Affichage des articles dont le libellé est Industries - Lobby. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Industries - Lobby. Afficher tous les articles

20 février 2016

(Up) Ces bêtes qu'on abat, de Jean-Luc Daub

Ces bêtes qu'on abat
Journal d'un enquêteur

dans les abattoirs français
(1993-2008)
de Jean-Luc Daub


La viande coûte cher aux animaux. Engraissés dans des bâtiments obscurs dont ils ne sortent que pour être abattus, privés de toute relation avec leurs congénères, entravés, parfois sanglés au point de ne pouvoir bouger, ces animaux sont tués à la chaîne dans l'indifférence la plus absolue. Les enquêtes effectuées par Jean-Luc Daub dans les abattoirs français durant une quinzaine d'années lèvent le voile sur le malheur de milliards d'animaux. La force de ce témoignage tient dans la description, d'une précision extrême, des opérations d'abattage intolérables qui font inexorablement passer les bêtes de vie à trépas, dans ces lieux dont la législation dit " qu'aucun animal ne doit ressortir vivant ". Les instances qui ont compétence pour faire appliquer la réglementation en matière de protection des animaux font preuve d'une passivité qui confine à la complicité. Plus largement, c'est à une réflexion de fond sur la condition des animaux élevés pour être mangés que ce livre nous invite. Pourquoi les avons-nous à ce point bannis de tout ?

Ces bêtes qu'on abat, Jean-Luc Daub, Editions L'Harmattan , 2009, 256 pages

A propos de l'auteur

Parallèlement à son activité d'enquêteur dans les abattoirs pour des associations de protection animale, Jean-Luc Daub travaille en Alsace dans le secteur médico-social ; il est éducateur technique spécialisé auprès de personnes atteintes de troubles psychotiques.

Pour en savoir plus

- Le témoignage et le parcours personnel de Jean-Luc Daub, visiteur d'abattoirs
- Un aperçu du livre
- Végétarisme et non-violence, de Marjolaine Jolicoeur
- Bidoche, de Fabrice Nicolino
- La rubrique végétarisme et végétalisme
- La boutique L214

Sommaire

- Préface d'Élisabeth de Fontenay
- Témoigner
- Mes débuts dans la protection animale
- Aider les animaux d'abattoirs
- Le déroulement des visites d'abattoirs
- Description des différentes méthodes d'abattage
- Qu'est-ce que l'abattage rituel ?
- Un abattoir qui aurait dû fermer
- Des images qui marquent
- Un bouc pas comme les autres
- Avec le personnel d'abattoirs
- Des vaches dans le local d'abattage d'urgence
- Le « bien-être » des porcs
- Un argument publicitaire
- Rouge sang
- Pince électrique jusque dans la bouche
- Vaches mourantes
- Un employé rapide
- Un veau pour distraction
- Suspension des veaux en pleine conscience
- Étourdissement de bovins
- Un abattoir de porcs
- Mon premier marché aux bestiaux
- Un abattoir qui fonctionne « bien »
- La vie misérable des coches en élevage intensif
- La fin des coches à l'abattoir
- Marie
- Une petite vache dans le box rotatif
- Les poussins refusés
- Dernier sursaut d'un veau
- Des hurlements de porcs
- Des chevaux qui attendent
- Infractions en abattage rituel
- Un chariot de lapins blancs
- Un chien dans un fossé
- L'électronarcose par la pince électrique
- La crise de la vache folle et les veaux de la Prime Hérode
- Un appareil d'anesthésie innovant
- Agression sur un marché aux bestiaux
- Déjeuner dans une crêperie du Morbihan
- Une coche assoiffée
- Des animaux qui s'échappent des abattoirs
- Que faire ?
- Pour conclure
- Annexe
- Témoignages de végétariens, leurs parcours

L'analyse du livre
par la LFDA, La Fondation Droit Animal

Journal d'un militant de la protection animale, le livre de Jean-Luc Daub est un témoignage sur les enquêtes effectuées par l'auteur dans les abattoirs français. Cet ouvrage vise à la compassion et se situe dans la mouvance de l'émotion et du sentiment. Ce qui n'exclut nullement, à terme, un appel à la raison, car si, comme le remarque dans sa préface Élisabeth de Fontenay : « Nous sommes horrifiés par ce que son auteur… raconte » (p7) : c'est justement ce choc qui peut être salutaire à notre réflexion.

Avec le livre de Daub, on passe, d'une certaine manière, de l'abstrait au concret, ou de la théorie à la pratique, celle du vécu des abattoirs de notre pays. Certes, comme une large proportion de la population française n'est pas végétarienne, qu'elle soit ou non pourvue de convictions religieuses (pour la question de l'abattage rituel), il existe des abattoirs nombreux dans notre pays. Avec des règlements qui visent à garantir, aux animaux de boucherie, une mort aussi douce que possible. Certes, comme le remarque l'auteur, il existe « des responsables d'abattoirs qui agissent dans leur établissement de façon désintéressée pour éviter un mal-être animal et cela même cinq minutes avant la mort de l'animal » (p207). Il existe « un appareil d'anesthésie innovant » (p181), différent des systèmes actuels qui « apeurent terriblement les animaux et les mettent même dans un état de souffrance » (p185). Et puis il existe aussi quelques cas exceptionnels d'animaux échappés des abattoirs et dont l'aventure s'est bien terminée, par une adoption et une fin de vie paisible. Mais les exemples rapportés par l'auteur sont pour la plupart insoutenables. Ils témoignent d'un mépris presque permanent pour l'animal, et même pour la loi qui vise à le protéger, un mépris qui démontre que, si on veut trouver une bonne image de l'enfer sur terre, c'est bien dans nos abattoirs qu'il faut la chercher.

Il n’est pas possible évidemment de mentionner ici tous les exemples. Quelques citations en donneront une idée. « Les porcs hurlaient et ne voulaient pas entrer dans le local d'abattage » (p63). Un employé rapide « découpait les oreilles, ainsi que le museau et puis la tête, alors que les bovins n'étaient pas encore morts » (p91). « J'assistai impuissant à un déchargement de cochons ne pouvant pas marcher… cette pratique est interdite » (p103). « Certains animaux étaient là depuis la veille sans rien boire ni manger » (p105). « Trois hommes frappaient une vache pour la faire monter dans un camion. Elle avait une plaie ouverte sur la croupe à force de recevoir des coups » (p107).

En préparation du futur abattage et pour conserver une viande « de qualité », l'auteur rappelle la castration à vif des porcelets, en présence de leur mère impuissante : « Les cris des porcelets assaillent ses oreilles, et la panique s'empare des autres mères et petits » (p115). Un abattoir rituel où « tous les animaux étaient abattus selon le rituel, y compris ceux qui précisément, n'étaient pas destinés à l'abattage rituel, ce qui est interdit » (p157). « Pourquoi… ces bêtes en piteux état, sans grande valeur marchande, étaient-elles souvent rouées de coups lorsqu'elles se déplaçaient difficilement… ? » (p189)

Un mot sur les cas des poussins « refusés », c'est-à-dire qui doivent être éliminés. « Pendant longtemps ils étaient simplement jetés vivants dans des bennes avec les coquilles vides… [maintenant parfois] les poussins sont jetés dans des poubelles qu'on entasse l'une sur l'autre afin de les faire mourir par écrasement… [ou encore ils sont] enfermés dans des sacs où ils meurent d'étouffement… [d'autres enfin passent dans des broyeurs] qui, comme leur nom l'indique, broient les poussins… » (p145).

Partout, dans ces lieux évidemment à l'abri des regards du public, on rencontre fréquemment l'indifférence des abatteurs, des vétérinaires, des administrations. Partout des attentes d'animaux conscients et intelligents, comme les porcs, dans des pièces sales, insalubres, bruyantes, puant la sueur et le sang, sans eau, sans confort, sans égard, sans autre contact que la brutalité sous toutes ses formes. Souvent « pour ce qui concernait le personnel, c'est simple : il était incompétent et n'avait reçu aucune formation ; celle-ci est pourtant obligatoire » (p60). Quant aux administrations et aux pouvoirs publics, ils brillent souvent par leur absence lorsque l'auteur les sollicite conformément à la loi : « nous étions face à une inertie totale » (p61).

Écoeuré par ce qu'il a vu, l'auteur est devenu végétarien, et, témoignage jusqu'à bout, son livre se termine par des parcours de vie de personnes devenues végétariennes. Conscient du fait que Rome ne se fera pas en un seul jour, l'auteur donne aussi quelques conseils de bon sens, pour ceux qui ne se sentiraient pas en mesure de faire un choix végétarien immédiat : « Le plus facile, pour commencer, est d'effectuer le bon choix lorsque vous achetez des oeufs » (p231) : les oeufs de poules élevées en plein air issus de l'agriculture biologique (code « 0 ») proviennent d'oiseaux non mal traités. A ceux qui soutiennent la thèse abominable qu'on ne peut pas se préoccuper à la fois du bien-être des animaux et de celui des humains, Jean-Luc Daub apporte, par son attitude, un démenti formel, puisqu'il a mis sa vie professionnelle au service des humains handicapés et consacré ses loisirs au bénévolat de la protection animale.

Finalement, on l'aura compris, le livre de Catherine Rémy et celui de Jean-Luc Daub, très différents dans leur conception, dans leur projet, dans leur mode de pensée même, se complètent fort bien et convergent vers une mise en question de la mise à mort des animaux. Les deux ouvrages donnent une bien triste image de l'espèce humaine, qui pourtant aime tant se placer en haut des hiérarchies qu'elle invente ! Combien de temps notre espèce, fière des capacités de son cerveau, continuera-t-elle à se vautrer dans de telles pratiques ? Des pratiques que beaucoup de ses membres n'oseraient même pas affronter personnellement, sans se réfugier dans ce que Catherine Rémy a diagnostiqué comme une distanciation dans l'imaginaire, un refus de ne pas voir en face la réalité de ce qu'on fait, finalement un effort pour dégrader des êtres sensibles qui ne le méritent pas.

18 février 2016

(Up) Livre en ligne : Victimes silencieuses, de Samir Mejri

VICTIMES SILENCIEUSES
Deux années dans un laboratoire
d'expérimentation animale

de Samir Mejri
préface de Brigitte Bardot

Mise à jour :
Mise en ligne du livre

L'avant-propos

Ce livre est un témoignage, un drame de conscience et non une dénonciation.
Il n'a pas été fait contre une cible particulière. Il n'est qu'un passage dans le temps, d'un univers sordide. Il est un exemple afin de continuer à méditer sur la façon dont se fait l'expérimentation animale. C'est un vieux débat... Une habitude ancrée dans un système archaïque et peu scrupuleux de la loi, de la vie, de l'environnement.

A travers ce livre, c'est l'histoire d'un homme - Samir MEJRI - qui, à un moment de son existence, avait le choix entre le "chrome" et la "vie réaliste". Un homme qui se sentait floué dans le plus profond de sa chair. Au-delà du numéro de Sécurité Sociale, du confort matériel, de la considération de ses proches, il n'arrivait pas à coller avec la "vérité du sujet". Quitter ce monde de tortures, d'expériences, devenait une obsession. Malgré toute la sécurité de l'embauche que cet emploi lui donnait, il ne pouvait cautionner cet univers de honte. Il voulait bien croire qu'il était heureux, mais la pilule ne passait pas.

Pourtant des "galères", il en avait vécues. Il sortait avec sa femme d'un trou noir. Mais rien ne pouvait justifier sa fiche de paye et son confort illusoire. Sa prise de conscience l'a remis dans le trou noir... le couple est reparti "aux galères", mais libre... Deux ans dans un laboratoire c'est une expérience longue et douloureuse. Ses proches ne comprenaient pas pourquoi il avait fui la "sécurité de l'emploi". A force d'être harcelé, Samir MEJRI a décidé avec l'aide d'un copain d'écrire son témoignage. C'est pour cela que "Victimes Silencieuses" existe. Il dénonce le vaste trafic de chiens et chats vendus secrètement et illégalement. Mais, il faut savoir aussi qu'il existe une vente par correspondance et sur catalogue - tout à fait légale - des animaux destinés à la vivisection.

Des chercheurs de tous poils et de tous domaines s'intéressent aux résultats de l'expérimentation animale. Derrière cet intérêt se cache le plus sordide massacre des innocents. Si nous avons falsifié les noms des personnes et des lieux, c'est par pudeur. C'est aussi pour ne pas donner prise à une querelle de personnes. C'est enfin, dire que ce témoignage aurait pu avoir lieu dans n'importe quel laboratoire de vivisection. Ces laboratoires ont "pignon sur rue".

L'homme s'est protégé contre les abus de l'expérimentation en décembre 1988. A quand la protection contre les abus de l'expérimentation sur animaux ? Les positions antagonistes s'accentuent. L'Académie des sciences, partant du principe que la condition de l'espèce humaine est une priorité absolue, indique : "compte tenu de la complexité du vivant, l'expérimentation animale ne peut être abolie. La même Académie souhaite que les conditions d'élevage, de transport et de stabulation des animaux destinés à l'expérimentation obéissent aux règles strictes de l'éthique et que soient offertes aux laboratoires des possibilités d'approvisionnement dûment organisées et réglementées". On peut voir l'écart entre ce qui se pratique tous les jours et ce que l'autorité réclame.

L'éthique ?... "Il n'y a pas d'éthique humaine qui soit séparée de l'éthique animale", disait le professeur Schwarzenberg... A la veille du 21e siècle, nous disons que l'éthique humaine, animale, végétale sera une nécessité pour la survie de la planète. On a vu naître des comités d'éthique dans le domaine médical... A quand les comités d'éthique dans le domaine animal ?... Végétal ?... Là est notre combat... faire évoluer les méthodes dépassées de l'expérimentation animale et... végétale, c'est contribuer simplement à l'évolution de l'homme.

C'est pour ces raisons que nous publions ce témoignage.

L'éditeur

Victimes silencieuses, Samir Mejri, Préface : Brigitte Bardot, Editions Terradou, 1991, 240 pages

A propos de l'auteur

Samir Mejri fut recruté comme animalier par un laboratoire pharmaceutique en 1988. Il démissionna quelques mois plus tard, profondément choqué par l'atrocité des expériences pratiquées sur les animaux et par l'indifférence, voire le sadisme, du personnel du laboratoire. Il a écrit "Victimes Silencieuses" pour témoigner de ce qu'il avait vu.

Pour en savoir plus

- Cet article reproduisant d'autres extraits
- Cette liste de marques de produits d'entretien et cosmétiques non testés sur les animaux (format PDF), que vous trouverez facilement dans les magasins de produits biologiques
- Les rubriques Expérimentation animale et Industries - Lobbies

Extraits

P80-P85
../.. - En ce moment, me dit tout excitée Mme Tristaut, nous cherchons à connaître les potentialités du BL13196 [le numéro de la substance est faux volontairement] dans le cas d'une ischémie cérébrale, afin de contrer les effets du P.A.F.
Tout cela me semble très intéressant et pour une fois je suis impatient de finir mon repas pour descendre au sous-sol ! Je savais qu'ils faisaient leur manip sur des gerbilles, raison pour laquelle je ne cessais d'apprendre l'anatomie de ces petits animaux, mais je croyais que l'on faisait ça sur des animaux morts. Mme Tristaut ressort de l'animalerie avec un chariot contenant plusieurs caisses de gerbilles, pourtant bien vivants.
Avec une rapidité et une précision étonnante, Mlle Dupont rentre sa main dans une caisse, en sort un gerbille qu'elle tient par le cou, le pose sur la balance électronique bien incapable de donner un chiffre stable car le gerbille ne cesse de se débattre, ses petites pattes glissant sur le plateau en aluminium. La technicienne n'a donc qu'une idée approximative du poids de l'animal. Bien difficile d'évaluer, dans ces conditions la dose d'anesthésique calculée en fonction du poids de chaque animal.
Après les quelques secondes passées sur la balance, la technicienne, sans relâcher son étreinte, pose le gerbille sur la paillasse et le plaque sur le dos. De peur, ou bien du fait que la technicienne appuie trop fort avec son autre main sur son ventre, le gerbille se pisse dessus. En un éclair, l'animal reçoit sa dose d'anesthésique, là où c'est possible. Pendant ce temps, Mme Tristaut scotche sans ménagement les petites pattes. Je vois se reproduire l'opération une centaine de fois, avec une dextérité qui ne saurait dater de l'expérience d'une ou deux manips, mais bien de milliers de gerbilles. Je me souviens avoir souri nerveusement en pensant à la parodie du travail à la chaîne de Charlie Chaplin dans "Les Temps Modernes". J'ai bien dit "nerveusement", car la vision de ces petits corps alignés, se pissant dessus de trouille et essayant vainement de décoller leurs petites pattes du ruban adhésif, n'a rien de vraiment comique, enfin pour moi ! Car tout en s'exécutant, ces demoiselles racontent la dernière blague du laboratoire qui consiste à mesurer, ou à défaut d'évaluer, la longueur du pénis de leurs hommes afin de pouvoir comparer ! Aussi odieux que cela puisse paraître, c'est néanmoins la vérité, c'est dire le degré d'endurance à infliger la souffrance à autrui qu'elles ont atteint.
Mlle Dupont revient alors au premier de la file qui est loin d'être endormi. Soit que la dose d'anesthésique eut été trop faible, - on préfère largement sous-anesthésier car le contraire risquerait de tuer l'animal, ce qui impliquerait une perte de temps - soit qu'il se soit déjà réveillé alors que les techniciennes étaient en train de s'occuper du centième. En fait d'anesthésie, cela se rapproche plus d'une prémédication, un peu comme si on vous donnait un comprimé de valium avant une opération !
J'ai devant moi, la preuve flagrante que la tentative d'anesthésie selon les règles, n'est pas possible. En pratique on sautera cette étape.
- C'est comme un cercle vicieux, me dit Mme Tristaut.
- C'est du temps perdu pour rien, conclut Mlle Dupont.
Il faut se rendre à l'évidence, pourquoi perdre son temps à injecter la graduation exacte d'anesthésique à ces bestioles, puisque de toute façon une fois arrivé au centième le premier se réveille !
Mlle Dupont, braque, ensuite, une lampe forte sur le premier gerbille et tout en maintenant sa petite tête plaquée en arrière, elle fait une entaille avec le scalpel à hauteur du larynx. L'incision du scalpel arrache des petits cris de douleur au gerbille, qui ne se doute pas que son calvaire ne fait que commencer.
Elle écarte avec une pince la chair déjà entaillée permettant à la lame de s'enfoncer plus profondément, jusqu'à la dénudation des artères carotides. Le gerbille souffre de plus en plus le martyre. Malgré l'expression de ses tous petits yeux larmoyants, des mouvements violents de ses petites pattes et des tentatives de morsures désespérées sur la main de la technicienne, celle-ci continue. Elle remplace son scalpel par une autre pince qui lui permet de crocheter les carotides et de les tirer vers elle légèrement, la moindre précipitation risquant d'aboutir à leur éclatement. Puis elle glisse sous les artères un gros fil chirurgical permettant de maintenir les carotides hors de l'orifice qu'elle attache à la manière d'un "noeud papillon". Le gerbille est alors prêt à être clampé [clampage : occlusion momentanée d'un vaisseau pour arrêter son courant intérieur]. Elle passe au suivant. Une centaine d'autres subissent le même calvaire, une dizaine mourront. Pendant l'opération, il faut éviter de trancher une veine ou une artère. Dans ce cas le sang gicle aussitôt, arrosant la paillasse, les murs et la figure de la technicienne qui se trouve penchée sur l'orifice. Elle s'essuie d'un revers de manche. Pendant ce temps, le gerbille meurt à petit feu, son sang continuant de couler peu à peu. Pour les autres la manip ne fait que commencer. Il faudra que le premier attende que la technicienne ait fini de s'occuper de ses confrères. Puis, elle leur injecte les produits dont je vous ai parlé plus haut, et elle clampe les artères carotides à l'aide de petites pinces. Le temps leur est alors compté, car il faut pouvoir clamper toutes les gerbilles en moins de dix minutes, temps imparti pour revenir déclamper et procéder à une autre injection. Tout se fait à cadence accélérée. La scène n'en est que plus impressionnante.
A ce stade-là, la majorité des animaux sont, soit morts, soit dans un coma irréversible. Afin de savoir dans quelles parties du cerveau les produits ont réagi, et en quelles proportions, les techniciennes prennent les corps des gerbilles inertes et coupent à l'aide de gros ciseaux les petites têtes. Les corps décapités tombent, les uns après les autres, dans un sac poubelle en plastique. J'entends encore aujourd'hui le bruit que font les corps qui s'accumulent dans le sac, agité par saccade, des derniers soubresauts de ces petits êtres.
Avec moins de soin que si elle épluchait des oignons, Mme Tristaut, cigarette à la bouche, découpe les minuscules têtes pour en extraire le cerveau qui sera pilé dans le mortier électrique. Après centrifugation de la bouillie obtenue et grâce au marquage préalable du P.A.F par des substances radioactives, on réussit à en déduire sur quel type de cellule cérébrale le P.A.F. ou son antagoniste le BL13196 est le plus actif.
Pour les gerbilles dont le malheur est d'avoir survécu, on enlève le fil maintenant les carotides à l'extérieur, puis on referme l'entaille dans le cou avec des agrafes chirurgicales. On les "jette" ensuite dans une espèce de cage vitrée, afin de pouvoir les observer et faire des études comportementales. Ces pauvres gerbilles offrent un bien triste spectacle, leur cerveau partiellement détruit à cause de l'arrêt de la circulation, ils s'agitent comme des pantins désarticulés dans des mouvements désordonnés et violents, ou bien se traînent lamentablement une, ou plusieurs parties du corps, paralysées.
Une gerbille est soudainement prise par une de ces crises. Comme si son petit corps était possédé, elle se met à s'agiter par saccades, si violemment que les agrafes, maintenant l'entaille dans son cou, fermée, se détachent, provoquant une hémorragie. Le sang jaillit aussitôt de l'orifice arrosant les vitres de sa cage comme si une explosion venait de se produire.
A la fin de la manip, et après avoir vu tout ce sang gicler, je suis comme groggy par tant de souffrance. A plusieurs reprises j'ai fermé les yeux, je me suis crispé en entendant les cris des gerbilles. Sans qu'elles se moquent franchement de moi, j'ai surpris Mlle Dupont et Mme Tristaut échanger des regards qui ne prêtaient guère à confusion, ma sensibilité est considérée par elles comme de la sensiblerie. Dire qu'il y a tellement d'animaliers qui rêvent de devenir technicien de laboratoire et s'exécutent sans rechigner dans ce genre de manip, moi, à qui on offre cette place en or sur un plateau, je fais le difficile pour quelques cris d'animaux alors que l'on fait preuve à mon égard de tant de patience. ../..

P87-P90
../.. Ce mois de septembre s'annonçait aussi prometteur que les deux mois de bonheur que nous venions de passer. Je reçois enfin le coup de fil du concessionnaire m'annonçant la livraison de ma voiture. Je la bichonne, comme un gosse, et je suis fier de cette ostensible preuve de mon nouveau statut social.
Pourtant un beau matin de ce mois de septembre, je rentre dans l'animalerie des petits rongeurs pour donner à boire aux animaux lorsque j'entends des cris de lapins, comme je perçois également le bruit de ciseaux que l'on pose sur la paillasse, mon intuition me dicte de rentrer à pas feutrés pour surprendre ce que l'on pouvait bien faire à ces lapins avec des ciseaux alors qu'on ne leur fait habituellement que des prises de sang. J'étais loin de me douter de ce que j'allais découvrir !
Je vois la Berthe en train de choisir un lapin dans les cages que l'on venait de livrer. Elle pose le lapin sur la paillasse et lui coupe les oreilles, mais pas d'un coup net, elle fait une entaille puis arrache la partie restante. Elle s'y reprend à deux fois, le lapin se débat avec frénésie, il n'a aucune chance, fermement aplati par la grosse main de Berthe. Il a ses oreilles qui pendouillent encore par un petit bout de chair. Elle ne s'est toujours pas aperçue de ma présence, bien trop concentrée sur son travail de boucher. Moi, je sens la haine monter en moi, mais la stupeur me fige et m'empêche d'agir. Berthe reprend les ciseaux et assène des coups de pointe sur la tête du pauvre lapin. Le sang gicle et coule à flots. Puis calmement, elle va mettre le lapin dans une cage sur le chariot. C'est à ce moment qu'elle m'aperçoit.
- Ça va pas la tête ! Pourquoi tu les fais souffrir comme ça ?
- Fais pas ch..., occupe toi de tes oignons !
me répondit-elle après avoir maîtrisé l'effet de surprise. Puis elle sort le buste droit en jouant l'imposante.
Je suis abasourdi par tant de cynisme. Je l'entends dans le couloir en train de m'insulter, mais mon attention reste fixée sur les gouttes de sang qui vont de la paillasse aux cages des lapins. Apparemment ce n'est pas le seul qu'elle a "opéré", je regarde dans les cages et je n'ai pas de mal, au milieu de ces lapins blancs immaculés, à en découvrir également deux autres dans un état lamentable, la tête en sang, les oreilles arrachées, il y en a même un qui a un oeil crevé. Mais pourquoi ?
Bien décidé à en découdre avec cette salope, je sors comme un fou furieux de l'animalerie à la recherche de la grosse Berthe.
Mme Tristaut qui a entendu Berthe gueuler dans le couloir que je n'étais qu'une poule mouillée et autres insultes relatives à ma sensibilité avec les animaux, m'appelle. Elle me dit que Berthe est allée voir le pharmacologue au rez-de-chaussée :
- Calme-toi Samir, viens. Je vais t'expliquer, mais calme-toi !
Elle m'amène en salle de stérilisation.
- Ne te mets pas dans un état pareil pour si peu, tout le monde est au courant de la magouille de Berthe et Farid avec les nouvelles livraisons.
C'est la douche froide ! Je suis prêt à lui couper les oreilles à la grosse, et Mme Tristaut est en train de me dire que tout cela est normal, que tout le monde est au courant, mais pour trois lapins, ce n'est pas la peine de faire un tel cinéma !
Calmement Mme Tristaut m'explique :
- Berthe est montée voir le pharmacologue pour lui dire qu'il y a trois lapins qui sont inutilisables dans la nouvelle livraison, comme ça elle se les met de côté. C'est tout.
Elle m'explique cela avec un tel naturel que je reste cloué sur ma chaise. Alors que Mme Tristaut, satisfaite de m'avoir calmé, s'en va, j'essaie de comprendre. Et puis "Tilt", étais-je naïf ! Berthe esquinte les oreilles des lapins pour faire croire que les blessures résultent de bagarres, voilà pourquoi elle ne les coupait pas "proprement" d'un coup net. Les coups de pointes de ciseaux étaient censés simuler des morsures. J'avais effectivement déjà vu des lapins s'amocher au cours de combats, la promiscuité dans laquelle ils vivent, quatre, parfois cinq par cage, ne pouvant que favoriser ce genre de "défoulement" sur un de leur congénère plus faible. Les oreilles ainsi abîmées, le lapin est en effet "inutilisable" puisque c'est sur les oreilles que l'on pratique les prélèvements sanguins.
La Berthe se choisissait donc trois beaux spécimens, garantis exempts de toutes contaminations puisqu'ils venaient d'élevages spécialisés dans l'approvisionnement des laboratoires ; elle leur tailladait les oreilles, puis allait voir le pharmacologue responsable de la "marchandise" pour lui rapporter, d'un air faussement affecté, qu'une fois de plus il y avait trois "rebuts" dans la nouvelle livraison, et qu'il faudrait en recommander trois autres. Le pharmacologue qui s'en tape comme de sa première chaussette, félicite Berthe pour sa conscience professionnelle. Une fois obtenue la bénédiction du pharmacologue, rien n'empêchait plus Berthe et Farid de se "mettre les lapins de côté" et de se les préparer au vin blanc.
Tout le monde le sait et tout le monde s'en fout. ../..

P97-P101
../.. Un jour Farid vient me trouver :
- Samir viens voir, je vais te montrer comment on nettoie la "pièce noire."
C'était la première fois que j'entendais parler de la "pièce noire", mais son invitation ne m'incita pas à la curiosité. J'étais plutôt porté à la rigolade car je devinais que l'ami Farid, arrivait avec ses gros sabots et l'idée de m'apprcndre quelque chose dont je n'étais pas encore au courant, pour pouvoir dire "maintenant tu sais tout, tu peux rentrer dans les tours de garde comme tout le monde." Il n'était pas très futé le Farid !
- Te fatigue pas Farid, lui répondis-je, je ne les ferai jamais les tours de garde.
Il affiche un air surpris, il ne devait pas avoir prévu ce genre de réaction ! Puis, récusant toute manoeuvre intéressée, il m'invite de nouveau :
- C'est juste pour voir, qu'est-ce que tu vas imaginer là !
Amusé de le laisser s'empêtrer dans sa propre combine, je lui déclare :
- Ha ! alors, si c'est pas intéressé !
Je me décide à le suivre. Il passe d'abord dans l'animalerie des lapins pour y prendre une clé camouflée derrière la porte. Au passage, il déroule la lance à incendie et la tire avec lui tout en se dirigeant vers la porte de sortie de secours tout au bout du couloir, à part arroser les plantes dehors, je me demande ce qu'il peut bien m'emmener faire. Avant d'arriver au bout du couloir, il s'arrête et ouvre une porte sur sa gauche.
- Elle est bien bonne celle-là, il y a une porte ici ! dls-je étonné.
Je ne l'avais même pas remarquée, d'abord parce qu'il n'y avait rien à faire au bout du couloir, et puis parce que cette porte sans poignée était confondue avec le prolongement du mur, le genre de porte qui vous fait penser à un placard à balais.
Farid tourne la clé, et ouvre. Une odeur pestilentielle me pique les narines et me fait bloquer la respiration. Je ne puis m'empêcher de lui dire à quel point ça pue, alors qu'il repart mettre la lance sous pression.
- Tiens la lance me dit-il.
Je m'exécute et tout en mettant mon tee-shirt au dessus du nez, je tente de regarder ce qu'il peut bien y avoir derrière cette porte : une autre porte ! Entre les deux une trentaine de centimètres comme dans un petit sas. Le temps que Farid revienne, je remarque que la deuxième porte est faite dans une espèce de plexiglas transparent, mais la pièce de l'autre côté est dans le noir complet.
- C'est une porte de protection au cas où il y en aurait un qui te sauterait dessus, la lumière est à côté de toi, me dit Farid.
J'actionne l'interrupteur, un peu anxieux "qu'un me saute dessus". Je suis sûr qu'il veut se payer ma tête avec ses idioties, et je suis en train de marcher dedans à fond !
A travers la porte en plexiglas maculée de souillures de bas en haut, j'entr'aperçois des formes qui se déplacent rapidement pour converger dans l'angle opposé à la porte. Farid ouvre la porte en plexiglas et je vois pour la première fois l'animalerie des chiens.
C'est une pièce toute carrelée, sans autre ouverture qu'une petite bouche d'aération au plafond, un trou au milieu du sol pour évacuer les immondices, et la porte en plexiglas. Celle-ci étant toujours fermée, les chiens sont dans le noir 24h sur 24.
Les chiens sont loin d'être des Beagles que ces messieurs prétendent utiliser exclusivement. Il y a là un cocker, des sortes d'épagneuls bretons, un fox terrier et des chiens de berger bâtards. Ils sont tous dans un état pitoyable, n'ayant pas d'autre endroit pour vivre que ce carrelage détrempé d'urine et plein d'excréments, ils sont d'une saleté repoussante, l'odeur de la pièce, sans aération digne de ce nom est réellement suffocante. Les chiens sont là, tremblant de peur. Ils s'entassent les uns sur les autres dans ce coin de la pièce cherchant désespérément à enfouir leur tête et leur corps squelettiques sous ceux de leurs confrères d'infortune, afín d'échapper à la lumière qui les aveugle.
Fartd, totalement insensibilisé, m'explique qu'il suffit à l'aide du jet d'eau, de ramener toute la merde dans le trou du milieu de la pièce par où s'écoule l'eau, je regarde ces êtres fantomatiques au regard soumis, tenter d'éviter le jet d'eau en glissant sur le carrelage mouillé. J'ai peut-être vu ce jour là, sans le savoir, la tendre boule de poils qui vous manque tant.
Une fols sa corvée de nettoyage terminée, Farid prend deux poignées de biscuits secs dans un sac entreposé dans le sas et les jette à même le sol mouillé. Les plus forts se jettent dessus, le petit cocker et un épagneul breton se contenteront de quelques miettes, il y a une sorte de pointer dans le coin, le corps secoué de tremblements, le regard vide, qui ne bouge même pas. D'autres lèchent le carrelage fraîchement mouillé, il n'y a pas de gamelle dans la pièce. Puis Farid referme la porte, un chien aboie, il éteint la lumière et tire la porte donnant dans le couloir, les aboiements deviennent presque inaudibles. Je sais maintenant d'où venaient ces hurlements étouffés que j'entendais plus nettement aux WC, et cette puanteur qui était soi-disant due "à des remontées d'égoûts".
Je suis profondément écoeuré, je sens mon estomac se contracter. Farid, lui, enroule tranquillement le tuyau de la lance à incendie, puis passe la serpillère :
- Fais gaffe, il reste toujours un peu d'eau dans la lance, la dernière fois je me suis fait engueuler d'avoir foutu de l'eau partout.
La seule préoccupation de ce demeuré c'est de ne pas mettre de l'eau par terre après avoir refermé la porte sur ces êtres vivants, sensibles et capables de tant d'affection envers les hommes. La dernière récompense à leur dévouement sera donc cette "pièce noire" infâme et puante. ../..

P104-P108
../.. En passant devant la porte entrouverte, j'entends les gémissements d'un chien. Mais des gémissements faibles et très lents, une plainte langoureuse dont l'intensité sonore est basse, mais dont l'intensité émotionnelle est telle qu'elle s'infiltre en moi, et me bouleverse. Il y a dans cette complainte ce quelque chose d'universel, qui malgré la barrière de la langue, ou de l'espèce, vous fait ressentir avec acuité la souffrance d'autrui. Involontairement mon souffle se synchronise avec celui de l'animal. Mon coeur bat à toute vitesse alors que je pousse doucement la porte, puis j'ai la sensation qu'il s'arrête, alors que le souffle de l'horreur percute mon cerveau avec violence.
Le chien est là, sur une grosse table en aluminium, allongé sur le dos. Les pattes attachées en croix, essaient dans des mouvements de torsion, arrachant la peau et les chairs, de se libérer de ces lanières que j'avais découvertes dans un évier quelque temps auparavant. Des tas de tuyaux sortent de son ventre ouvert, je vois les intestins à nu, monter et descendre au rythme des mouvements respiratoires, au rythme des gémissements. Je m'avance pour voir la tête du chien. Sa gueule est maintenue grande ouverte par un grossier appareillage en fer. C'est alors qu'il pose son regard sur moi. Je comprends ce qu'il me dit, sans mot, au travers de ses yeux larmoyants d'où émane une tristesse qu'il me transmet, il implore ma pitié.
C'est alors que le pharmacologue qui était penché au dessus du congélateur, se redresse et me voit. Il a une canette de bière à la main, et sur son bureau traîne un sandwich huileux. Il a encore la bouche à moitié pleine lorsqu'il m'engueule :
- Qu'est-ce que tu fous là I Tire-toi vite. Tu gênes avec tes microbes, tire-toi et ferme cette porte !
Si je vous décris objectivement le pharmacologue qui s'occupait de la salle de cardio, vous allez croire que j'exagère, et pourtant !
Franck a la quarantaine, il est gros de partout : du double menton aux doigts boudinés, la graisse a tout investi. Il sue à grosses gouttes du matin au soir, été comme hiver. Il boit son pack de bière qu'il amène tous les jours avec lui, il a sa bouteille de rouge dans le placard des couverts au self. Il parle fort et grossièrement, toujours en train d'essayer désespérément de se rendre intéressant auprès de la gente féminine avec ses blagues de cul, sans s'apercevoir du dégoût qu'il inspire.
Cela paraît peu vraisemblable qu'un tel personnage puisse travailler dans une unité de recherche au sein d'une multinationale pharmaceutique et pourtant, je n'invente pas ce personnage pour les besoins d'un roman, c'est la vérité. