille. La clef était toujours à mon cou. Finalement, c'était le seul gage qui pouvait encore me faire croire à la réalité de mon passé. Parfois, il m'arrivait de penser que j'avais rêvé. Rêvé Denise, rêvé cet amour, rêvé mon bonheur. Je regardais alors la clef et je reprenais courage.
Ce fut à la fois un voyage merveilleux et terrible. J'espérais tout, je redoutais davantage encore. Je m'épuisais en imagination, en souvenirs.
Il était très tard quand je suis arrivé à la gare de Lyon. J'ai fait à pied le trajet jusqu'à Montmartre. Nous étions au mois d'août, le mois de mon mariage. Il y avait tout juste six ans. S'il n'y avait pas eu la guerre... Un enfant... deux, peut-être. Un foyer... une vie professionnelle ascendante... Denise toujours à mes côtés... si...
La nuit d'été était pleine de parfums, j'étais hanté par mes suppositions. Tout en moi aspirait au bonheur, mais je n'osais pas me laisser aller un instant. Si Denise n'était pas là... si elle ne m'aimait plus... si...
Le coeur battant, j'arrivai dans ma rue, devant ma maison. L'escalier n'avait pas changé ; il me semblait que c'était un signe favorable. Un étage... deux... trois... La porte était exactement celle de mes souvenirs. Ma main tremblait. La clef entra aisément dans la serrure. La porte s'ouvrit. J'entrai sans faire de bruit, par instinct. Je n'ai jamais su moi-même si c'était pour ne pas réveiller Denise ou pour l'empêcher de se composer un visage, pour la surprendre "telle qu'elle était". J'avais, après six ans de silence, un immense besoin de vérité, un immense besoin de savoir.
J'entrai par le balcon directement et me dirigeai tout droit vers notre chambre. La fenêtre était ouverte sur cette chaude nuit d'août, une nuit assez claire pour identifier chaque objet. Je m'approchai du lit, je vis deux corps endormis côte à côte.
J'ai reculé comme devant un spectacle d'épouvante et je me suis enfui, emportant ma clef.
Je repassai par les mêmes rues que je venais d'emprunter, il y avait un voile noir entre la lumière de l'été et moi.
Quand j'arrivai au Pont-Neuf, les premières lueurs de l'aube éclairaient le fleuve. Je restai là, longtemps, tandis que les pensées se bousculaient dans ma tête, impossibles à ordonner. Pourquoi moi...? Pourquoi...?
Je pensai à mes parents, à mon père que j'avais perdu très peu de temps avant la guerre. Une tendresse désespérée me submergea. S'ils avaient été là encore... Je rêvais à d'impossibles retrouvailles. Fou de désespoir, je jetai ma clef dans la Seine.
Je repris ma marche. Je finis par me trouver plus ou moins consciemment devant la grille du cimetière Montparnasse où se trouve notre caveau de famille. J'attendis l'heure d'ouverture presque avec impatience. Mes parents, au moins, seraient fidèles au rendez-vous.
Quand je pénétrai dans le cimetière, la journée était déjà chaude. Je retrouvai mon chemin sans hésitation pour avoir souvent accompagné mon père après la mort de ma mère.
Je vis le petit monument de granit, les noms en lettres dorées. Bertrand... 1938 : mon père. Rose-Marie... 1937 : ma mère. C'est alors que je découvris... Ah, monsieur, je ne peux pas vous dire... Quelques secondes plus tôt, je me croyais au fond de la douleur. "Denise... 15 janvier 1942."
Elle était morte trois ans après notre première rencontre.
Je ne peux pas vous dire quel apaisement, quelle consolation m'a apportée la vision que vous avez eue tout à l'heure ! Cette vision de Denise, radieuse, en paix, c'est certainement une des plus grandes douceurs que Dieu m'ait envoyées depuis que je vis !

En Amérique...
DES PIERRES DANS UN TAXI

P142-P144


Ai-je la vocation des voyages ?
Certes, je ne suis pas de ceux qui, brusquement, mettent la clef sous le paillasson, vont à la gare la plus proche, et comme le faisait l'humoriste, disent au guichet :
- Donnez-m'en pour deux cents kilomètres.
Je ne prépare pas non plus mes départs comme des expéditions en terre Adélie. Non, mais si je pars calmement, au moment que j'estime propice, selon l'occasion ou l'époque, c'est cependant sous l'impulsion d'une décision rapide.
D'Israël en Laponie, d'Italie aux Iles Canaries, mes itinéraires sont ceux d'un modeste curieux. J'essaie d'oublier qui je suis, ce qui n'est pas toujours facile. En somme, je laisse mes tarots au vestiaire, mais je n'y abandonne pas ma voyance. Elle m'appartient, Je lui appartiens et elle ne me laisse pas quitte, sous prétexte que je change de latitude.
Mon voyage aux Etats-Unis n'était pas à proprement parler un voyage d'affaires. Ma curiosité me poussait vers ce pays où se mêlent à chaque instant, à chaque endroit, un prodigieux sens commercial et la volonté de tout ramener à l'analyse scientifique; j'y allais aussi pour rencontrer des amis, et pour accomplir un pèlerinage. Je voulais me recueillir sur la tombe de John Kennedy, dont l'image frappée d'une immobilité soudaine, le corps raidi, la tète légèrement renversée en arrière, m'était apparue quelque temps avant sa mort.
Cette immobilité soudaine, cela ne voulait pas nécessairement dire la mort. En tout cas, j'espérais ardemment qu'une signification moins terrible s'attachait à cette vision. On sait ce qu'il en fut.
Pendant plus de cinq minutes, notre Boeing tournoya au-dessus de Kennedy Air Port.
Nous étions en mai. New York s'étendait à nos pieds, noyé dans ce nuage gris-bleu qui recouvre désormais toutes les grandes cités comme un manteau de fumée et de vapeur.
Je n'étais pas attendu comme un homme d'Etat, ni comme une vedette. Je savais que les New-Yorkais n'allaient pas déchirer leurs annuaires pour en faire des confettis et me les lancer des fenêtres de Broadway ! Un ami cependant m'attendait, qui m'entraîna vers un taxi. Nous rangeâmes les bagages dans le coffre arrière de la voiture qui se glissa dans le flot de la circulation.
Nous approchions du centre de la ville qui grandissait d'un instant à l'autre et, si ce spectacle "en direct" dont j'avais vu bien souvent les images à l'écran m'intéressait fort, mon attention était retenue par un petit paquet égaré sur notre banquette.
Ce paquet n'était pas à moi et ne semblait pas appartenir à mon ami. Je pensai à un oubli du client précédent. J'allais en parler au chauffeur, jusque-là peu prolixe, fort occupé à suivre sa file au cœur d'une circulation qui s'intensifiait. J'ouvrais la bouche pour lui demander, banalement, s'il avait remarqué la présence du colis, lorsque d'autres mots me vinrent aux lèvres :
- Pourquoi voulez-vous nous éprouver ? Que font ces pierres dans ce paquet ?
Le chauffeur cachait mal son étonnement.
- Ça vous est arrivé, déjà ? demanda-t-il. On vous a déjà fait le coup ?
Mon ami suivait difficilement cet étrange dialogue. Son regard allait du chauffeur à ce paquet mystérieux.
- Alors... vous...!
Il en avait presque pris l'accent de Belleville, le chauffeur new-yorkais.
- Comment avez-vous pu deviner ? Des pierres... eh bien oui, il y a des pierres dans le paquet. Et vous avez compris que c'était pour éprouver le client... Incroyable !
Je retrouvais bien là ce goût du test qui habite chaque Américain. Le colis chargé de pierres n'était pas à proprement parler une ruse. Notre chauffeur étudiait, analysait, jugeait ses clients d'après leur nationalité, leur attitude envers le colis. C'était son hobby.
Peut-être même tirait-il une philosophie personnelle de ses expériences qui ressemblaient à celles de La Caméra Invisible.
J'avais pressenti l'épreuve, c'est ce qui l'étonnait le plus. J'avoue que je restai surpris moi-même, car enfin, ma voyance s'était adressée aux intentions secrètes du chauffeur, qui obéissait aux lois d une psychologie typiquement américaine.
Mon séjour commençait bien.

08 janvier 2011

L'empreinte de la bête, de Pierre Bellemare

L'empreinte de la bête
50 histoires où l'animal a le premier rôle

de Pierre Bellemare,
Jean-François Nahmias et Jean-Marc Epinoux


L'instinct des animaux dépasse souvent l'intelligence humaine. Ont-ils donc des pouvoirs qui nous échappent ? Et, bien souvent, plus d'intelligence et de coeur que nous ne leur en prêtons ? L'homme, qui l'a longtemps nié, commence aujourd'hui à l'admettre. Pour la première fois, Pierre Bellemare consacre à ce sujet un ouvrage tour à tour émouvant ou inquiétant, mais toujours fascinant. A travers cinquante histoires exemplaires, il nous raconte des événements dont nos "amis les bêtes" sont les héros. Cinquante récits, historiques ou contemporains, sélectionnés parmi une infinité de témoignages où les fidèles compagnons de l'homme se sont comportés de manière stupéfiante. Ainsi, les chevaux d'Elberfeld, doués d'un étonnant pouvoir télépathique ou l'histoire de ce chat de gouttière faisant fuir des cambrioleurs en décrochant le téléphone ; ou bien encore ces corbeaux attaquant par centaines des humains pour porter secours à l'un des leurs, blessé... Bien d'autres encore, dont l'intuition, l'adresse, le courage ouvrent sur des mystères que la science ne fait encore qu'entrevoir.

