20 mai 2012

L'écho du quetzal, de Jean-Luc Renck

L'écho du quetzal
Chroniques anthropozoologiques

de Jean-Luc Renck

illustrations de Joëlle Jolivet


Les guides touristiques de Chichen ltza affirment qu'en tapant dans ses mains au pied des pyramides maya, on entend l'écho du quetzal, mythique oiseau divin. Un signe parmi d'autres que le statut mythologique des bêtes n'a guère changé tandis que progressaient la zoologie, puis l'éthologie, sciences dont le résultat le plus assuré est que la frontière entre l'homme et l'animal est résolument impossible à tracer.

C'est cette ligne hésitante, qui irait de Moby Dick aux dauphins thérapeutes et à Sauvez Willy, du légendaire basilic au surréaliste ornithorynque, que suivent ces chroniques "anthropozoologiques", attentives à pointer les traits les plus étranges et révélateurs de notre relation à l'animal. Histoires de domestication et d'asservissement, de protection et de réintroduction d'espèces, de droit des bêtes sauvages et de psychologie des animaux familiers se mêlent ici en une fresque surprenante et bigarrée.

L'écho du quetzal, Chroniques anthropozoologiques, Jean-Luc Renck, Illustrations : Joëlle Jolivet, Editions du Seuil, 2004, 259 pages

Au sommaire

- Zoologies
- Une (petite) galerie de l'évolution
- Survivre, modes d'emploi
- La planète du singe exterminateur
- Dix millénaires de domesticités
- Abus de biens zoociaux
- Une zoociété inspirante

Pour en savoir plus

- Le site des Editions du Seuil
- Et s'il n'y avait plus d'animaux ? de Jean-Luc Renck

A propos de l'auteur
Source

Né en 1961 en Suisse, dans le Jura neuchâtelois, Jean-Luc Renck a obtenu une licence en biologie à l'Université de Neuchâtel. Il y a mené quelques recherches en éthologie avant de s'engager sur la voie de l'écriture, qui "collait" mieux à ses intérêts et humeurs sans cesse changeants - dans le même temps, il tombait amoureux de l'Ardenne belge...

Pour épilogue à ses années académiques, il a publié "Que dit votre chat ?" (L'Hèbe, 2001), court essai sur quelques réalités et mythes de la communication animale, puis "L'éthologie, histoire naturelle du comportement" (Seuil, 2002), en collaboration avec sa compagne, l'anthropologue Véronique Servais, chargée de cours à l'Université de Liège.

Chroniqueur auprès de quotidiens suisses depuis une quinzaine d'années, Jean-Luc Renck a livré près d'un millier d'articles touchant à tous les aspects des sciences naturelles et de leur histoire ainsi que quelques notes de voyage (Australie, Pacifique, Californie...) ; 82 de ses chroniques racontant les animaux et les rapports innombrables que les hommes entretiennent avec eux ont été recueillies dans "L'Echo du quetzal" paru au Seuil en 2004, ouvrage qu'on a pu qualifier "d'agréable petit bestiaire, érudit, curieux et poétique" ("L'Huma"). Le même thème a été développé dans le petit "Et s'il n'y avait plus d'animaux ?" (L'Hèbe, 2004), en quelque sorte les notes de marge de "L'écho du quetzal".

Et s'il n'y avait plus d'animaux ? de Jean-Luc Renck

Et s'il n'y avait plus d'animaux ?
de Jean-Luc Renck


L'animal habite tous les mondes humains, depuis toujours, et il a engagé les hommes dans des relations innombrables, souvent contradictoires. Que ce soit en chair et en os ou sous forme de récits, de représentations, l’animal est omniprésent dans notre vie matérielle et spirituelle. Alors pourquoi, fréquemment, éprouvons-nous une gêne à admettre cette omniprésence comme un apport fondamental à notre humanité, pourquoi la minimisons-nous ? Et pourquoi déclassons-nous comme pathologies ou faiblesses bon nombre de rapports avec la bête ?

Et s'il n'y avait plus d'animaux ? Jean-Luc Renck, Editions de l'Hèbe, 2004, 80 pages

Pour en savoir plus

- Le site des Editions de l'Hèbe
- L'écho du quetzal, de Jean-Luc Renck

A propos de l'auteur
Source

Né en 1961 en Suisse, dans le Jura neuchâtelois, Jean-Luc Renck a obtenu une licence en biologie à l'Université de Neuchâtel. Il y a mené quelques recherches en éthologie avant de s'engager sur la voie de l'écriture, qui "collait" mieux à ses intérêts et humeurs sans cesse changeants - dans le même temps, il tombait amoureux de l'Ardenne belge...

Pour épilogue à ses années académiques, il a publié "Que dit votre chat ?" (L'Hèbe, 2001), court essai sur quelques réalités et mythes de la communication animale, puis "L'éthologie, histoire naturelle du comportement" (Seuil, 2002), en collaboration avec sa compagne, l'anthropologue Véronique Servais, chargée de cours à l'Université de Liège.

Chroniqueur auprès de quotidiens suisses depuis une quinzaine d'années, Jean-Luc Renck a livré près d'un millier d'articles touchant à tous les aspects des sciences naturelles et de leur histoire ainsi que quelques notes de voyage (Australie, Pacifique, Californie...) ; 82 de ses chroniques racontant les animaux et les rapports innombrables que les hommes entretiennent avec eux ont été recueillies dans "L'Echo du quetzal" paru au Seuil en 2004, ouvrage qu'on a pu qualifier "d'agréable petit bestiaire, érudit, curieux et poétique" ("L'Huma"). Le même thème a été développé dans le petit "Et s'il n'y avait plus d'animaux ?" (L'Hèbe, 2004), en quelque sorte les notes de marge de "L'écho du quetzal".

Réflexions sur la condition faite aux animaux, de Françoise Armengaud

Réflexions sur la condition
faite aux animaux
de Françoise Armengaud

Du sacrifice à la notion d'anthropomorphisme, cet ensemble d'essais analyse le comportement des hommes face aux animaux. Une réflexion pluridisciplinaire alimentée entre autres par la référence à des discours poétiques et philosophiques, l'inscription dans le politique.

L’auteur prend son point de départ dans sa conviction du caractère central, encore de nos jours, de la notion de sacrifice, pour archaïque voire désuète qu’elle puisse paraître à un esprit occidental. Or au sein même de l’Occident, elle s’avère vivace dans les pratiques (cacher et halal) des monothéismes juif et musulman. Elle reste centrale, au moins métaphoriquement et théologiquement, dans le christianisme. Mais il s’agit également de s’interroger sur l’éventuelle permanence d’un élément sacrificiel hors rituel, à la fois sourd, obscur et plat, dénué de toute opérativité positive, celui de l’abattage industriel et de la nourriture carnée, banalement et excessivement consommée aujourd’hui.

Le point essentiel est que la "question" des animaux n’est pas un "à côté" ou un "en dehors" de l’humain, mais qu’elle lui est consubstantielle. Ce n’est donc pas non plus un "hors politique", et ce, à bien des titres. Les économies modernes regorgent de pratiques perverses et mortifères à court terme comme à long terme. Il faut poser le défi : quelle société voulons-nous pour vivre en paix non seulement entre humains mais entre "animaux humains" et "animaux non-humains" ? L’une des originalités de cet ensemble d’essais (treize en tout, qui s’échelonnent de 1982 à 2010) est d’envisager la condition faite aux animaux non seulement dans la réalité la plus concrète mais aussi, et peut-être surtout, dans le discours humain, celui des philosophes - Platon, Aristote, Foucault - et des poètes - Hugo, Supervielle, Rilke, Verdet. Le chapitre consacré à la question aujourd’hui très controversée et biaisée de l’anthropomorphisme apporte à cet ouvrage une conclusion fortement argumentée.

Réflexions sur la condition faite aux animaux, Françoise Armengaud, Editions Kimé, 2011, 256 pages

A propos de l'auteur

Normalienne, agrégée et docteur en philosophie, Françoise Armengaud a enseigné la philosophie du langage et l’esthétique à l’Université de Paris X. Ses recherches portent sur la littérature, la relation du texte à l’image les représentations de l’animalité dans la culture et les relations des humains aux animaux.

Au sommaire

Introduction
I. Crimes contre l’animalité
- Souffrance et mort animales. Le témoignage de l’art. A propos du film de Georges Franju, Le sang des bêtes.
- Du sacrifice des animaux, ou comment l’absurde et le cruel se sont parés des plumes de l’intelligible
II. L’inscription dans le politique
- Sur quelques sophismes touchant les droits des animaux
- Esclaves, femmes, enfants et animaux dans la Grèce antique
- Un fait social complexe : le traitement du cochon en Europe à l'époque médiévale
- Folie et bestialité sous le regard de Michel Foucault
III. Mon semblable, mon frère
- Le visage animal : bel et bien un visage
- La condition animale selon Hugo, ou la muette éloquence d'un regard d'ombre
- Le temps où les bêtes parlaient : imaginaire des contes, imaginaire de l’enfance
- L’anthropomorphisme : vraie question ou faux débat ?
Bibliographie sélective
Index des noms

La note de lecture d'Estiva Reus

En début d'année est paru le livre de Françoise Armengaud "Réflexions sur la condition faite aux animaux", aux éditions Kimé.

La presse n'en a guère parlé. C'est injuste. Quand paraît un livre d'Elisabeth de Fontenay ou de Florence Burgat, les médias s'en font (à juste titre) l'écho. Alors que Françoise Armengaud, qui connaît très bien les travaux des deux premières, et qui comme elles travaille depuis longtemps, en philosophe, sur la question animale n'a apparemment pas inspiré les journalistes. Peut-être un effet de la parution simultanée du livre de Foer, qui lui a eu (tant mieux) une couverture média incroyable. Il ne restait plus de place apparemment pour évoquer l'ouvrage de F. Armengaud qui, il faut bien le reconnaître, est plus difficile à présenter et commenter.

Si on lit la quatrième de couverture (ce à quoi on accède en allant sur les librairies en ligne), on ne se sent pas vraiment éclairé sur le contenu.

C'est que le livre est quasiment impossible à résumer parce que c'est un recueil d'articles écrits à diverses périodes (plusieurs gros articles sont récents) et sur divers thèmes, et que sur chaque thème, le travail de documentation et de réflexion qu'à fait l'auteur est très dense.

Tout ce qu'on peut dire de façon générale, c'est que Françoise Armengaud fait partie des philosophes qui analysent et condamnent le spécisme. Ce qui ne signifie pas du tout que si vous achetez le livre, vous allez y trouver la redite de ce que vous avez lu ailleurs dans vos écrits favoris sur le spécisme ou les droits des animaux.

Ces quelques mots de l'introduction de l'ouvrage donnent une idée du fil conducteur de sa réflexion :

"Une question me hante, sans cesse répétée : pourquoi la condition faite par les hommes aux animaux est-elle si atroce et impitoyable ? ... Pourquoi les humains, a priori pas plus méchants les uns que les autres, ou que d'autres espèces, sont-ils si odieux avec les animaux ? Que les humains soient également odieux entre eux n'arrange rien, est simplement à verser au dossier.

... Quelque part un échec (non désigné comme tel dans les traditions éxégétiques) ... nous invite à formuler une question. Pourquoi l'envoyé du Seigneur, qu'on dit être l'archange Gabriel, se montra-t-il si paresseux, négligent, indolent, inattentif, distrait, nonchalant, épuisé, harassé, courbatu, étourdi, qu'il ne se précipita point une seconde fois pour arrêter le bras docile du patriarche afin de protéger aussi le bélier du couteau ? Pourquoi ne sut-il s'aviser de proposer en lieu et place quelque arbuste, fruit ou aromate ? La face du Temple en eut été changée, et pas seulement elle."

Trois exemples de thèmes traités dans de (gros) articles de ce recueil.

- "Du sacrifice des animaux, ou comment l'absurde et le cruel se sont parés des plumes de l'intelligible". Le point de départ est une réflexion sur un argument parfois opposé au végétarisme : l'affirmation du caractère symbolique et fondateur du sacrifice et du meurtre rituel. Là dessus, F. Armengaud se livre à une enquête sur le sacrifice dans différentes civilisations, sur les interprétations qu'en ont donné les anthropologues, propose elle-même une partition en deux types de sacrifices où les victimes ont des statuts différents (et le sacrifice une signification symbolique différente), et conclut qu'elle n'est pas convaincue que le sacrifice soit l'explication ultime de la violence envers les animaux. Rien ne prouve qu'il soit "fondateur" au sens de nécessaire.

- "Sur quelques sophismes touchant les droits des animaux". Contient un parcours des divers sophismes conduisant à mépriser les animaux, mais aussi deux passages faisant un point bien documenté sur l'abattage rituel et la corrida.

- "Anthropomorphisme, vraie question ou faux débat ?" Essai dont l'objet est ainsi défini par l'auteur : "Je voudrais montrer que telle qu'elle est utilisée aujourd'hui dans la plupart des textes et des conversations ou débats, l'accusation d'anthropomorphisme vise essentiellement à porter le discrédit intellectuel sur certaines propositions (et sur les personnes les soutenant) non conforme à l'idéal scientifique en vogue, et allant à l'encontre de la pratique normale de la science et de la pratique normale des affaires. ... Et qui utilise aujourd'hui ce terme ? Dans quels discours le trouve-t-on ? Là où il y a des résistances à la prise en compte du bien-être animal, dans les revues professionnelles et chez certains zootechniciens."

Il y a aussi pas mal d'articles (toujours sur la question des animaux) portant sur des oeuvres philosophiques, littéraires, picturales ou cinématographiques. Faute de culture en la matière, je ne suis pas la lectrice idéale pour les apprécier. Mais certains sont très instructifs comme ce texte consacré au cochon dans l'Europe médiévale où l'on apprend des choses sur les chrétiens par rapport aux juifs et une origine possible de l'invention par les chrétiens du mythe des juifs dévoreurs de petits enfants (chrétiens).

Estiva

19 mai 2012

Petite histoire des grands singes, de Chris Herzfeld

Petite histoire des grands singes
de Chris Herzfeld

De l’Antiquité à nos jours, de la découverte du gorille à celle des cultures des chimpanzés, cette fascinante histoire des relations entre hommes et grands singes dévoile les comportements surprenants des bonobos, chimpanzés, gorilles et orangs-outans et leur proximité avec notre espèce.

La croyance commune en la singularité de l’homme et sa séparation radicale d’avec les autres primates ne traduirait-elle pas en fait notre angoisse d’une régression vers la bestialité ? D’où vient cette notion d’une différence de nature et quels arguments scientifiques l’ont successivement alimentée ? Comment les grands singes ont-ils été constitués en objets de savoir et d’expérimentation, prétextes à discours sur les races et sur les femmes ? Et comment s’affirment-ils aujourd’hui en partenaires et semblables pour les humains ?

Petite histoire des grands singes, Chris Herzfeld, Editions du Seuil, 2012, 210 pages

A propos de l'auteur

Chris Herzfeld est philosophe des sciences et artiste. Spécialiste de l'histoire de la primatologie et des relations entre humains et grands singes, elle mène, depuis de nombreuses années, des travaux de terrain avec bonobos, chimpanzés, gorilles et orangs-outans, à travers le monde.

Pour en savoir plus

- Le site des Editions du Seuil
- Le site officiel de Chris Herzfeld
- Ce lien (PDF) pour découvrir les 28 premières pages du livre
- A écouter, cet entretien avec Chris Herzfeld, sur RFI
- La page Les cultures non-humaines

Au sommaire

Introduction
1. L'étrangeté du Même.
Hommes sauvages, simiens et êtres hybrides.
2. Quand le singe n'était qu'un crâne.
Expansion coloniale, collections d'histoire naturelle et classification.
3. Singes-cobayes.
Primates et recherche expérimentale.
4. Des anthropoïdes qui se prennent pour des humains.
Singes spationautes, singes peintres et singes parlants.
5. Socialités, traditions et cultures chez les primates.
Quand recule la frontière entre l'homme et l'animal.
6. Des femmes et des singes.
Sexe, genre et primatologie.
Devenir-humain...


A découvrir dans cette première histoire de la primatologie en français : des primates anthropoïdes qui regardent des couchers de soleil, des gorilles bipèdes, des chimpanzés qui écrivent, des orangs-outans qui font du troc et des bonobos qui peignent... Un monde véritablement fascinant et un regard philosophique sur la grande épopée des relations entre hommes et singes.

Comment le singe vint à l'homme ? Cette "Petite histoire des grands singes" interroge la fascinante histoire des relations entre Occidentaux et primates, scrute comment ils sont devenus des objets de discours savants et des rats de laboratoire. Elle prend également au sérieux une conduite longtemps perçue comme risible, mais qui, de l'Antiquité au XXIe siècle, a néanmoins captivé tous ceux qui ont fréquenté les simiens : leur capacité exceptionnelle d'imitation des comportements humains... Cette aptitude atteint un degré remarquable chez les espèces les plus proches de l'homme sur le plan phylogénétique : bonobos, chimpanzés, gorilles et orangs-outans. Quand ces espèces vivent en lien étroit avec les humains dans leur famille et leur maison, elles se réapproprient en effet, avec beaucoup de facilité, leurs habitudes, leurs savoir-faire et même leurs manières d'être-au-monde, expérimentant certaines formes de devenir-humain, cette notion faisant écho avec celle de "devenir-animal", proposée par Deleuze et Guattari dans "Mille Plateaux" (1980). Un "devenir-humain" fantastique par son étendue et sa densité... Certains anthropomorphes tracent ainsi des signes d'écriture, manifestent de la pudeur, peignent, admirent les couchers de soleil et vont jusqu'à se prendre pour des humains.

Cette brève histoire culturelle des idées savantes à propos des grands singes traverse différents champs, des philosophes de l'Antiquité aux encyclopédistes du Moyen-Age, des savants de la Renaissance aux nomenclateurs des Lumières (Premier chapitre), des collections muséales à l'expansion coloniale (Deuxième chapitre), de la biologie expérimentale à la théorie de l'esprit (Troisième chapitre), des recherches de terrain aux cultures animales (Cinquième chapitre), de la présence des femmes en primatologie aux études de genre (Sixième chapitre). Enfin, une attention spéciale est accordée aux grands singes qui cohabitent avec les humains (Quatrième chapitre). Davantage que sur la question des propres de l'Homme, sans cesse posée, l'accent sera donc mis sur les ressemblances entre humains et anthropoïdes, ainsi que sur la communauté essentielle qui les unit...

La femme et l'avenir du singe
Par Vincent Olivier, du site L'Express

Héritière des femmes primatologues des années 1960, Chris Herzfeld détaille les raisons de leur présence sur le terrain.

Quand les hommes observent les primates, ils véhiculent des préjugés machistes, révèle un livre. Voila pourquoi les grandes stars de la discipline appartiennent au sexe dit faible.

King Kong bien sûr. Mais aussi les gorilles et Dian Fossey, incarnée à l'écran par Sigourney Weaver. Ou encore le chimpanzé de Max mon amour, de Nagisa Oshima, avec Charlotte Rampling. Dans l'imaginaire collectif, femmes et singes entretiennent une histoire singulière, qui fascine autant qu'elle inquiète la gent masculine. Tel est le point de départ d'une réflexion passionnante de Chris Herzfeld, auteur d'une "Petite Histoire des grands singes" (Ed. du Seuil).

Philosophe, primatologue mais aussi artiste, cette scientifique belge soulève avec acuité une question inédite: pourquoi les femmes ont-elles été à l'origine de la plupart des observations sur les primates, au détriment de leurs collègues du sexe dit fort?

Plus dévouées, elles poseraient moins de problèmes

L'explication est assez prosaïque: pour étudier correctement les "presque humains", il faut passer du temps sur le terrain. Beaucoup de temps. Or, aux prémices de la primatologie, dans les années 1960, les carrières se faisaient avant tout dans les universités, loin de la jungle. Pas question pour ces messieurs de s'enterrer à l'autre bout du monde. Mieux valait envoyer des collègues féminines - moins ambitieuses qu'eux, pensaient-ils - défier l'oubli...

De fait, les trois "figures" de la recherche en primatologie demeurent aujourd'hui encore Dian Fossey (dix-huit ans avec les gorilles de montagne au Rwanda), Jane Goodall (quinze ans en Tanzanie) et Biruté Galdikas (en Indonésie depuis vingt-neuf ans!).

Mais une autre idée était à l'oeuvre. Les femmes, plus dévouées, plus patientes et passionnées que leurs homologues virils, poseraient, pensait-on, moins de problèmes. En outre, aucun risque de voir les grands singes entrer en rivalité avec elles, à la différence de leurs collègues masculins. N'étaient-elles pas mieux à même, en outre, de décrypter la communication non verbale grâce à leurs compétences spécifiques et quasi innées de mères potentielles?

Des qualités qui ont fait naître des préjugés sexistes

Repérant le filon, la célèbre revue National Geographic exploita au maximum cette imagerie féminine. Dès le numéro d'août 1963, note Chris Herzfeld, le magazine mit en scène un bébé singe tendant la main à Jane Goodall. Une jolie femme blonde, Jane, "sorte de Grâce Kelly de la primatologie" propre à alimenter "les fantasmes occidentaux", commente la scientifique.

De leur côté, les hommes n'ont pas hésité pas à nourrir leurs observations sur le terrain de préjugés sexistes. Jusqu'à l'exemple, caricatural et pourtant repris par de nombreux spécialistes, de l'utilisation fréquente des morceaux de bois chez les grands singes: si c'est un mâle, il les manipule forcément pour en faire une arme. Si c'est une femelle, elle s'en sert, évidemment, "pour jouer à la poupée". Aux premiers, la domination, la capacité à créer des outils et la fonction de protection du groupe ; aux secondes, l'éducation des petits, la sociabilité et la soumission.

Tant pis si, dans la réalité, les choses se révèlent plus subtiles. Chez les bonobos, par exemple, l'agressivité n'est pas, loin s'en faut, le seul fait des mâles. De même, chez les babouins, la hiérarchie fine à l'intérieur de la tribu est dans les faits assurée par les femelles. Ces observations-là, vérifiées à de nombreuses reprises par des primatologues femmes, n'ont pas été mises en avant dans les revues scientifiques, quasiment toutes dirigées par un (et non pas une) responsable. En matière de sciences, la femme n'est toujours pas un homme comme les autres.

18 mai 2012

La plume des bêtes, de Lucile Desblache

La plume des bêtes
Les animaux dans le roman

de Lucile Desblache


Les bêtes de la littérature nous suivent depuis l'enfance. Les premiers livres les introduisent comme initiatrices de nos émotions et complices de notre apprentissage du langage articulé. Adultes, nous les côtoyons dans une fiction où elles sont certes formatrices de nos identités humaines, mais qui se fait aussi leur porte-parole. C'est de cette fiction, destinée à nous permettre de mieux comprendre les univers non humains qui nous entourent, qu'il s'agit ici.

Parmi la multitude d'ouvrages littéraires contemporains qui introduisent des animaux, certains ne les considèrent que comme symboles subalternes reflétant nos propres valeurs, comme miroirs de nos existences humaines. Toutefois, de nombreux auteurs écrivent pour et avec les animaux, dans le but de stimuler ou de partager les diverses rencontres esthétiques, affectives et ontologiques que nous pouvons faire avec eux. Cet ouvrage examine l'aventure de cette écriture de la relation entre animaux humains et non humains que racontent les romanciers d'aujourd'hui.

Une première partie trace les multiples fonctions des bêtes littéraires ainsi qu'une brève histoire de leur présence en littérature occidentale. Une seconde questionne la représentation animale dans les cultures humaines et l'inévitable anthropocentrisme de la plume des écrivains. La dernière partie de l'ouvrage se penche sur deux auteurs dont les romans stimulent nos rapports aux bêtes et nos réflexions sur elles de manières contrastées : Patrick Chamoiseau et J. M. Coetzee, deux auteurs de cette écriture de relation qui nous rappelle, de multiples façons, qu'être humain, c'est aussi être bête.

La plume des bêtes, Les animaux dans le roman, Lucile Desblache, Editions L'Harmattan, 2011, 302 pages

A propos de l'auteur

Lucile Desblache est Reader de Traduction et de Littérature comparées à l’université de Roehampton, Londres. Elle a écrit plusieurs articles et ouvrages sur la question de la représentation animale en littérature, dont le Bestiaire du roman d’expression française (Blaise Pascal, 2002). Elle est membre du programme Animots.

Pour en savoir plus

- Le site des Editions L'Harmattan
- Cette page où vous pourrez feuilleter le livre

Au sommaire

- Remerciements
- Introduction
Animaux de fiction, fiction des animaux
- Une écriture de relation
. Cultures humaines et animales
. Altérité et appartenance : un double rôle de l’animal en littérature
. Figures et jeux de ressemblance
. Roman et figuration animale
- Brève histoire des animaux en littérature occidentale
. De la préhistoire au Moyen-Âge
. Perceptions et représentations animales de la Renaissance
. Figures du classicisme
. Lumières et sensibilité
. Tendances contemporaines
Penser et représenter les animaux
- Cultures anglophones et francophones
. Animaux et cultures littéraires : l’exemple du hérisson
. Parler des ou pour les animaux
. Critiques postcoloniales
- Pensée animale et représentation animale
. Anthropocentrisme épistémologique et anthropocentrisme moral
. L’animal signe d’absence ?
. Animaux de l’imaginaire : transmettre ou transgresser les idées reçues
. Les animaux, figures politiques et spirituelles
. Devenir-animal
. Au-delà de la métaphore
Ecritures de la trace et de la relation : Patrick Chamoiseau et J. M. Coetzee
- Présence plurielle des animaux
. Du totem à l’objet de consommation
. Pouvoir et subordination
. Littératures transcoloniales et représentation animale
. Conte à rebours : images animalières dans la fiction antillaise
. Représentations animales en Afrique du Sud : traces de l’apartheid
- Patrick Chamoiseau : sur les traces des bêtes
. Désarçonner l’oubli
. L’écriture de l’image animale
. Lieux de vie et territoires de possession
. Présence animale des textes autobiographiques
. Histoire des traces et traces de l’histoire
- J. M. Coetzee : remous éthiques de l’écriture animale
. Le prisme animalier de Coetzee : réalisme et allégorie
. Descriptions animales et univers parallèles
. Poisons et secrets des animaux chtoniens
. L’appel allégorique du monde sauvage
. L’animal familier, rebut de la société humaine
Conclusion
- Bibliographie
. Ouvrages littéraires cités
. Ouvrages de Patrick Chamoiseau et J. M. Coetzee
. Autres ouvrages et articles
- Index
. Index des noms
. Index des notions
. Index des animaux

Les grands singes, de Will Self

Les grands singes
de Will Self

Roman

Artiste peintre renommé, "paroissien adepte de la bibine et pratiquant", cocaïnomane à ses heures, Simon Dykes passe en une nuit d'éden en enfer. Sa compagne s'est métamorphosée en chimpanzé et lui-même semble être le dernier survivant humain d'une planète gérée par les grands singes... A ceci près qu'il n'est rien d'autre qu'un chimpanzé présentant des symptômes de confusion corporelle. Passionné par ce cas hors normes, un psychanalyste radical va tenter de le guérir de son délire humain...

Dans ce roman foisonnant où les règles sociales sont celles du règne animal, lois sexuelles et conflits interclaniques compris, et où les humains sont exposés dans les zoos, Will Self donne libre cours à son imagination débridée. Délibérément provocateur, il offre une satire percutante de la société des hommes.

Les grands singes, Will Self, Traduction : Francis Kerline, Editions Seuil, 2000, 486 pages

A propos de l'auteur

Né en 1961, Will Self est l’un des auteurs les plus importants de la nouvelle fiction anglaise. Ses romans Vice-versa, Mon idée du plaisir, Théorie quantitative de la démence, Ainsi vivent les morts, Dorian et Dr Mukti sont disponibles dans la collection Points.

L'avis d'une lectrice
Source

Un livre exceptionnel sur un monde où la race dominant le monde est celle des chimpanzés et non celle des humains, un peu à la Planète des Singes de Pierre Boulle, mais en plus fouillé psychologiquement. C'est-à-dire que les chimpanzés ne sont pas humanisés comme les singes de Pierre Boule. Ils gardent leurs caractéristiques "animales", alors que les caractéristiques "humaines" sont considérées comme animales. Je vous laisse apprécier.

Pour lancer l'histoire, un artiste-peintre, chimpanzé, se réveille en ayant la conviction d'être un être humain. Terrorisé par la vision de sa "femme" en temps que guenon, etc... ce livre raconte la reconquête de sa "chimpanité".

17 mai 2012

Zoo ou l'Assassin philanthrope, de Vercors

Zoo ou l'Assassin philanthrope
Comédie judiciaire,
zoologique et morale
de Vercors

Théâtre

(Mise à jour : ajout du sommaire et des extraits)

On ne naît pas homme, on le devient. Telle pourrait être la morale du procès de Douglas Templemore, impliqué dans "un scandale sans précédent dans toute l'histoire de la justice britannique". Sous le procès hilarant de cet "assassin philanthrope" se cache, outre la satire du colonialisme, la question philosophique fondamentale : qu'est-ce qu'un homme ? Anthropologues, paléontologues, zoologistes et médecins sont appelés à la barre pour en débattre...

Le retentissement de son premier roman, "Le Silence de la mer", a quelque peu occulté les autres œuvres de Vercors, dont la redécouverte s'impose. Richesse du contenu, efficacité du style et humour ravageur l'inscrivent dans la lignée de Voltaire : l'intrigue de Zoo est celle d'un conte philosophique drolatique alliant satire et réflexion morale. La confrontation de la version romanesque (Les animaux dénaturés, 1952) et de la forme théâtrale permet une étude précise du travail de réécriture et de la spécificité du genre dramatique. Quant à l'argument anthropologique servant de cadre à l'investigation philosophique, il permet, tout en s'amusant, d'acquérir les rudiments nécessaires à l'étude de toutes les sciences humaines.

Zoo ou l'Assassin philanthrope, Vercors, Présentation, notes et après-texte établis par Jocelyne Hubert, Editions Magnard, 2003, 184 pages

Pour en savoir plus

- Le site des Editions Magnard
- Les animaux dénaturés, de Vercors

Au sommaire

Présentation
- Vercors : "De la résistance à la philosophie"
- Les intellectuels dans l'histoire
- Structure de "Zoo ou l'Assassin philanthrope"

"Zoo ou l'Assassin philanthrope"
- Texte intégral

Après-texte

- Pour comprendre
. Le texte de théâtre : une parole en situation
. Meurtre dans un cottage anglais
. Un cadavre "très petit, mais déconcertant"
. "Un crâne d'un million d'années" mais "tout récent"
. Paranthropus erectus : le chaînon manquant ?
. Les tropis ont-ils une âme ?
. "Les nègres sont-ils des hommes ?"
. Nous sommes tous des tropis !
. Un assassin "coupable" et "innocent"
. Zoo : une hybridation réussie

- Groupement de textes (extraits) : Le propre de l'homme
. Blaise Pascal, Pensées, 1670
. Voltaire, Dictionnaire philosophique, 1764
. Vercors, Sylva, 1961
. Franz Kafka, La métamorphose, 1999
. Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, 1961
. Nigel Barley, L'Anthropologie n'est pas un sport dangereux, 1997

Information / Documentation
- Bibliographie
- Visites
- Filmographie
- Internet

Structure de "Zoo ou l'Assassin philanthrope"
Extrait, P11-P12

L'action commence à Sunset Cottage, résidence de Douglas Templemore, qui demande au Dr Figgins de constater le décès de son enfant et au policier Mimms de l'arrêter pour meurtre. Le cadavre est celui d'un singe, proteste le médecin ; c'est celui de mon fils, assure D. Templemore, non sans préciser que la mère de l'enfant réside au jardin zoologique et que le cadavre est celui d'un "tropi". Le policier, "désarçonné", procède à l'arrestation (1er tableau).

Au 2e tableau, un premier procès a eu lieu, ajourné. Un second doit s'ouvrir et le ministre de la Justice fait comprendre au juge Draper que l'intérêt de l'Angleterre est en jeu : si les tropis sont des hommes, ils échapperont à la domestication des Australiens, concurrents économiques des Anglais. Mais alors Templemore sera pendu pour meurtre - ce qui contrariera fort Lady Draper, dont la jeune protégée est fiancée du jeune homme.

Interrogés par le procureur Minchett, l'anthropologue Greame et sa fille Sybil déposent sur les circonstances de la découverte des tropis (3e tableau). Le témoignage de Sybil entraîne un flash-back sur les lieux de l'expédition et montre les scientifiques à l'oeuvre au moment de leur découverte fantastique (4e tableau). Le compte-rendu de Sybil se poursuit dans le cadre du tribunal et permet de présenter les conclusions des observations scientifiques : l'anthropologie ne permet pas de se prononcer sur la nature des tropis. Les dépositions se poursuivent dans un crescendo de plus en plus cocasse ; l'audience est suspendue (5e tableau). Le second acte reprend avec le rappel à la barre des témoins : Kreps déclenche un coup de théâtre en faisant intervenir les Papous dans le débat (6e tableau). Un nouveau flash-back nous transporte au camp qui résonne d'un "brouhaha de fête" des Papous : ils font rôtir des tropis, au grand désespoir des savants qui ne peuvent reprocher aux Papous leur cannibalisme sans admettre que les tropis sont des hommes. D'autres "cannibales" entrent en scène, à commencer par un certain Vancruysen, dont l'interrogatoire dévoile les stratégies économiques (7e tableau). Les débats glissent vers l'affrontement éthique entre Knaatsch, s'en tenant au constat de l'évolution des espèces, et Eatons, interprétant les observations de Lamarck comme une preuve de la supériorité "naturelle" de l'homme blanc sur le "nègre". Le tribunal, scandalisé, est de plus en plus perplexe lorsque les jurés demandent à voir les spécimens du Paranthropus erectus, objet du débat (8e tableau). Le tribunal se déplace donc de la Cour de justice au jardin zoologique pour examiner les tropis et délibère sans parvenir à une conclusion satisfaisante (9e tableau). Le juge, dans son cabinet, poursuit ses recherches. Son épouse, en lui servant le thé, fait remarquer que les tropis, ne portant pas de gris-gris, sont nécessairement des bêtes, et Templemore innocent (10e tableau). Les observations de Lady Draper précipitent le dénouement : de retour au tribunal, le juge Draper rappelle les premiers témoins et dirige lui-même les interrogatoires jusqu'à obtenir enfin une définition de l'homme qui fasse l'unanimité et permette à la fois le sauvetage des tropis et l'acquittement de l'assassin philanthrope (11e tableau).

Deux extraits

P68-P70
../..
Pop vient à la barre et prête serment.
JUSTICE DRAPER : Mon père, la défense nous assure...
MINCHETT : Le témoin est à moi, Votre Honneur.
JUSTICE DRAPER : Bon, interrogez-le.
MINCHETT : Mon père, on vient de nous dire que les questions de langage sont précisément votre affaire. A votre connaissance, les tropis savent-ils parler entre eux ?
POP (levant des mains découragées) : Et que voulez-vous, une fois de plus, qu'on vous réponde ? Qu'est-ce que c'est qu'un langage ? Un assemblage de sons formant des mots, c'est-à-dire des symboles. Combien de sons ? Combien de mots ? Les Grecs, voyez-vous, ont longtemps et vainement disputé pour savoir combien, au minimum, il fallait de cailloux pour former un tas. Etait-ce trois, cinq, sept, neuf ou davantage ? Les Chinois ont soixante mille mots. Nous en avons trente mille. Les Zoulous en ont sept ou huit mille. Les Boschimans, cinq ou six cents. Tout en bas de l'échelle, les Veddahs de Ceylan en ont deux cents ou deux cent cinquante, qu'ils débitent à la queue leu leu sans la moindre ébauche de syntaxe. Est-ce encore un langage ? Chez les tropis, j'ai pu identifier, jusqu'à présent, cent dix-huit cris ou modulations distinctes, ayant chacun sa signification. Est-ce assez pour affirmer qu'ils parlent ? Ou bien en faudrait-il cent cinquante ? Ou bien suffirait-il de cent ? Garner a pu distinguer chez les chimpanzés plus de soixante sonorités diverses. Est-ce qu'ils parlent ? On en distingue quarante chez le corbeau. Nous sommes dans le plus parfait arbitraire.
JUSTICE DRAPER : Mais ces... sonorités, comme vous dites, chez les tropis, sont-elles des cris ou des mots ? S'ils disent simplement "Ouille-ouille-ouille !" quand ils se font mal et "Oh-là-là !" quand ils sont contents...
POP : Et s'ils disent "zut" et "vite" et "stop" et "Hip-hip-hip hourrah !", est-ce que ce sont des cris ou des mots ? Et quand, en Amérique, vous lisez en grosses lettres sur une station-service : HERE EAT CAR WASH ("Ici-mange-auto-lave") est-ce encore du langage articulé ? L'Américain moyen limite son vocabulaire à trois ou quatre cents mots : il vaut donc dix corbeaux ou six orangs-outangs ? Les tropis, je vous l'ai dit, usent de modulations parfaitement distinctes, liées à des significations aux moins aussi précises. Tenez, voulez-vous des exemples ? (Il pousse soudain une série de cris gutturaux.) Cela veut dire : "Attention, danger !" (Autre série de cris.) "Où est passée ma femme - ou ma femelle ?" (Autre série.) "Celui qui touche à ma viande, je l'assomme !" Est-ce là un langage ?
MINCHETT (sérieusement) : Il me semble.
../..

P74
../..
MINCHETT : Cependant, professeur, n'est-il pas établi que tous les langages humains se distinguent des langages animaux par la présence ou l'absence d'une même structure fondamentale ?
KREPS : Oui, mais c'est trop simple aussi.
JUSTICE DRAPER : Expliquez-nous cela.
KREPS : Bon. Prenons le chinois et l'allemand. Le chinois est musical et monosyllabique. Selon qu'on prononce "Ha" (son montant) ou "Ha" (son descendant) la même syllabe signifie soit l'embonpoint, soit le général en chef. De sorte que l'obésité du général en chef se dira par le doublé "Ha-ha" (descendant-montant) , alors qu'en allemand, langue agglutinante, pour dire la même chose, on n'aura besoin que d'un seul mot : "Oberbefehlshaberdickbaüchigkeit" [Note. Littéralement : "La rotondité du ventre du fondé de pouvoir supérieur".], toutefois un peu plus long. Si ces deux langues-là ont une structure fondamentalement commune, on ne la voit pas tellement bien.
../..

Les animaux dénaturés, de Vercors

Les animaux dénaturés
de Vercors


Roman

(Petit up de cette note)


En Nouvelle-Guinée, une équipe de savants auxquels s'est joint le journaliste Douglas Templemore cherche le fameux "chaînon manquant" dans l'évolution du singe à l'homme. En fait de fossile, ils trouvent une colonie, bien vivante, de quadrumanes, donc de singes. Mais a-t-on jamais vu des singes troglodytes ? Enterrant leurs morts ?

Tandis que les hommes de science s'interrogent sur la nature de leurs "tropis", un homme d'affaires voit en eux une potentielle main-d'oeuvre à bon marché. La seule parade aux noirs desseins du sieur Vancruysen est de prouver l'humanité des tropis. Raisonner en zoologues plutôt qu'en paléontologues ne résout qu'à demi le problème mais offre à Douglas Templemore un moyen d'obtenir la preuve nécessaire.

Ce qui l'amène à risquer sa tête pour notre plus vif divertissement et notre édification, car sous le rire de cette satire allègre se pose la grave question de ce que nous sommes, nous les "personnes humaines", animaux dénaturés.

Les animaux dénaturés, Vercors, Editions Livre de Poche, 1970, 440 pages

Voir aussi, du même auteur : Zoo ou l'Assassin philanthrope

16 mai 2012

Documentaire : Le projet Nim, réalisé par James Marsh

Le projet Nim
Documentaire

Réalisé par James Marsh


Visible en ligne sur ce lien.

Novembre 1973. Nim, un bébé chimpanzé naît en captivité dans un centre de recherche sur les primates. Dix ans après la parution du livre "La Planète des Singes", un éminent professeur de l'Université de Colombia fait l'expérience de confier ce tout jeune chimpanzé à une famille humaine pour étudier sa capacité d'apprentissage au langage. Le Projet Nim est alors lancé : il s'agit de prouver qu'un chimpanzé est capable d'apprendre à communiquer par le langage s'il est élevé dans un environnement humain. Grâce à ce professeur de psychologie, le primate est censé être initié à la langue des signes, puis acquérir des rudiments de vocabulaire et de grammaire lui permettant de faire part de ses réflexions et de ses émotions. En cas de succès, il serait donc permis d'espérer franchir la barrière de l'espèce et par là même, de repenser la question de la condition humaine...

Le projet Nim, documentaire, sortie : janvier 2012, réalisé par James Marsh, avec Bob Angelini, Bern Cohen, Reagan Leonard, d'après l'oeuvre d'Elizabeth Hess : The Chimp who would be Human.

Pour en savoir plus

- Le site officiel
- Le projet Nim, sur Allociné (avec avis, secrets de tournage, etc)
- Le projet Nim, en DVD (disponible en juillet 2012)
- L'article Nim, le chimpanzé qui croyait être un enfant
- La rubrique Ces singes qui parlent
- D'autres vidéos sur ce thème
- La planète des singes : Les origines, de Rupert Wyatt




15 mai 2012

Nim, le chimpanzé qui croyait être un enfant


(Petit up de cette note car documentaire suivant sur le même thème)

Nim, le chimpanzé

qui croyait être un enfant
Un article extrait du Courrier International
Numéro Hors-série : Pas bêtes ! Les mœurs étonnantes des animaux


Avant l’âge de 1 an, le singe connu sous le nom de Nim Chimpsky vivait dans une famille d’Américains moyens, savait réclamer de la nourriture, faire des blagues et même s’excuser… Enfant humain ou primate ? Hélas, l’expérience n’a pas permis de trancher.


Le 19 novembre 1973 avait commencé comme tous les autres jours à l’Institut d’étude des primates (IPS) de Norman, dans l’Oklahoma. A la périphérie de la ville, là où la banlieue fait place à une campagne vallonnée, un groupe hétéroclite de 40 chimpanzés hurlaient et trépignaient en sentant venir le petit déjeuner. Emily Sue ­Savage ne s’effrayait plus de ce vacarme. Elle passait la majeure partie de son temps dans cet institut de recherche, à rassembler des données pour un mémoire sur le comportement mère-enfant chez les chimpanzés en captivité.

Cet après-midi-là Emily Sue Savage observait Carolyn, une femelle âgée de 18 ans, lorsqu’elle la vit ex­­traire de son corps massif une petite forme foncée. Il n’y avait aucun doute quant à la nature du paquet qui se tortillait. Savage s’assit doucement ­tandis que Carolyn commençait à embrasser et à toiletter son nouveau petit, le sept­iè­­me. Le singe bondit ensuite sur une branche de sa cage, pour empêcher William Lemmon, le directeur de l’IPS, ainsi que les autres personnes qui s’étaient agglutinées, de voir son fils. C’était un message puissant, qu’aucun d’entre eux n’eut de mal à comprendre. Carolyn connaissait la musique : comme tous les autres, ce petit lui serait enlevé et dédié à l’un des projets de recherche auxquels Lemmon destinait la plupart des chimpanzés nés à l’IPS.

Retiré à sa mère quelques jours après sa naissance

Le n° 37, selon la référence qu’il portait dans les dossiers de Lemmon, fut effectivement désigné pour participer à une étude prestigieuse de l’université Columbia sur le langage chez les grands singes. Le scientifique dirigeant l’étude avait surnommé celle-ci projet Nim, du nom de son sujet, baptisé Nim Chimpsky. Le petit de Carolyn, connu sous le nom de Nim durant toute sa vie, fut donc arraché à sa mère quelques jours après sa naissance. En plus d’un prénom et d’un nom de famille, on lui donna des vêtements taillés sur mesure et une adresse dans un élégant quartier de l’Upper West Side, à Manhattan. Il reçut en outre sept frères et sœurs et une mère aimante qui fit l’impossible pour qu’il se sente chez lui, allant même jusqu’à l’allaiter. Les LaFarge avaient accepté d’adopter Nim et de le traiter comme un membre de la famille.

L’humanisation de Nim, à qui on allait enseigner le langage des signes américain, faisait partie d’une expérience inhabituelle. Le Pr Herbert Terrace, psychologue comportementaliste, était convaincu que le langage est une compétence acquise et il entendait prouver que les chimpanzés pouvaient également l’acquérir, infirmant ainsi la théorie du brillant linguiste Noam Chomsky, pour qui il existe une grammaire universelle propre au cerveau humain. Pour Chomsky, il était “à peu près aussi probable de prouver qu’un grand singe dispose d’aptitudes au langage que de découvrir une île sur laquelle des oiseaux incapables de voler attendraient que les humains leur montrent comment s’y prendre”. La plupart des scientifiques s’accordaient à dire que la communication interespèces était de la science-fiction, et non un sujet de recherche. Avant le projet Nim, plusieurs études pionnières en matière de langage chez les grands singes avaient été réalisées, les premières dès les années 1920. Dans les années 1970, Beatrix et Allen Gardner avaient enseigné le langage des signes à un chimpanzé nommé Washoe. Terrace, lui, voulait apprendre à son chimpanzé à utiliser la syntaxe et la langue comme nous. Il ne serait pas aisé de prouver qu’un chimpanzé pouvait “parler”, mais Terrace pensait que le projet Nim redessinerait la frontière entre les humains et les animaux, qui, de­puis des siècles, reposait sur le langage.

Terrace avait choisi pour Nim ce qui, selon lui, représentait la famille américaine moyenne type : des parents, des en­fants, un chien, une grande ­maison. Stephanie LaFarge, 36 ans, une de ses anciennes étudiantes (et anciennes maîtresses), mère de famille expérimentée, titulaire d’un diplôme de psychologie, se rendit donc à Norman en avion le 25 novembre 1973 pour venir chercher le jeune chimpanzé à l’IPS et le ramener à New York. “C’était comme une vraie adoption, raconte-t-elle, j’avais l’intention de l’élever comme mon propre enfant.”

Adopté par les LaFarge, archétype de la famille américaine

Le lendemain, Lemmon endormit Carolyn avec un fusil tranquillisant. Sans hésiter, il entra dans la cage, arracha du sein de sa mère le petit qui braillait et le tendit à Stephanie, tandis que les autres chimpanzés du bâtiment hurlaient leur mécontentement. Quelques heures plus tard, Carolyn titubait dans la cage à la recherche de son petit, tandis que Nim, pelotonné dans les bras de Stephanie, faisait con­naissance avec sa nouvelle mère.

Jenny Lee, alors âgée de 12 ans, avait attendu sa mère à l’aéroport en compagnie de son beau-père. “Quand j’ai vu Nim pour la première fois, c’était une créature maigre, noire et poilue qui suçait une tétine”, se souvient-elle. Mais il devint un LaFarge dès qu’elle le prit dans ses bras. Sur le chemin du retour, Jenny demanda si c’était un nouveau petit frère ou un animal de compagnie. Elle ne reçut pas de réponse. Personne ne pouvait donner une réponse simple à cette question, qui allait hanter le ­projet Nim tout au long de sa durée.

A 2 mois, Nim escaladait les murs. “Ses capacités physiques ne faisaient que croître, explique Stephanie. S’il lui prenait l’envie de nous défier, il avait toujours le dessus. On essayait de lui donner une fessée, juste pour le calmer.” En désespoir de cause, elle tenta la manière psychologique. Lorsque Nim se comportait mal, elle quittait la pièce. La menace d’être abandonné le faisait paniquer, il cessait sur-le-champ et courait après Stephanie pour qu’elle le rassure d’un câlin. Il apprit à dire “pardon” en langage des signes, ce qu’il fit très souvent. Nim devint une attraction majeure pour les étudiants de Columbia, qui brûlaient d’envie de le garder ou de traîner chez les LaFarge. La nuit, les joints tournaient dans le séjour tandis que Nim sautait sur le lit d’eau. Parfois, il tirait sur le joint et inhalait avec délectation. (Quelques années plus tard, il réclamerait un joint en langage des signes, en combinant les signes “stone”, “fumer” et “maintenant”.)

Si Terrace avait initialement pensé qu’il aurait une certaine emprise sur la vie de Nim, il s’était fourvoyé. Le chimpanzé restait collé à Stephanie où qu’elle aille. Son instruction officielle débuta alors qu’il n’avait ­que 3 mois. Les LaFarge commencèrent avec le mot “boire” : ils prirent les mains de Nim et tracèrent le signe correspondant. Au bout de deux semaines, Nim fit ­spontanément le signe “boire” à Stephanie pour réclamer du jus de fruits. Ce fut un moment clé. En deux mois, il ajouta à son vocabulaire “donne”, “debout”, “bonbon” et “encore”. Le projet Nim avait commencé.

De charmantes photos de cet animal intelligent et adorable firent leur apparition dans la presse. Le “chimpanzé parlant” était invité dans les talk-shows de fin de soirée, où il grimpait sur l’animateur et demandait à boire. Un reportage du magazine New York fit de Nim une célébrité : les gens suivaient ses progrès, mot à mot. “La maîtrise précoce des signes dont Nim fait montre est très encourageante”, déclara Terrace. Le chercheur constituait alors une équipe d’étudiants de 3e cycle pour mettre au point un programme plus efficace qui permettrait au chimpanzé d’enrichir son vocabulaire plus rapidement. Pour cela, il aménagea une petite salle de classe dans le sous-sol de la faculté des sciences de l’université Columbia. Les visiteurs pouvaient observer le travail de Nim à travers un miroir sans tain. Les séances étaient enregistrées sur des bandes vidéo, ce qui rendait facile la constitution d’une base de données. Cependant, des conflits quant à la méthodologie éclatèrent lorsque Terrace engagea Carol Stewart, une enseignante extrêmement stricte. On demandait soudain à Nim d’accrocher sa veste au portemanteau, de s’asseoir à un petit bureau et de se concentrer, sans hurler, ni mordre, ni faire l’imbécile. Quand il se comportait mal, Carol Stewart l’enfermait dans une boîte sans ouverture de 0,4 m2 pour ce que Terrace appelait un “temps mort”.

Cette boîte marqua le début de la désillusion pour Stephanie. Elle se disputa avec Carol Stewart au sujet de la sensibilité de Nim et de son identification ou non aux humains. Quand on donnait à Nim une série de photographies à classer – des clichés de chimpanzés, dont le sien, mélangés à des clichés d’humains –, il plaçait sa photographie dans la pile “humains”. “Je ne pense pas que Nim avait conscience d’être un chimpanzé”, estime Bob Johnson, un ancien du Vietnam qui étudiait la psychologie quand il commença à s’occuper du singe. “Peut-être qu’il nous regardait en se disant qu’un jour il grandirait et perdrait ses poils.” Carol Stewart, sa boîte et la salle de classe eurent un effet désastreux sur l’animal. En moins d’un an, l’enseignante fut renvoyée, les LaFarge (Jenny mise à part) décidèrent d’abandonner l’expérience et ­Terrace revit son projet. Nim n’avait plus ni mère ni foyer.

Le projet Nim déménagea dans une maison de vingt et une pièces appartenant à l’université Columbia. Nim disposait de sa propre suite et d’une roseraie privée au bord de l’Hudson. Pendant encore deux ans, le chimpanzé affina son vocabulaire et devint le roi de l’évasion, faisant sauter les verrous et se glissant par les fenêtres. Un après-midi, Bill Tynan, l’un de ses meilleurs soigneurs et un de ses compagnons favoris, taillait les rosiers lorsqu’il aperçut Nim qui mangeait des roses derrière lui. Il le regarda dans les yeux et cria : “Si tu manges ces fleurs, je vais te mordre l’oreille !” Nim retira précipitamment quelques pétales de sa bouche et les “remit” sur les roses.

Dans la maison, Nim faisait la vaisselle, souvent plusieurs fois de suite, et aidait à préparer le dîner. Il adorait faire des farces. Quand Laura-Ann Petitto, une soigneuse, faisait la cuisine, il chipait sa cuiller préférée et la cachait. Lorsqu’elle la retrouvait, ils éclataient de rire tous les deux. Les LaFarge rendaient rarement visite à Nim, et leur foyer lui manquait terriblement. Le personnel changeait souvent, et Nim commença à mordre ses soigneurs. Mais son vocabulaire continuait de s’enrichir et les fonds affluaient. Au bout de quatre ans, Terrace déclara que le chimpanzé possédait un vocabulaire de plus de 100 mots, et les étudiants avaient répertorié 20 000 combinaisons exprimées en langage des signes. Terrace décida néanmoins de mettre un terme au projet Nim après que l’un des professeurs de Nim eut été gravement mordu au visage. Il disposait d’assez de données et n’avait plus besoin du chimpanzé. Des dispositions furent prises pour le renvoyer à l’IPS, où Lemmon lui apprendrait à redevenir un chimpanzé. Plus de jouets ni de vêtements – et plus de pizzas, son plat favori.

L'expérience finie, Nim est rendu à son état de chimpanzé

Nim n’avait jamais été en cage, n’avait jamais rencontré d’autres chimpanzés, et la transition allait être traumatisante. Il mourait d’envie de communiquer avec les hommes, et après quelques mois de terrible anxiété et de bagarres avec ses compagnons de cage, un ­gardien commença à travailler avec lui, lui montra comment comprendre les gestes des autres chimpanzés et rester en vie. Nim commença à s’avancer dans sa cage en disant “dehors” en langage des signes lorsque des étudiants passaient. L’un d’entre eux, Bob Ingersoll, devint son meilleur ami, si ce n’est son sauveur. Chaque jour, pendant plusieurs années, il sortit Nim de sa cage pour le faire grimper aux arbres et cueillir des mûres. D’autres étudiants utilisaient les jeunes chimpanzés, dont Nim, pour des expériences sur le langage chez les grands singes dans le cadre d’un programme dirigé par un jeune psychologue nommé Roger Fouts. Or Lemmon et Fouts étaient en guerre, et les chimpanzés allaient en être les victimes. L’IPS perdit ses fonds, Fouts quitta la ville et la santé de Lemmon commença à décliner. En désespoir de cause, il se mit à vendre ses chimpanzés à des laboratoires, où leur ADN en faisait des cobayes d’une valeur inestimable dans des recherches dont on croyait qu’elles seraient bénéfiques aux humains. (Que cela ait été avéré fait encore débat aujourd’hui.)

Vendu à un laboratoire de chirurgie et de médecine expérimentale

En 1982, Lemmon emmena secrètement plus de 20 chimpanzés, dont Nim, au Laboratoire de médecine expérimentale et de chirurgie des primates (LEMSIP). Appartenant à l’université de New York (NYU), le LEMSIP était le premier laboratoire de primatologie de l’Etat de New York. Nim et ses camarades de Norman devaient participer à une étude sur l’hépatite. Ingersoll saisit la presse locale. Pendant ce temps, les chimpanzés étaient enfermés dans de minuscules cages suspendues au plafond d’une pièce sans fenêtre. Leurs excréments tombaient par terre et le personnel pouvait les nettoyer sans avoir à regarder les animaux dans les yeux. Les techniciens du laboratoire furent ­malgré tout les premiers à remarquer quelque chose d’étrange : les chimpanzés communiquaient en langage des signes. Ils réclamaient des boissons, des cigarettes, tout ce qui aurait pu calmer leur peur. Nim voulait du café, du Coca-Cola, des cigarettes et des joints, et n’avait pas peur de le demander. Un mouvement de protestation national contre son incarcération était sur le point de voir le jour.

“Sale temps pour les chimpanzés malins”, titra un article du Boston Globe. L’information fut reprise aux nouvelles du soir sur NBC, et des millions de téléspectateurs se mirent à débattre sur des questions éthiques : pouvait-on humaniser un chimpanzé pour s’en débarrasser ensuite dans un laboratoire ? Plusieurs années plus tôt, Terrace avait publié les résultats du projet Nim. Dans un étrange revirement, il déclarait que le projet était un échec. Il concluait que Nim et les autres chimpanzés qui semblaient communiquer ne faisaient en réalité qu’imiter et se moquaient des scientifiques qui leur parlaient. Terrace sonnait ainsi le glas des recherches sur le langage chez les grands singes. Après avoir clamé durant des années ses ­succès avec Nim, il était passé dans le camp de ses adversaires et s’en prenait aux autres chercheurs.

Pour les détracteurs de Terrace, l’échec lui était entièrement imputable. Il s’était montré incapable de s’occuper de son propre chimpanzé ou de fournir à Nim un enseignement adapté. Pis encore, il avait mis fin au programme trop tôt pour obtenir des résultats significatifs. Sa volte-face était à tout le moins prématurée. Une autre constatation lui donnait tort : une fois que Nim avait appris le langage des signes, il engageait souvent la conversation avec des humains. Cela ne comptait-il pas ? Beatrix et Allen Gardner, eux, proposaient une définition du langage moins restrictive “Si l’on utilisait les mêmes critères [que ceux que Terrace avait utilisés avec Nim] pour des enfants humains, déclara Allen Gardner, il faudrait conclure qu’ils ne connaissent pas non plus le langage.”

Terrace avait cependant fait confiance à Lemmon pour protéger les chimpanzés. Bouleversé par la terrible situation de Nim, il lança une campagne de presse et Henry Herrmann, un avocat de Boston, proposa de représenter le chimpanzé devant les tribunaux. Il envisageait de fonder son action en justice sur le principe que les critères habituels valables pour des animaux de laboratoire ne s’appliquaient pas dans le cas de Nim en raison des circonstances particulières de son éducation. Nim constituait un cas à part et ne pouvait pas être traité de la même manière que les autres chimpanzés utilisés dans la recherche. Pour reprendre ses termes : “La question est : ‘Nim a-t-il le sentiment d’être traité avec cruauté ?’ et le juge lui permettra de venir témoigner pour donner sa réponse.” Les interprètes en langage des signes n’étaient pas rares dans les tribunaux, mais il ne serait pas facile de prouver que Nim était suffisamment “sain d’esprit” pour témoigner lui-même. Herrmann entendait convaincre Terrace de témoigner que le QI de Nim était plus élevé que celui de certains handicapés mentaux qui avaient obtenu gain de cause devant les tribunaux. Les publications de Terrace allaient enfin être utiles à Nim. Dans le même temps, des centaines de personnes faisaient pression sur l’université pour qu’elle relâche les chimpanzés. Cleveland Amory, figure éminente du mouvement de protection des animaux, se lança également dans la bataille et appela les administrateurs de la NYU en pleine nuit. Les avocats de l’université finirent par appeler Herrmann et lui dirent : “Annoncez à votre client qu’il est libre.” Nim était resté au LEMSIP durant moins d’un mois et, grâce à l’intervention de l’avocat, il n’avait pas encore reçu d’injection de sérum. Mais la NYU insista pour qu’il soit rendu à son propriétaire légal : William ­Lemmon.

"L'animal le plus intelligent du monde"

Le 22 juin 1982, Nim fut mis dans un camion en route pour l’Oklahoma. Quelques jours après, Cleveland Amory rachetait le singe. Six mois plus tard, le chimpanzé était expédié au Black Beauty Ranch, le sanctuaire d’Amory au Texas. Il serait le premier primate à y résider. Amory plaça Nim dans une cage, et supposa que les employés du ranch pourraient le rendre heureux. Amory avait décrit Nim comme “l’animal le plus intelligent au monde”, mais n’avait pas pensé à demander à son personnel d’apprendre le langage des signes. Nim leur faisait des gestes, espérant une réponse qui ne venait jamais. Il se mit rapidement à déprimer. Un jour, Bob Ingersoll, son vieil ami, lui rendit visite. Avant même qu’il n’atteigne l’enclos du chimpanzé, celui-ci avait fait les signes “Bob”, “dehors” et “clé”. Horrifié par l’isolement dans lequel vivait son protégé, Ingersoll expliqua à Amory que Nim avait besoin de compagnie pour survivre. Amory acquit donc un deuxième animal auprès de Lemmon, Sally Jones.

Sally était un sympathique chimpanzé de 20 ans. Elle vivait à l’IPS depuis 1973, l’année de la naissance de Nim. Capturée en Afrique pour un cirque, elle pouvait marcher debout, danser sur la pointe des pieds et faire du patin à roulettes. Mais, surtout, elle aimait Nim. Quand il s’évada à nouveau, il emmena Sally avec lui. Et, lorsqu’elle regagna sa cage, Nim la suivit. Amory avait peur que le chimpanzé ne prenne la clé des champs et ne réapparaisse plus jamais. Mais, lorsque Nim s’échappa encore, il courut dans la maison du directeur du ranch, pilla le réfrigérateur et alluma la télévision. Il voulait le confort d’une maison humaine. Il n'y avait pas grand-chose à faire, si ce n'est lui donner de l'amitié.

Quand il ne jouait pas avec Sally, Nim passait des heures à feuilleter de vieux magazines. Il les réduisait en charpie et les magazines étaient remplacés par d’autres le lendemain. Nim parvint néanmoins à garder intacts deux livres pour enfants. Il cachait ses trésors dans sa cabane. Pendant la journée, il s’y plongeait comme s’il étudiait pour un examen. L’un de ces livres était un album de 1, rue Sésame, qui comportait une section illustrée consacrée à l’apprentissage du langage des signes. L’autre était en quelque sorte son album photo. Il s’agissait d’un exemplaire abîmé de L’Histoire de Nim, le chimpanzé qui parle, publié en 1980. Stephanie LaFarge fut le deuxième visiteur de Nim au Texas. Elle ne s’était jamais sentie très concernée par le mouvement de protection des animaux, mais avait noué des liens avec Amory durant la crise au LEMSIP. Amory fustigeait le projet Nim pour ne pas avoir pris en compte le bien-être à long terme du chimpanzé et il s’interrogeait sur le rôle de Stephanie dans la vie du singe. Elle se posait la même question. Accompagnée de sa fille Jenny, Stephanie enfreignit les règles du ranch en entrant seule dans la cage de Nim. Durant une seconde, Nim ­et sa “mère” semblèrent entrer en con­nexion. Mais, soudain, le chimpanzé saisit Stephanie par la cheville, la fit tomber et la traîna sur le dos jusque dans un coin de la cage. Il se plaça ensuite devant elle, pour qu’elle ne puisse pas atteindre la porte pour s’enfuir. Amory attira alors l’attention du chimpanzé, qui la laissa s’en aller. Jenny, furieuse que sa mère joue ainsi avec sa vie, se mit à pleurer. “Je lui devais au moins ça”, répondit Stephanie. Des années plus tard, elle affirma que Nim savait ce qu’il faisait : elle l’avait abandonné et méritait sa colère.

En 1997, Sally mourut d’une attaque. “Nim était inconsolable, raconte Amory. Il restait assis sur le lit de Sally et refusait de manger ou de bouger.” Les chimpanzés pleurent leurs morts tout comme nous et, une fois de plus, Nim devint apathique et déprimé. Amory et Chris Byrne, le directeur du ranch, savaient que Nim avait besoin de compagnie le plus vite possible. Ingersoll leur procura trois autres chimpanzés et Amory fit construire un enclos plus spacieux. Lulu et Midge avaient été récupérés au LEMSIP, tandis que Kitty venait de la célèbre Coulston Foundation [laboratoire de recherche biomédicale installé au Nouveau-Mexique]. Nim et Kitty devinrent proches, mais elle ne remplaça jamais Sally. Au moins, Nim n’était plus seul.

Le 10 mars 2000, Nim jouait sur sa balançoire préférée quand une soigneuse qui allait donner aux chimpanzés leur repas du matin le salua au passage. Nim lui dit “vite” par signes dès qu’il accrocha son regard. Lorsqu’elle revint dix minutes plus tard, il était roulé en boule sur le sol. Kitty, hystérique, sautait et hurlait en protégeant le corps de Nim. Byrne se précipita dans la cage, prit Nim dans ses bras et l’amena en pleurant à l’hôpital. Le chimpanzé avait eu une crise cardiaque et était déjà mort à son arrivée aux urgences. Il avait 26 ans. Amory était mort deux ans plus tôt, à l’âge de 81 ans, mais, pour Byrne, le décès de Nim était bien plus tragique. Le chimpanzé aurait dû vivre 20 ans de plus.

Byrne prononça l’oraison funèbre quelques jours plus tard. Tous les membres du personnel avaient développé des relations personnelles avec Nim. Il avait chipé leurs chaussures, leur avait fait des farces, offert des œuvres d’art, enseigné des signes… Il avait fait toutes sortes d’autres choses inhabituelles et mémorables. Byrne pensait que Nim avait fini par accepter la cage dans laquelle il était à la fois confiné et protégé. “Nim avait besoin de cette cage”, déclara-t-il à l’assistance endeuillée. C’était sa maison, le seul endroit où il contrôlait la situation. Son problème, c’était de nous garder dehors.”

The Sunday Telegraph, Londres, Harry Benson, 2008

Pour en savoir plus

- Le site du Courrier International
- Le numéro Hors-Série d'où est extrait cet article
- Le documentaire : Le projet Nim, réalisé par James Marsh
- La rubrique Ces singes qui parlent
- D'autres vidéos sur ce thème