Après "Les amants diaboliques", un nouveau Bellemare dans la tradition de ses plus grands succès avec, en plus, l'originalité d'un thème qui passionne des millions de Français : les animaux, dont le sens du courage, de la fidélité et du devoir n'a rien à envier à celui de beaucoup de nos semblables.

L'empreinte de la bête, Pierre Bellemare, Jean-François Nahmias, Jean-Marc Epinoux, Editions LGF, 2002, 442 pages

Voir aussi, du même auteur : Ils ont vu l'au-delà

Le sommaire

Le mystère des chevaux d'Elberfeld
Nuit d'effroi
Les corbeaux attaquent
La bête qui valait une fortune
Les chiens sauvages et l'enfant
Massacre pour un oiseau voleur
Le poison de l'araignée
Le corbeau du Romain
Fusille-t-on les chevaux ?
Les bêtes avaient horreur des femmes
Il faut sauver Pussy
Le lévrier d'un seul maître
Les intuitions de Marquis
L'ours et la femme nue
La mauvaise étoile de Stary
L'aigle de guerre
Le chien révélateur
Mort d'un choucas
Hercule et les lions
Le paradis des animaux
À mort, Darling !
Les poils blancs de Ramina
Les huit pattes de la peur
Revenante
Le retour des hirondelles
Par la faute des bœufs
La belle et la bête
Les dauphins nous aiment
Le chien de Fontenoy
Jusqu'au bout de la gloire
Un animal dans la tête
La loutre du roi
Ce qui est dit... est dit
La griffe du chat
La rivale aux cheveux blancs
Chiens féroces
Un bien curieux cheminot
L'homme qui aimait trop les chiens
La grand-mère immobile
Un bouche à bec
Pas de poulet pour Roussette
Mère contre mère
Le gouffre de la Vache morte
Pour l'amour de César
Un gros gibier
La chance de leur vie
Méfiez-vous des bons gros toutous
Un discours en travers de la gorge
Petites causes, grands effets
La surprise du requin

L'avant-propos, de Pierre Bellemare

C'est un souvenir d'enfance. Nous nous étions réfugiés en Normandie et nous logions dans une maison de village à Pontécoulant. C'était la "drôle de guerre". Le fiancé de ma sœur est venu en permission, il avait dans son blouson un chiot blanc et noir. C'était un cadeau militaire car le corniaud était enfant de chien de liaison. Nous l'avons nommé Briscard. La visite était en octobre. L'hiver est passé. Le chien a grandi, une oreille droite et l'autre cassée. J'avais 10 ans et je courais presque aussi vite que Briscard.
A la fin du mois de mai, nous avons vu passer sur la route la débandade d'une armée. Et puis le silence. Ils sont arrivés deux jours plus tard, non pas en ordre de bataille, mais en ordre de parade. En tête, la Mercedes du général ; derrière, deux voitures amphibies avec des officiers, et enfin, à l'infini, la colonne des chars, tourelle au repos, canon reposant sur l'arrière. Briscard s'est élancé sur la route. Il était là, au milieu, face à cette colonne majestueuse.
A quelques mètres de l'animal qui aboyait furieusement, le général a levé la main et la colonne s'est immobilisée. Mon père et ma sœur étaient au bord de la route, en larmes. Dans un français parfait, le général a dit : "Mademoiselle, veuillez prendre votre bête, nous ne faisons pas la guerre aux chiens." Jacqueline a pris Briscard dans ses bras. La colonne est repartie dans la poussière de cet été 40. L'humiliation ne faisait que commencer.
Les animaux se mêlent ainsi à des événements tristes ou heureux, mais parfois ils deviennent le héros de l'histoire et la marquent de leur empreinte.

Pierre Bellemare

Quelques extraits
Ci-dessous, 5 histoires dans leur intégralité, qui vous donneront,
je l'espère, l'envie d'acheter ce formidable livre.

LES CORBEAUX ATTAQUENT
P26-P31


Ulla Nielsen est secrétaire de direction dans une compagnie d'assurances d'Ostersund, une petite ville au centre de la Suède. Ulla a 32 ans. Elle est jolie comme peuvent l'être les Scandinaves. Elle est heureuse de vivre. Elle aime bien son travail et sa ville. A Ostersund, les hivers sont rudes mais les étés sont magnifiques.
Or, l'été commence précisément ce vendredi 21 juin. Il est cinq heures de l'après-midi. Ulla Nielsen se prépare à partir. Demain elle ira en pique-nique avec sa fille.
Le patron entre dans son bureau. Il lui dit avec entrain :
- Vous pouvez vous en aller, Ulla. Bon week-end.
- Bon week-end...
Il y a comme cela des phrases machinales, qu'on dit sans y penser, et qui deviennent par la suite d'une horrible ironie !

Ulla Nielsen est montée dans sa petite voiture. Elle va d'abord se rendre au supermarché faire ses provisions pour le pique-nique. Ulla s'entend parfaitement avec sa fille. Katy a 12 ans. Elles vivent seules dans une jolie maison à l'extérieur de la ville. Après son divorce, Ulla n'a pas eu envie de se remariеr. Elles sont bien comme cela, toutes les deux.
Une fois ses courses terminées, Ulla Nielsen rentre chez elle. Il y a environ un quart d'heure de route. En chemin, la jeune femme constate que le temps est en train de changer. Alors qu'il avait fait si beau toute la journée, de gros nuages sont en train de s'amonceler. Il commence à faire très lourd. Ulla pense : "Pourvu que l'orage éclate aujourd'hui ou cette nuit. Ce serait vraiment trop bête que notre pique-nique soit gâché..."
Elle est maintenant arrivée. A son coup de klaxon, Katy et Storm se précipitent. Storm, c'est le chien, un gros bâtard tout brun de 1 an à peine, avec de longs poils et les oreilles pendantes.
Il est six heures de l'après-midi. Ulla Nielsen décide de faire un petit tour en forêt. Tiens, pourquoi ne pas aller repérer un endroit agréable pour le pique-nique ?...
Elle se change, met un blue-jean. un vieux chemisier et demande à sa fille si elle veut venir. Mais Katy a des devoirs et préfère rester. Elle part donc seule en voiture avec Storm et prend la direction des bois.
Ulla Nielsen roule pendant une vingtaine de kilomètres puis s'arrête au bord d'un petit lac entouré de bouleaux. L'endroit rêvé pour un pique-nique. Elle descend, avec Storm qui court autour d'elle en aboyant.
Ulla s'avance sur le petit chemin qui conduit à la berge du lac. Elle est surprise par la lourdeur de l'atmosphère. Depuis tout à l'heure, les nuages ont encore grossi. L'air est chargé d'électricité... Les moustiques sont une véritable plaie en cette saison, et il y en a des quantités autour du lac.
Ulla Nielsen continue à se frapper le visage. L'orage les excite et les rend agressifs... Non, ce n'est pas un bon endroit pour pique-niquer... Elle décide de rentrer. Elle siffle Storm, qui a disparu quelque part dans les fourrés. Elle l'appelle. Storm n'arrive pas. Ulla, qui commence à être dévorée par les moustiques, s'énerve :
- Storm, allez, Storm !
Mais où est-il passé ? Il est sans doute en train de poursuivre une bête...
Ulla Nielsen revient sur ses pas. Storm a disparu dans ce buisson. Elle se penche, écarte les branches. Elle appelle encore une fois :
- Storm, Storm !
Et c'est l'horreur qui commence...
Brusquement, il y a un nuage, un nuage noir qui recouvre tout. Ulla pense à l'orage, mais en même temps elle sait que ce n'est pas l'orage. Il y a une odeur qui s'est levée de la terre. Comment la définir ? Une odeur de viande... Oui, c'est cela, une âcre. une lourde, une abominable odeur de viande...
Dans un réflexe, Ulla a fermé les yeux. Elle ne voit rien, mais elle entend... Un bruit épouvantable, assourdissant, l'environne, la recouvre, la submerge. C'est aigu, c'est grinçant. C'est comme si dix mille violons désaccordés s'étaient mis à jouer en même temps... Ou plutôt, ce sont des cris d'enfants, d'enfants fous. Oui, dix mille enfants fous sont en train de crier autour d'elle...
Instinctivement, la jeune femme s'est protégé la tête avec les mains. Elle ne voit rien, elle ne comprend rien, mais elle sent qu'il va arriver quelque chose d'horrible, d'innommable. Et effectivement, l'instant d'après, c'est l'attaque...
D'un seul coup, des centaines de petits poignards frappent son cuir chevelu, ses mains, ses bras, son dos. Le sang lui coule partout sur le visage. Maintenant, elle est piquée à la poitrine et au ventre...
Ulla Nielsen se jette à terre. Instantanément, son chemisier déchiqueté s'en va en lambeaux. Son dos est lacéré, dévoré de toutes parts... Les mains collées sur sa figure, Ulla n'a qu'une pensée, plus forte encore que la douleur : "Mes yeux... Protéger mes yeux..."
Combien de temps dure ce supplice ? Une minute, cinq minutes, dix minutes ? Elle ne le sait pas... Elle ne le saura jamais...
Sur la route, une voiture de gendarmerie passe devant le petit lac. Le conducteur stoppe brutalement. Il touche le bras de son collègue.
- Regarde ces corbeaux ! Je n'en ai jamais vu autant...
L'autre considère quelques instants ce spectacle impressionnant. Il conclut :
- Ils ont dû trouver une charogne...
Et soudain, il pousse un cri. Il vient d'apercevoir quelque chose de bleu. La jambe d'un blue-jean.
- Bon Dieu, il y a quelqu'un là-dessous. Fonce !
Sirène hurlante, phares allumés, la voiture de gendarmerie dévale le sentier et pile net devant les corbeaux avec un crissement de freins. Mais pas un des oiseaux n'a bougé. Ils continuent à s'acharner sur leur victime...
Après s'être concertés, les deux gendarmes jaillissent ensemble de leur véhicule. Chez les corbeaux, il y a un instant de flottement. Et brutalement, tous ensemble, quittant Ulla, foncent sur eux...
Les deux hommes, avec des gestes désespérés des bras, tentent d'écarter cette montagne de chair noire hurlante qui les recouvre. Titubants, ils parviennent à rejoindre leur voiture et à s'y enfermer. Instantanément les corbeaux les abandonnent et retournent sur le corps allongé...
Sans perdre de temps, le conducteur approche la voiture le plus près possible de l'endroit du drame. Alors il ouvre brusquement la portière et, aidé de son compagnon, il tire la jeune femme à l'intérieur.
Ils l'installent sur le siège arrière. Son corps n'est plus qu'une plaie... Ils écrasent a coups de pied, à coups de poing les corbeaux qui sont entrés en même temps dans la voiture. Ils pensent que le cauchemar est terminé. Ils se trompent. C'est maintenant qu'il commence vraiment...
Après avoir été un instant désorientés, les oiseaux, dans un bruit épouvantable, foncent sur eux. Ils attaquent la voiture !
En une seconde, la masse noire les recouvre. C'est un fracas assourdissant. Les corbeaux cognent sur le capot, sur les portières, sur le toit, sur les vitres. Les yeux agrandis d'horreur, les occupants de la voiture voient des centaines de becs jaunes au pare-brise et aux fenêtres, qui frappent et qui frappent. Le conducteur se met à crier :
- Ils vont faire éclater les vitres ! On est fichus...
Mais son compagnon crie à son tour :
- Non, je viens de comprendre... Démarre et avance tout droit pendant dix mètres. Là, je sortirai. Quand je frapperai à la portière, tu m'ouvriras. Dépêche-toi. C'est notre seule chance !
Le conducteur, sans comprendre, s'exécute. L'autre sort d'un bond et disparait...
Au volant, le conducteur attend. C'est long, interminable. Dans un bruit de grêle, de mitrailleuse, les becs continuent à marteler les vitres... Il n'ose imaginer la ruée immonde si les vitres cédaient. Des milliers de tueurs jaillissant ensemble dans cet espace clos, les prenant aux yeux, à la gorge...
On cogne à la portière. Il ouvre. A sa surprise, c'est un chien qui bondit dans la voiture, puis son collègue, le visage tailladé... Et au même instant, ce n'est plus de la surprise qu'il éprouve, c'est de la stupeur...
Comme par enchantement, tous les corbeaux viennent de s'envoler... Ils ont disparu dans les airs. Le bruit épouvantable a cessé. On n'entend plus que le gémissement continu de la jeune femme.
Tandis qu'ils foncent vers l'hôpital pour y conduire Ulla Nielsen, dont les blessures sont heureusement superficielles, le gendarme explique ce qui vient de se passer :
- Tout à l'heure, en arrivant, j'ai vu le chien dans les buissons. Il était hors de portée des oiseaux et il tenait quelque chose dans la gueule. Quand tu m'as déposé, j'ai sauté dans les buissons à mon tour. Dans sa gueule, il avait un jeune corbeau qui n'était pas mort et qui poussait de petits cris. Je le lui ai arraché et je l'ai jeté sur le chemin. Un corbeau l'a vu, s'est approché de lui et il est allé vers les autres. C'est à ce moment qu'ils se sont tous envolés...
Oui, c'étaient les appels de détresse d'un jeune oiseau qui les avaient tous rendus fous, à cause de l'orage sans doute. Ils voulaient simplement lui porter secours.

A MORT, DARLING !
P187-P197


10 septembre 1974. Gérard Lemoine pousse le portail blanc de la coquette villa qu'il habite avec sa femme, à Lebourdin, dans le Loiret. Il jette un coup d'oeil à sa montre : 20 heures... Il s'est un peu attardé en rentrant du bureau parce qu'il appréhendait de se retrouver seul avec sa femme. Maintenant il va devoir subir la scène inévitable avec Nathalie... Si elle est là...
Gérard Lemoine range sa voiture dans le garage à côté de celle de son épouse. Il est vêtu d'un costume de bonne coupe, comme il convient à un cadre de banque. A 45 ans, il est resté bel homme. Il est blond, grand, son visage dégage une incontestable sympathie. Pourquoi faut-il que Nathalie ne soit pas de cet avis ? Cela fait longtemps déjà qu'elle s'est détachée de lui et, depuis quelques mois, c'est pire encore...
Une forme noire se précipite entre ses jambes. C'est Darling, le chien de la maison... Non, pas "le chien de la maison", le chien de Nathalie, de Nathalie et de... l'autre. Gérard Lemoine lance un violent coup de pied en direction de l'animal et lui jette d'une voix sifflante :
- Sale bête !
Darling pousse un petit grognement mais ne s'enfuit pas. Il s'éloigne de quelques mètres et regarde son maître, assis sur son derrière. C'est le bâtard dans toute sa splendeur : une grosse bête au pelage noir et aux longues oreilles, qui tient du labrador et de l'épagneul. Il reste là à le regarder, avec ses grands yeux, sa grosse langue rouge frémissante...
Gérard Lemoine s'approche de lui en répétant :
- Sale bête !
Un cri de colère éclate derrière lui : Nathalie Lemoine est plantée sur le seuil du garage. C'est une petite femme aux cheveux châtains. A 40 ans un peu passés, elle n'a rien perdu de son charme fait de fraîcheur et de vivacité. Elle dévisage son mari avec une profonde expression de mépris. Gérard Lemoine vient vers elle. Elle le repousse sèchement :
- Laisse-moi ! Tu viens du café, n'est-ce pas ?
Elle tourne les talons et se dirige vers la maison. Gérard la suit en compagnie de Darling.
- Nathalie, écoute-moi...
Mais Nathalie ne l'écoute pas. Elle le laisse planté là et monte l'escalier en direction de sa chambre :
- Je t'ai préparé à manger. Moi, j'ai déjà dîné. A demain...
Gérard Lemoine se laisse aller dans le canapé... Nathalie n'a rien à lui reprocher, elle s'ennuie avec lui, c'est tout. Et c'est aussi ce qui pouvait arriver de pire. Qu'y a-t-il de plus grave que l'ennui ? C'est quelque chose qui ne se raisonne pas, qui ne se combat pas... S'il n'était pas aussi pris par son travail ou si Nathalie travaillait de son côté, il n'y aurait pas de problème. Mais Nathalie ne travaille pas : elle ne veut pas. Cela vient de son éducation, de ses parents... Alors, elle occupe ses journées à sa manière. Elle passe son temps avec le voisin, Paul Rozier, l'éleveur de faisans, ce personnage grotesque qui joue au gentleman-farmer. Gérard Lemoine n'a jamais voulu savoir exactement la vérité, par pure lâcheté, niais intérieurement il est sûr...
Il tape du poing. Non, cela ne peut plus durer. Il faut qu'il fasse quelque chose ! Darling saute sur le canapé et se couche à ses côtés en frétillant... Il le chasse d'une bourrade. Il hait ce chien que Paul Rozier a offert à Nathalie l'année dernière. Elle l'a appelé Darling. S'il fallait une preuve de ce qu'il y a entre eux, c'en serait une ! Darling, "Chéri", quel nom plus ridicule pour ce bâtard abominable ! Mais non, hélas ! Ce n'est pas ridicule, c'est triste à pleurer : c'est la manifestation tangible, vivante de son infortune !
Gérard Lemoine se lève du canapé. Il vient de prendre une décision : il va commettre un meurtre !... Oui, un meurtre, car c'est bien d'un crime passionnel qu'il s'agit.

11 septembre 1974. Comme d'habitude, Gérard Lemoine tarde à rentrer chez lui. Ce soir-là, au sortir de sa banque, au lieu d'aller prendre sa voiture, il s'est assis sur un banc, à côté d'un clochard qui a demandé une cigarette. Il ne connaît pas son nom : c'est la première fois qu'il le voit dans le quartier et c'est pour cela sans doute qu'il se laisse aller à parler... Car Gérard Lemoine a besoin de parler.
- Je vais te faire une confidence : je vais commettre un meurtre !
- T'es un rigolo, toi !
- Non, mon vieux ! pas un rigolo, un futur assassin !
- Et quand tu veux faire ça ?
- Demain... Je vais même te dire comment. Près de chez moi, en bordure d'un chemin dans la forêt, il y a une fondrière. Je l'emmène avec moi jusque-là, et, au bon moment, ni vu ni connu, je le pousse. Personne ne peut sortir de ce truc-là !
Le clochard hausse les épaules.
- Le type ne voudra jamais te suivre. Il ne sera pas assez fou.
- Si, mon vieux, il sera assez fou... Et le plus fort c'est que je ne serai même pas soupçonné...
Le clochard regarde son compagnon de rencontre avec méfiance.
- Toi, tu te moques de moi, ou alors il y a un truc...
Gérard Lemoine se lève et part d'un petit rire sinistre.
- Tu as raison, mon vieux, il y a un truc...

12 septembre 1974, dix heures du matin. Caché derrière un buisson, Gérard Lemoine observe sa maison. Tout à l'heure, en arrivant à la banque, il s'est plaint d'un malaise. Son directeur l'a laissé rentrer chez lui sans difficulté; il faut bien qu'il y ait un avantage à avoir été un employé modèle pendant des années...
C'est l'heure où Nathalie va faire ses courses. La voie est libre. Gérard Lemoine pousse le portail, ouvre la porte de la villa, et se met à siffler.
- Darling !
Darling accourt en poussant des aboiements joyeux. Gérard Lemoine le flatte de petites caresses.
- Allez, viens, mon chien. On va aller se promener tous les deux.
Et, suivi de Darling, il franchit le portail. Il prend la direction de la forêt. L'animal, ravi de cette sortie inattendue, exprime son allégresse en courant à droite et à gauche... Gérard Lemoine se met à lui parler.
- On va à la fondrière, Darling. Tu sais ce que c'est, une fondrière ? Non. tu ne sais pas. Tu ne sais rien... Tu ne sais même pas que je te hais. Ce n'est pas de ta faute, note bien. Ce n'est pas de ta faute si l'autre t'a donné en cadeau à Nathalie. Mais tu comprends, chaque fois que je te vois, je pense à lui. Et ça, c'est trop dur. Je ne peux plus !... Tu comprends, Darling ?
Le chien s'est mis à sauter aux côtés de son maître. réclamant visiblement qu'il lui lance un bout de bois pour aller le chercher. Gérard Lemoine accélère le pas. Il évite de regarder l'animal qui veut jouer avec lui, mais il continue à lui parler.
- Tu penses que je suis un lâche ? C'est vrai... Je vais me venger sur toi, un être sans défense, pire, le seul qui m'aime peut-être... Mais il faut me comprendre, Darling. Après, j'achèterai un autre chien à Nathalie. Ce sera un chien que je lui aurai donné, moi. Alors peut-être qu'elle sera touchée et qu'elle me reviendra...
Gérard Lemoine s'arrête... C'est là. Il regarde le trou marécageux qui borde le sentier. Il sent une légère nausée l'envahir... D'une brusque poussée, il projette l'animal et s'éloigne en se bouchant les oreilles pour ne pas entendre les gémissements.
Lorsqu'il rentre le soir à la maison, il trouve, comme prévu, Nathalie au désespoir.
- Tu n'as pas vu Darling ?
- Je ne vois pas comment ! Il n'est pas venu me dire bonjour à la banque.
Nathalie serre nerveusement son mouchoir contre sa bouche.
- Je ne comprends pas... Je l'avais enfermé dans la maison, j'en suis sûre.
Gérard s'approche de sa femme, la prend dans ses bras... Miracle, elle se laisse faire...
- Ma pauvre chérie ! Il va revenir... Et puis si jamais il ne revenait pas, je t'en offrirais un autre.
Nathalie pleure doucement contre son épaule... Gérard Lemoine est bouleversé. Tout va recommencer comme avant. Il a sauvé leur couple, leur bonheur... Il doit faire un immense effort sur lui-même pour cacher sa joie.

13 septembre 1974, sept heures du matin... Gérard Lemoine se réveille. Pour lui, c'est l'aube d'une merveilleuse journée. C'est la première fois depuis des mois que Nathalie a accepté de ne pas faire chambre à part. Tout cela parce que la veille il a tué son chien, le malheureux Darling. Oh, il ressent bien un peu de remords envers ce pauvre animal, mais qu'est-ce que tout cela à côté du bonheur retrouvé ?... Et puis, dès demain, il y aura un nouveau chien à la maison, celui qu'il va offrir à Nathalie. Voyons, quelle race choisir ? Car ce sera un chien de race, bien sûr. Un cocker, un lévrier ? Non, plutôt un labrador... Darling ressemblait un peu à un labrador. Il va acheter un labrador noir... Nathalie ne pourra qu'être touchée.
Un aboiement plaintif retentit à l'extérieur... Gérard Lemoine a un sursaut ! Ce n'est pas vrai ! Il rêve ! Il ouvre la fenêtre... Non, il ne rêve pas : Darling est là, qui se traîne sur la pelouse, maculé de boue des pattes aux oreilles, poussant de petits gémissements. Nathalie elle aussi a entendu... Elle quitte la chambre en courant :
- Darling ! Darling !
Gérard Lemoine retrouve tout à coup son sentiment de haine contre l'animal et son désespoir de voir sa femme lui échapper. Tout recommence comme avant ! Mais maintenant, ce n'est plus tolérable. Il a goûté un instant au bonheur d'autrefois, il y a cru. Et tout s'écroule à cause de ce maudit chien qui est parvenu à sortir de la fondrière. Il faut qu'il meure...
Depuis la fenêtre, Gérard regarde sa femme s'affairer auprès de Darling avec des exclamations d'horreur... Rien ne sera possible tant que l'animal ne sera pas totalement rétabli. Nathalie ne le lâchera pas. Elle sera toujours là à le soigner, à le bichonner. La prochaine tentative ne pourra pas avoir lieu avant une quinzaine de jours...
Gérard Lemoine passe en revue les divers moyens possibles... Refaire le coup de la fondrière, exclu : la confiance de Darling a ses limites. Pas possible non plus de le tirer comme un lapin : il n'y a pas d'arme à feu à la maison et en acheter une paraîtrait suspect. Gérard écarte avec un frisson la perspective du couteau : il ne pourrait jamais, il est trop sensible, ou trop lâche. Alors, les boulettes empoisonnées ? Oui, peut-être... A moins que...
Le visage de Gérard Lemoine est traversé d'un sourire mauvais... Il vient d'avoir une idée radicale... Radicale et abominable...

29 septembre 1974. Ce jour-là Gérard Lemoine, après être allé à sa banque pour annoncer qu'il était malade, rentre précipitamment chez lui. Il appelle le chien... Darling n'a gardé aucune trace du drame. Il a de nouveau le poil luisant. Il regarde son maître de ses grands yeux.
- Allez, viens. Darling ! On a à faire tous les deux...
Gérard Lemoine ne prend pas le chemin de la forêt. Il se dirige vers une ancienne carrière abandonnée, à proximité du Loing. Il a déjà repéré l'endroit, d'accès difficile. Il y a des éboulements et personne n'ose s'y aventurer.
Darling a retrouvé son plaisir de gambader. Il décrit des cercles autour de son maître pour l'encourager à courir avec lui. Dans sa main gauche, Gérard Lemoine tient la laisse du chien, dans sa main droite un objet qu'il vient de sortir de sa poche : un bâton de dynamite. Il s'est souvenu, il y a quinze jours, de cet explosif qu'avaient abandonné les entrepreneurs quand ils ont construit la villa. Avec cela, il n'y aura pas de troisième fois. On peut se sortir d'une fondrière, mais pas de l'explosion d'un bâton de dynamite...
Darling et son maître sont arrivés dans la carrière. L'animal dévale les pentes avec agilité. Gérard Lemoine avance plus prudemment. Voilà... Ici, c'est parfait. A perte de vue, rien qu'une étendue désertique, chaotique, de terre et de cailloux... Gérard Lemoine soulève une grosse pierre et coince la laisse dessous. Il tire quelques coups secs. Elle tient... Il appelle :
- Darling ! Viens, mon chien !
Darling obéit et son maître fixe la laisse au collier. L'animal est un peu surpris; il n'a pas l'habitude de porter la laisse. Mais il se met à aboyer joyeusement quand il voit Gérard approcher la dynamite. Il doit sans doute penser à un bâton que son maître va lancer pour qu'il le rattrape... Gérard Lemoine tire un bout de ficelle de sa poche, attache rapidement l'explosif au collier. Il sort son briquet, la mèche est assez longue, au moins cinq minutes... Bien suffisant pour se mettre à l'abri. Une gerbe d'étincelles jaillit... C'est fait !
Gérard Lemoine court de toutes ses forces. Adieu, Darling ! Cette fois, il n'a aucun regret, aucun. En une minute, il a parcouru deux cents mètres, il doit être déjà hors de portée... Et c'est alors qu'il entend un bruit inimaginable, abominable. Un bruit léger, régulier, familier : le halètement de Darling, le bon chien, le chien fidèle qui suit son maître... Darling est là, gambadant à ses côtés, tout fier de s'être libéré. Darling dont le collier dégage des étincelles d'arbre de Noël... Gérard Lemoine est devenu aussi blanc que les pierres de la carrière.
- Va-t'en, Darling ! Mais va-t'en ! Allez, couché tout de suite !
Docile, l'animal s'assied... Gérard Lemoine reprend sa course, mais le chien s'est relevé en même temps, en quelques sauts il l'a rejoint. Maintenant il se met à tourner autour de lui en aboyant... Combien de temps peut-il rester ? Trois minutes, pas plus... Gérard Lemoine fait un bond pour agripper le collier du chien, mais celui-ci, qui croit à un jeu, s'écarte agilement et attend quelques mètres plus loin... Gérard Lemoine ruisselle de sueur... Perdu, il est perdu !... Non !... Il a encore une chance : le Loing, la rivière, il a encore le temps de s'y jeter.
Les peupliers qui bordent le cours d'eau... Encore quelques mètres... Gérard Lemoine ne voit plus rien, n'entend plus rien, les battements de son cœur sont assourdissants. Il saute... C'est alors seulement qu'il se souvient qu'il ne sait pas nager... Le courant est violent. Gérard hurle, la tête à moitié sous l'eau :
- Darling, au secours !
Il a le temps d'entrevoir une forme noire qui bondit, d'entendre un plouf.
Quelques instants plus tard, il s'accroche au collier, arrachant le bâton de dynamite. Il se laisse emporter sur la rive et s'évanouit.
Quand il reprend conscience, une dizaine de personnes sont autour de lui. Darling tire une grande langue rouge... Gérard Lemoine entend quelqu'un lui dire :
- Vous avez eu une drôle de chance. Faut-il qu'il vous aime votre chien !...
C'est trop d'émotion pour Gérard. En rentrant chez lui, il n'a pas la force de cacher la vérité à sa femme. Il lui raconte tout : les deux tentatives, la fondrière et la dynamite. Et, bien sûr, la réaction de Nathalie est celle qu'il attendait. Cette fois c'est la fin, la rupture, le divorce.

18 décembre 1974. Gérard Lemoine quitte définitivement Lebourdin. Il s'est arrangé avec sa femme : elle gardera la villa et il ira s'installer à Orléans. Depuis qu'ils ont décidé de se séparer, il a curieusement retrouvé son calme... Dans le fond, c'est mieux ainsi. Que Nathalie vive donc avec son gentleman-farmer ; lui, à 45 ans et avec sa situation, il est très capable de refaire sa vie.
Après avoir entassé ses valises dans sa voiture, Gérard Lemoine adresse un petit salut à son ex-femme et démarre... La campagne du Loiret, couverte de neige, lui semble plus belle que jamais. Toute cette étendue blanche, sans tache... Il a un sursaut. Si, il y a une tache : un chien noir qui court derrière la voiture, à perdre haleine...
Quand Darling a sauté sur le siège du passager, par la portière ouverte, Gérard Lemoine a eu du mal à se défendre de ses coups de langue.
- Allez, Darling, arrête ! On va chez nous. Allez, couché, sale bête !

LES HUIT PATTES DE LA PEUR
P206-P212


Vous avez peut-être entendu parler de Jean-Paul Steiger, fondateur, en 1956, des clubs "Jeunes amis des animaux" et, quelques années plus tard, des clubs "Chouette" qui regroupent en France, et même dans le monde entier, les enfants qui veulent venir en aide aux animaux maltraités.
La vocation de Jean-Paul Steiger lui est venue à 8 ans. Un jour, cet enfant qui n'aimait pas spécialement les bêtes s'est mis brusquement à les aimer. Tout cela parce qu'il a rencontré Fifine, une araignée...

1950 : Jean-Paul Steiger a 8 ans. Son école est à quelques rues du pavillon où habitent ses parents, dans la banlieue parisienne. Le jeune Jean-Paul est d'une nature rêveuse, ses études ne l'intéressent qu'à moitié. Sa maîtresse l'a surpris plus d'une fois les yeux perdus au-dessus de son livre ou de ses cahiers, et il lui est arrivé de faire l'école buissonnière.
Pourtant, sa maîtresse l'aime bien. S'il n'est guère travailleur, il est intelligent et, quand il veut s'en donner la peine, il obtient de bons résultats. Tout irait donc bien pour Jean-Paul s'il n'y avait l'épreuve hebdomadaire, le cauchemar du vendredi après-midi : le cours de chant...
Car le professeur de chant n'est pas comme la maîtresse. Il s'est mis en tête que tous les enfants pouvaient, savaient et devaient chanter. Or. Jean-Paul a une voix affreuse, il n'a pas la moindre oreille et confond toutes les notes de la gamme. Bref, il est très mauvais en chant et il a horreur de cela.
Aussi, le professeur l'a tout de suite remarqué et l'a pris en grippe. A chaque cours, systématiquement, il l'interroge :
- Nous allons chanter la mélodie de la semaine dernière. Vous tout seul d'abord, Steiger...
Le malheureux Jean-Paul ouvre alors la bouche pour émettre quelques sons lamentables et c'est l'inévitable explosion de colère :
- C'est mauvais, très mauvais, monsieur Steiger... Je suis sûr que vous le faites exprès. Vous aurez 0 !
Pour Jean-Paul, la vie à l'école devient une angoisse à cause du vendredi... Il en rêve, de ce vendredi. La voix acide de son professeur de chant résonne dans ses oreilles le matin. Par moments, Jean-Paul imagine une vengeance, mais pas n'importe laquelle, une vengeance terrible, mémorable. Et il n'en voit qu'une : les araignées. Car il se trouve que le professeur de chant a une faiblesse : il n'est pas très courageux et, plus précisément, il a une peur bleue des araignées. Un jour, il en a découvert une sur le plancher de la classe. Il est devenu subitement tout blanc. Il s'est mis à crier d'une voix encore plus acide que d'habitude :
- Débarrassez-moi de cette sale bête tout de suite !
C'est un des élèves qui s'est dévoué pour le faire, car il avait bien trop peur pour y toucher lui-même...
L'épisode de l'araignée est resté gravé dans l'esprit de Jean-Paul.
Début mars 1950. Ce jour-là, les parents de Jean-Paul l'ont envoyé à la cave chercher des bûches pour la cheminée. Jean-Paul y va sans rien dire. Mais, s'il l'a toujours caché, il n'aime pas aller à la cave. Il a peur, surtout quand il fait nuit...
En sifflotant pour se donner du courage, Jean-Paul ramasse ses bûches, et, soudain, elles lui tombent toutes des mains, manquant de lui écraser les pieds. Il voudrait crier, mais il est tellement saisi qu'aucun son ne sort de sa bouche...
Du tas de bois vient de sortir une araignée. Mais une araignée comme il n'en a jamais vu, ni en réalité ni dans les livres. Elle est énorme, monstrueuse. Elle a un gros corps noir et huit pattes velues, hideuses. Elle se promène lentement sur une bûche et va dans sa direction...
Jean-Paul, l'instant de surprise passé, au lieu de remonter en hurlant pour se réfugier auprès de ses parents, ne bouge pas. Une idée lui est venue. Une idée plus forte que sa peur... Il pense à la réaction qu'aurait eu à sa place son professeur de chant. Il l'imagine suant à grosses gouttes, il voit son visage passant par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, il entend ses cris horrifiés : "Au secours l Au secours ! Débarrassez-moi de cette bête !". Jean-Paul se met à sourire de satisfaction...
Mais aussitôt son sourire se fige. L'araignée est toujours là. Il l'avait oubliée. Elle est arrivée tout au bout de la bûche. Elle est à peine à un mètre de lui.
Jean-Paul essaye de se raisonner. Il doit fuir. C'est de la folie de rester... En même temps, une autre voix lui dit : "Allons, Jean-Paul, montre que tu es un homme ! Cette araignée, il te la faut pour ton professeur de chant... Tu tiens enfin ta vengeance !".
Jean-Paul remonte chercher un bocal de verre. Quand il revient, il espère, au fond de lui-même, que l'araignée aura disparu. Mais non. Elle est toujours là, sur sa bûche. Elle semble l'attendre... Il faut y aller !
Avec mille précautions, il approche le bocal... L'araignée n'a pas l'air effrayée. Au contraire, elle y pénètre d'elle-même. Rapidement, Jean-Paul visse le couvercle... Voilà, c'est fait. Il n'y a plus qu'à percer quelques trous pour qu'elle puisse respirer... On est jeudi. Demain, c'est le cours de chant...
En s'endormant, après avoir vérifié une dernière fois que l'araignée, cachée sous son lit, ne pouvait pas sortir, Jean-Paul s'abandonne à des rêveries merveilleuses. Il va mettre l'animal dans le tiroir du professeur qui va l'ouvrir au début du cours, comme il le fait toujours. Et alors, alors...
Le lendemain, la matinée passe très vite. Jean-Paul ne tient pas en place. De temps en temps, il jette un coup d'oeil à son cartable anormalement grossi par le bocal qui contient sa prisonnière...
À midi, alors que tout le monde est au réfectoire, Jean-Paul entre dans la classe vide. Il n'en mène pas large, mais il est décidé à aller jusqu'au bout. Son bocal sous le bras, il ouvre le tiroir du bureau. Un quart de tour au couvercle et l'énorme, l'abominable araignée velue sort sans se presser... Le professeur de chant attrapera au moins une jaunisse en la voyant...
Et c'est enfin le moment fatidique. Il est deux heures de l'après-midi. Tonte la classe attend devant la salle de chant.
Jean-Paul est sur des charbons ardents. Mais cinq minutes, dix minutes passent et le professeur ne vient pas. D'habitude il est à l'heure, impitoyablement à l'heure.
Et au lieu de la silhouette du professeur de chant, c'est celle, maigre et longiligne, du directeur qu'on voit arriver.
- Mes enfants, votre professeur de chant est souffrant. Vous allez vous tenir sages pendant une heure.
Pour Jean-Paul c'est un coup du sort : le professeur de chant, qui n'avait jamais été malade depuis des années, choisit précisément ce jour-là pour l'être... Maintenant, il va falloir récupérer l'araignée qui est toujours dans le tiroir.
A la fin de l'heure, Jean-Paul s'attarde dans la classe. Une fois que tout le monde est parti, il sort rapidement son bocal. Franchement, il n'est pas brave. Si on le surprenait en ce moment, il n'ose pas penser à ce qui lui arriverait.
Mais tout se passe bien. L'araignée regagne gentiment son bocal, comme si elle le reconnaissait, comme si elle avait envie de rentrer chez elle...
Seulement, une fois à la maison, Jean-Paul se trouve devant un grave problème. Que va-t-il faire de sa bestiole ? Que va-t-il dire à ses parents ? Car il n'est pas question qu'il s'en sépare avant le retour du professeur de chant.
Alors, il imagine un mensonge. Il montre le bocal à son père et à sa mère et leur déclare :
- C'est la maîtresse qui m'a confié cette araignée pour une leçon de sciences naturelles. Elle m'a demandé d'en prendre soin.
Les parents de Jean-Paul sont un peu surpris. Son père lui déclare, après avoir examiné l'animal, qu'il est inoffensif, ce qui rassure tout de même Jean-Paul.
Mais maintenant, le voilà obligé de partager sa chambre avec l'araignée pendant au moins une semaine, jusqu'au prochain cours de chant. D'abord, se dit-il, il faut lui donner un nom. Sans trop savoir pourquoi, il la baptise Fifine. Et puis il faut la faire manger. Aussi, il va chercher une belle feuille de salade qu'il glisse dans son bocal.
Deux ou trois jours passent. Jean-Paul s'est habitué à retrouver Fifine en rentrant de l'école, le soir. Il la met à côté de lui tandis qu'il fait ses devoirs. Depuis qu'il sait qu'elle n'est pas dangereuse, il n'en a plus peur. Il l'examine à travers le verre épais. Il la regarde s'agiter avec ses huit pattes. II détaille sa drôle de tête qui prolonge son corps velu. La seule chose qui l'ennuie, c'est que Fifine n'a absolument pas touché à sa salade. Alors, le soir à table, il questionne son père :
- Papa, qu'est-ce que ça mange, les araignées ?
Son père lui répond sur un ton d'évidence :
- Des mouches, bien sûr.
Pendant les jours qui suivent, Jean-Paul se livre à une activité pour le moins inattendue : la chasse aux mouches. Chez lui, il reste des heures devant les vitres dans l'espoir d'attraper un insecte. Dès qu'il a pu en capturer un, il va le déposer dans le bocal de Fifine...
Le vendredi suivant est arrivé, et de nouveau le directeur leur annonce que le professeur de chant ne viendra pas, il est toujours malade. Jean-Paul va être obligé de garder Fifine encore une semaine. Mais cela ne l'ennuie plus. Curieusement, il s'est attaché à elle. Oui, il est content de pouvoir la garder encore un peu. Et la nuit même, dans sa chambre, il prend une décision : il ouvre le bocal. Il ne veut plus qu'elle soit prisonnière. Tant pis si elle s'en va. Bien sûr, il a un peu peur qu'elle vienne se promener sur son visage pendant son sommeil, mais après tout, il sait qu'elle n'est pas dangereuse.
Et le lendemain matin, il la retrouve sur sa table de nuit. Fifine est là, elle semble lui dire bonjour à son réveil.
Des jours passent encore. Le professeur de chant, sans doute sérieusement malade, n'a toujours pas réapparu. Jean-Paul, à sa grande surprise, a réussi à apprivoiser son araignée. Fifine est devenue une amie. Maintenant elle vient manger dans sa main les mouches qu'il lui présente. Jean-Paul a découvert que tous les animaux, même les plus laids, les plus inquiétants en apparence, peuvent vous donner quelque chose, à condition qu'on les aime.
Le professeur de chant est rentré au bout d'un mois. Mais pour Jean-Paul, il n'était plus question de vengeance : sacrifier Fifine aurait été une chose abominable, un crime. Fifine était à lui pour toujours.
C'est ainsi que le professeur de chant a échappé sans le savoir à la plus belle peur de sa vie. Mais, sans le savoir également, il a contribué à la naissance d'une vocation. Car, dès ce moment, Jean-Paul a eu la passion des animaux et il a décidé de leur consacrer sa vie.

LES DAUPHINS NOUS AIMENT
P246-P254


La goélette Penguin qui assure la liaison entre Sydney en Australie et Wellington en Nouvelle-Zélande arrive au terme de son voyage. Elle vient d'entrer dans la baie de Tasman. Demain, elle franchira le détroit de Cook et ce sera le port de Wellington.
Le commandant Nelson Dillworth a tout du vieux loup de mer : barbe et moustache grises, pipe toujours au bec. Cela fait plus de quarante ans qu'il parcourt cette région des mers du Sud, dont il connaît mieux que personne toutes les particularités, tous les pièges.
Par exemple, cette barre de nuages gris qui vient d'apparaître à l'horizon... Bien qu'on soit en plein été austral, ce 4 février 1903, c'est un signe qui ne trompe pas : dans quelques heures, le vent va se lever d'un seul coup et il y aura des creux énormes. Cela juste au moment où il faut aborder la partie la plus délicate du voyage : la French Pass, qui sépare la Nouvelle-Zélande du Sud de l'île d'Urville, et qui donne accès au détroit de Cook.
Le commandant Nelson Dillworth quitte sa cabine et se dirige vers la poupe. Le pilote qu'il a engagé, Francis Burbage, est un excellent marin, mais c'est la première fois qu'il effectue ce trajet et dans ces conditions.
Au poste de pilotage, Francis Burbage affiche un air soucieux. C'est un homme râblé de 35 ans environ. Son teint hâlé indique qu'il a jusqu'ici voyagé surtout dans des mers plus chaudes.
- Je suis heureux de vous voir, commandant. Ces nuages, là-bas, ne me disent rien de bon...
- C'est parfaitement exact, Burbage. Nous allons avoir un coup de tabac.
- Et je viens d'étudier la carte. La French Pass est très mauvaise : des récifs, des hauts-fonds, des courants. Par gros temps, cela me semble très risqué. Nous devrions peut-être faire le détour.
Le commandant Dillworth tire une bouffée de sa pipe :
- Ne vous inquiétez pas. Gardez le cap et tout ira bien.
- J'admire votre calme, commandant.
- Bien sûr, vous ne pouvez pas savoir puisque c'est la première fois.
- Savoir quoi, commandant ?
- L'existence de Jack...
Le vent a fraîchi. La goélette Penguin glisse maintenant rapidement sur les flots. Francis Burbage se tourne vers son commandant, l'air perplexe :
- J'avoue que je ne comprends pas.
- Jack nous attend, Burbage. Il est déjà sûrement là, à l'entrée de la French Pass. Nous n'allons pas tarder à le voir...
Cette fois, le pilote a l'air franchement inquiet.
- Allons, commandant, vous n'allez pas me dire que vous croyez à l'une de ces histoires de fantôme ?
Nelson Dillworth a un petit rire :
- Jack n'est pas un fantôme, Burbage. C'est bien plus extraordinaire que cela !
Oui, c'est bien plus extraordinaire que cela et le commandant Nelson Dillworth, après avoir donné des ordres pour faire réduire la voilure, satisfait enfin la curiosité de son pilote.

- Jack est une des plus étonnantes histoires de la mer, une des plus belles aussi. Tous ceux qui font le trajet entre Sydney et Wellington la connaissent. Heureusement pour eux d'ailleurs, sans quoi beaucoup ne seraient pas là pour la raconter... Jack est un dauphin.
- Un dauphin ?
- Un dauphin. Il n'y a aucun doute à ce sujet.
Les vagues se sont creusées davantage. Le Penguin embarque maintenant quelques paquets d'écume. A la barre, Francis Burbage surveille son cap, mais il est encore plus attentif à ce qu'est en train de lui dire le commandant.
- Jack est une vieille connaissance. C'est un vieux loup de mer à sa manière. La première fois qu'on l'a vu, c'était en 1871, il y a trente-deux ans. Un schooner américain, le Brimble, qui faisait la liaison Boston-Sydney, était en difficulté à l'entrée de la French Pass. Il faisait un temps comme aujourd'hui... C'est alors que Jack est sorti de l'eau : un grand dauphin gris-bleu qui faisait des bonds tout autour du navire. Il a joué à ce jeu-là pendant quelque temps et il est parti devant, toujours en sautant. Le capitaine a pris la décision de le suivre. Et c'est ainsi que tout le monde s'en est sorti...
- C'est effectivement troublant, mais c'est peut-être une coïncidence.
- C'est ce qu'on a pensé alors. Seulement depuis, chaque fois qu'un bateau se présente devant la French Pass, d'un coté comme de l'autre d'ailleurs, Jack vient à sa rencontre et le guide. Depuis trente-deux ans, grâce à lui, il n'y a pas eu de naufrage, alors que c'était un des endroits les plus mortels de la mer de Tasman.
Francis Burbage émet un sifflement prolongé.
- Je suis heureux d'être là pour voir cela !...
Le ciel est maintenant entièrement couvert. La mer a pris une teinte grise. Le commandant regarde les flots, loin en avant.
- Et il s'en est fallu de peu que vous ne puissiez pas le voir. Jack a bien failli ne pas être au rendez-vous...
- Pourquoi ?
- A cause de la sottise et de la méchanceté humaines, les seules choses qui ne fassent pas bon ménage avec la mer... Cela s'est passé ici, sur le Penguin, il y a six mois, lors de mon dernier voyage vers Sydney.
Et le commandant Nelson Dillworth raconte à son pilote le navrant épisode survenu six mois plus tôt...

C'était le 15 août 1902. La goélette, ce jour-là, se présente à la French Pass dans l'autre sens, en provenance de Wellington. C'est le plein hiver austral. Le vent est glacial, mais le ciel est dégagé et la mer relativement calme. Au moment attendu, Jack apparaît. Il fait des bonds joyeux. Il semble particulièrement en forme. Il saute parfois à près de dix mètres. C'est un ballet merveilleux, étourdissant. Puis, après ces cabrioles, il semble se dire qu'il est temps de passer aux choses sérieuses, plonge une dernière fois et reparaît devant la proue pour commencer son guidage. Nelson Dillworth, qui se tient près de la barre, voit alors venir vers lui un homme très excité.
C'est Howard Mac Kenzie, un explorateur américain qu'il a pris comme passager. Mac Kenzie se rend en Nouvelle-Guinée pour le compte d'une société privée. Un personnage tout à fait déplaisant, sûr de lui, vantard, grossier, le style cow-boy. Il a essayé à plusieurs reprises, depuis le début de la traversée, de raconter ses exploits au commandant, mais celui-ci l'a envoyé promener...
Howard Mac Kenzie désigne du doigt l'avant du navire :
- Qu'est-ce que c'est que cette bestiole, commandant ?
- Un dauphin. Fichez-moi la paix, je suis occupé.
- Cela fait une chouette cible ! Pourquoi vous ne dites pas à vos hommes de le tirer ? Eh bien, répondez-moi, commandant !
- Je ne réponds pas aux questions stupides, monsieur Mac Kenzie ! Maintenant, partez. Vous n'avez rien à faire ici !
L'Américain n'insiste pas et disparaît... Suivant fidèlement les évolutions de Jack, Nelson Dillworth et son pilote continuent leur navigation délicate à travers les récifs de la French Pass.
C'est alors que Dillworth pousse un cri et abandonne précipitamment son poste. II court vers la proue.
- Arrêtez ! Arrêtez, nom de Dieu !...
Howard Mac Kenzie, posément installé contre le bastingage avant, est en train de viser Jack avec sa Winchester. Avant qu'il n'ait eu le temps de tirer, le commandant lui saute dessus, l'envoie rouler par terre et lui arrache sa carabine.
- Espèce de fou !
L'explorateur se relève, l'air ahuri.
- Qu'est-ce qu'il vous prend ? J'allais l'avoir.
- Descendez immédiatement dans votre cabine ! Et si vous en sortez sans mon autorisation, je vous fais mettre aux fers, compris ?
- Mais enfin, commandant, qu'est-ce qu'elle a de spécial, cette bestiole ?
- Descendez, monsieur Mac Kenzie !...
La traversée de la French Pass s'effectue sans encombre, malgré l'incident. L'île d'Urville s'éloigne par tribord arrière. C'est le moment peut-être le plus émouvant du passage : le ballet d'adieu de Jack. Tous les marins se mettent à la passerelle et agitent leurs casquettes en poussant de grands cris.
- Au revoir, Jack ! Au revoir, Jack !...
Le dauphin saute allègrement auprès du Penguin. D'habitude il fait deux cercles autour de lui avant de disparaître pour aller accueillir un autre navire. Mais il n'a pas achevé son premier tour qu'un claquement retentit. On voit Jack, au sommet d'un de ses sauts, exécuter une curieuse cabriole et retomber dans l'eau comme une masse inerte. Il se débat quelques instants à la surface puis s'enfonce dans les profondeurs en laissant derrière lui un sillage rouge...
Nelson Dillworth hurle :
- Le salaud ! Il a tiré de sa cabine...
Howard Mac Kenzie a passé le restant de la traversée aux fers et l'équipage du Penguin a failli le lyncher...
Tel est le récit que fait le commandant à Francis Burbage, son nouveau pilote. Ce dernier l'a écouté avec une attention soutenue.
- Et vous êtes sûr que Jack est toujours en vie ?
- Oui. C'est un de mes collègues qui me l'a dit. Il a fait la traversée de la Pass trois mois après nous et Jack était bien là...

La pluie s'est mise à tomber. La visibilité diminue dangereusement. Les deux hommes scrutent les abords du Penguin. L'île d'Urville est à quelques miles : c'est l'entrée de la French Pass... Francis Burbage pousse un cri :
- Là, commandant !
Effectivement, c'est Jack. Il n'est pas très facile de le voir dans l'orage, avec sa couleur gris-bleu, mais c'est bien lui. Il ne fait pas comme d'habitude ses joyeuses et vertigineuses cabrioles. Il se contente de petits sauts. Les suites de sa blessure sans doute. D'ailleurs, il ne s'attarde pas à cette phase préliminaire. Il rejoint rapidement la proue et commence le guidage... Malgré lui, Francis Burbage est nerveux.
- Je dois absolument le suivre, commandant ?
- Absolument.
Le pilote donne un tour de barre.
- C'est ma plus extraordinaire aventure en mer !
Et l'extraordinaire aventure commence... Le pont du Penguin est balayé de toutes parts à la fois par les paquets d'écume et les rafales de pluie. Devant, la petite tache gris-bleu est à peine visible, mais Francis Burbage s'y accroche comme un aveugle à son chien. En fait, ce n'est pas lui le pilote, c'est Jack. C'est Jack qui va les sortir de ce danger comme il en a sorti des dizaines et des dizaines avant.
Pourtant, depuis quelque temps déjà, Burbage manifeste son inquiétude... Il hurle au commandant, pourtant à un mètre de lui :
- Il se rapproche de la côte !
- Cela ne fait rien, suivez-le !
- Commandant, ce n'est pas possible, il se rapproche encore !
- Suivez-le. sans quoi on est fichus !
Francis Burbage obéit en crispant les mâchoires, mais au bout de quelques instants, il n'y tient plus :
- Non, cette fois non ! Nous allons éperonner ! J'ai étudié la carte. Il faut obliquer par tribord !
Et, sans en avoir reçu l'ordre, il fait tourner désespérément la barre à toute allure... Trop tard. Il y a un craquement épouvantable. Le Penguin se fracasse sur un récif. Il éclate, se disloque. Il y a des hurlements de terreur partout sur le pont...
La suite est un cauchemar... L'eau surgit en geyser du pont brisé. Il n'est pas possible de mettre les canots à la mer. Chacun s'accroche à ce qu'il peut et recommande son âme à Dieu. Nelson Dillworth et Francis Burbage s'agrippent à un même morceau du mât et sont emportés dans les flots.
Lorsqu'ils reprennent conscience de ce qui les entoure, ils sont sauvés. Une vague plus forte que les autres les a jetés sur un îlot au milieu de la passe. Depuis, comme il est normal en cette saison, le coup de vent a cessé aussi brusquement qu'il s'était levé. La mer est redevenue calme et c'est de nouveau le soleil de l'été austral. Les deux hommes regardent autour d'eux. Ils sont seuls. Aussi loin que porte la vue, ils n'aperçoivent pas un seul débris du Penguin ni un seul de ses hommes d'équipage. Le commandant Dillworth se redresse péniblement :
- Je ne comprends pas...
Francis Burbage se masse le corps en grimaçant.
- Moi, je comprends : il l'a fait exprès !
- Vous dites ?
- Je dis qu'il l'a fait exprès. Un animal aussi intelligent que Jack n'a pas pu se tromper. Malheureusement pour nous, il est trop intelligent. Il a de la mémoire et des sentiments : le sentiment de l'injustice et celui de la haine.
Le commandant a la gorge nouée.
- Je n'aurais jamais cru cela...
- Jack est à ce point un animal supérieur qu'il nous ressemble. Il a agi comme nous l'aurions fait en pareil cas : il s'est vengé...
Le commandant Nelson Dillworth est de plus en plus bouleversé.
- C'est de ma faute ! C'est entièrement de ma faute !
- Vous aviez seulement sous-estimé Jack, commandant...
Burbage revient à leur situation présente.
- Maintenant, il ne nous reste plus qu'a attendre le prochain navire. Il en passe souvent ?
- Toutes les semaines environ.
- Il y a pas mal d'eau de pluie dans les trous des rochers. On devrait pouvoir tenir.
Mais soudain le pilote s'interrompt :
- Bon sang, Jack !
- Quoi, Jack ?
- Il ne voudra jamais qu'on nous sauve ! Le prochain bateau qui passera, il l'enverra sur les récifs, comme nous !
Le commandant Dillworth se prend la tête dans les mains.
- Mon Dieu, les malheureux !
Francis Burbage termine d'une voix morne :
- Et nous, nous sommes fichus !

Le pilote se trompait. Six jours plus tard, un schooner hollandais, le Batavia, les recueillait à son bord, après avoir aperçu leurs signaux. A l'avant du navire, une forme gris-bleu sautillait. C'était Jack. Seule la silhouette du Penguin avait été enregistrée dans son esprit de dauphin, les autres navires restaient pour lui des amis...
Et il a continué longtemps de les guider à travers les périls et les traîtrises de la French Pass, entre la Nouvelle-Zélande du Sud et l'île d'Urville. Exactement jusqu'en 1912, où plus personne ne l'a vu.
Cette fois, Jack le dauphin était mort, après quarante et un ans d'une extraordinaire carrière de pilote. Quarante et un ans pendant lesquels il avait accompli sans faille sa mission. A une exception près. Mais elle n'était due qu'à la bêtise et à la méchanceté des hommes.

LE GOUFFRE DE LA VACHE MORTE
P375-P381


- Caramba ! Caramba ! Où es-tu encore, sacrée bestiole ? Viens ici ! Non, ce n'est pas possible ! Tu dois rassembler les moutons, pas les mordre !
Caramba, une sorte de griffon, une chienne de 3 ans, regarde son maître, le père Salvador, avec dans le regard un mélange d'interrogation et d'incompréhension. On dirait qu'elle demande : "Qu'est-ce que j'ai encore fait ? Tu me dis de rassembler les moutons, eh bien ! je les rassemble. Mais certains sont imbéciles. Si je ne leur mords pas un peu les pattes, ils refusent de comprendre. Alors je mords. J'aboie d'abord et je mords ensuite. Ce n'est pas ce que tu veux ?".
Non, ce n'est pas ce que veut le père Salvador :
- Ça fait trois brebis blessées en un seul mois. J'en ai assez de les soigner, de leur voir traîner la patte ! Caramba, si tu ne comprends pas, je vais être obligé de me débarrasser de toi. Je ne peux pas dépenser mon argent à nourrir une chienne qui ne sait pas faire son travail. Ton sort sera vite réglé.
Mais Caramba ne peut lutter contre son instinct. A nouveau elle court derrière le troupeau et, à nouveau, emportée par le désir de bien faire, elle ne peut s'empêcher de mordre une brebis qui s'attarde trop à son gré.
- Caramba ? Ici, couchée ! Au pied !
Salvador attend que Caramba soit à ses pieds. Sa truffe touche le bout des bottes du paysan espagnol.
- Tant pis pour toi, ma fille, tu l'auras voulu !
Il saisit la chienne à bras-le-corps. Caramba remue la queue. Il est rare qu'elle se retrouve entre les bras de son maître. Pour elle c'est une fête inhabituelle.
Salvador, sa chienne entre les bras, gravit une pente de rocaille qui domine le pré. Il vient d'arriver auprès d'un gouffre qui s'ouvre au flanc de la colline. Ce gouffre se nomme Vacamuerta, la "Vache morte". Le nom est assez explicite. Dans ce puits naturel, de temps en temps, une bête égarée loin d'un troupeau dégringole. C'est noir, froid, à pic. Personne n'a jamais tenté d'aller voir en bas ce qui se passe.
Ceux qui s'intéressent à la chose ont tenté de lancer des pierres pour calculer la profondeur du trou, l'instituteur estime qu'il doit y avoir près de soixante-dix mètres de profondeur. Une véritable porte de l'enfer,..
Caramba n'a pas eu le temps de comprendre. Après l'avoir un peu balancée d'avant en arrière, le père Salvador vient de jeter sa chienne dans le gouffre. La bête pousse un cri, un aboiement d'incompréhension, et disparaît en chute libre, avalée par la montagne.
Salvador reste un moment à contempler le trou noir où il vient de jeter l'animal. "On ne sait jamais, avec cette foutue bourrique. Elle serait capable de s'accrocher un peu plus bas et de remonter", se dit-il.
Maïs non, il n'y a rien à craindre. Jamais ni homme ni bête n'est remonté du trou de la Vache morte. Le jour même Salvador se rend au marché du village et négocie l'achat de deux nouveaux chiens, garantis excellents bergers, pour remplacer cette folle de Caramba.

Les saisons changent, l'hiver succède à l'automne. Puis le printemps arrive. Trois ans s'écoulent.
- Dites donc, père Salvador, vous qui habitez tout près du gouffre de la Vache morte, vous n'y avez jamais perdu de bête ?
- Ah ! Ne m'en parlez pas. Depuis trois générations, on en a perdu des vaches, des cochons, des moutons. Il doit y en avoir, des os, dans ce trou. Et pas seulement des carcasses d'animaux. Des hommes aussi.
- Il paraît même que pendant les guerres napoléoniennes, les paysans du coin ont balancé au fond pas mal de soldats français, tout vivants.
- Et pendant la guerre civile aussi, en 1936, il y en a plus d'un qui a fait le grand plongeon là-dedans. Des curés et aussi des rouges. Des hommes et des femmes à ce qu'on dit.
Celui qui parle avec le père Salvador est un jeune homme sportif, un garçon de la ville : Eusebio Millares.
- Père Salvador, c'est vous qui êtes propriétaire du terrain. En quelque sorte c'est vous le propriétaire du gouffre. Je fais partie d'un club de spéléologie et la Vache morte nous intéresse beaucoup. Nous donneriez-vous l'autorisation de tenter une descente là-dedans ?
Salvador hésite :
- Ben, c'est-à-dire... Je suppose que vous me donneriez un petit dédommagement. Quelques pesetas. Vous comprenez, si des gens viennent piétiner chez moi...
Eusebio Millares a un demi-sourire :
- Je ne crois pas que le dommage soit bien grand. Mais je vais voir ce que le club pourrait vous offrir.
Deux semaines plus tard l'équipe de spéléologues est à pied d'œuvre, équipée de cordes, d'échelles, de lampes frontales, de combinaisons et de bottes de caoutchouc. On débroussaille les abords du gouffre. Puis les spéléos descendent à l'aide d'un treuil et disparaissent dans l'obscurité froide de la Vache morte. En haut Salvador et deux membres de l'équipe entament la longue attente. Un poste de téléphone de campagne relie ceux du haut et ceux du bas. Les communications sont difficiles et réduites au minimum.
Salvador commente :
- Je me demande bien ce qu'ils espèrent trouver. C'est des coups à se casser quelque chose.
- Mais c'est passionnant de découvrir ce qu'il y a en bas. Déjà on sait que le fond du gouffre est occupé par une sorte de lac. Si les légendes sont exactes, on pourrait trouver des vestiges intéressants sur le plan historique.
Au fond du gouffre, pendant ce temps, une surprise attend les explorateurs. Dans les profondeurs sombres, venant d'une salle que personne ne parvient à situer, un cri d'animal se fait entendre :
- Qu'est-ce que c'est que ça ? On dirait un loup...
Le cri se renouvelle, douloureux, suppliant.
- Ça me donne froid dans le dos. Ça me fait penser à un chien qui hurlerait à la mort. Ça vient de la droite. Allons voir par là.
Les spéléos, avec précaution, avancent dans la direction du cri. Plus ils se rapprochent, plus l'animal pousse son hurlement de manière continue.
- C'est peut-être un phénomène acoustique : un animal qui hurle près d'un orifice naturel d'une des cavernes. On l'entend comme s'il était tout près, mais en fait il est à l'extérieur.
- Regardez, là, droit devant ! Qu'est-ce que c'est ?
Dans la lumière des projecteurs l'animal que l'on ne parvient pas encore à définir vraiment semble aveugle. La lumière le fait souffrir. Mais le cri de mort s'est transformé en un aboiement joyeux. Joyeux mais très faible...
La bête reste immobile tandis qu'Eusebio s'approche d'elle. C'est un chien, recouvert d'une formidable quantité de poils. Dès que l'animal sent le contact de la main du jeune homme il se met à manifester sa joie en remuant la queue.
- Pas de doute, c'est un chien. Mais qu'est-ce qu'il fait là ?
Avec une corde Eusebio et ses camarades confectionnent un harnais. Une communication téléphonique avec la surface et le chien commence à monter doucement vers la lumière du soleil.
- Allez-y doucement. Ils ont trouvé un chien au fond...
- Un chien ?
La nouvelle se répand très vite jusqu'au village et des badauds accourent. Ils ont le temps car il faudra six heures pour que l'animal parvienne enfin à la liberté. Les conversations vont bon train :
- C'est peut-être une race de chien troglodyte ?
- Ou un nouvel animal tout à fait inconnu.
Salvador fait grise mine.
- Ma chienne Caramba, elle est tombée dans le trou de la Vache morte. Mais ça fait plus de trois ans. Ça ne peut pas être elle. Jamais elle n'aurait survécu.
Et pourtant, dès que l'animal apparaît à la surface, il n'y a plus de doute possible. Après un moment d'hésitation pour réhabituer ses yeux à la lumière du jour, Caramba se précipite... vers Salvador qui, rouge de honte, a un mouvement de recul :
- Qu'est-ce que tu veux, toi ? Tu ne vas pas me mordre comme tu faisais avec les moutons ?
Mais Caramba, sans rancune, exprime sa joie de retrouver... son assassin.
Quand Eusebio et son équipe remontent à la surface, la discussion s'engage. Tous les paysans ont reconnu Caramba, disparue depuis trois ans.
- Comment a-t-elle pu survivre depuis qu'elle est tombée dans le gouffre ?
- Tout d'abord, malgré une chute de plus de soixante mètres, elle a atterri dans le petit lac qui forme le fond du gouffre. C'est un peu miraculeux mais elle n'était pas blessée.
- Oui, d'accord, mais comment a-t-elle survécu pendant trois ans ?
- D'après les constatations que nous avons faites, elle a dû subsister en dévorant la carcasse de deux sangliers qui, eux aussi, étaient tombés dans le gouffre. Mais qui s'étaient tués. En bas la température avoisine zéro degré. Les deux cochons étaient comme conservés au réfrigérateur.
- Pour tenir trois ans !
Salvador intervient :
- Très régulièrement il y a des animaux, gros ou petits, qui tombent là-dedans. Des biches parfois. A chaque fois elle a du s'en nourrir.
- Oui, mais comment s'est-elle protégée du froid ?
- Etant dans une obscurité totale, elle n'a pas fait sa mue comme elle aurait dû, et elle est maintenant comme recouverte d'une triple toison de poils.
Quelques semaines plus tard, Caramba, toute à la joie de retrouver son maître, se remet à courir derrière les moutons. Mais à présent, en suivant peut-être les conseils de Pardo et Nika, les deux nouveaux chiens de Salvador, elle comprend enfin que les moutons sont faits pour être guidés et plus jamais mordus.
Cependant une justice immanente veille. Quelques mois plus tard, au cours d'une nuit d'orage, le père Salvador disparaît. Caramba rentre seule à la maison. Son maître, aveuglé par la pluie pense-t-on, s'est trop approché du gouffre de la Vache morte. Quand on le retrouve au fond, il est mort depuis plusieurs heures...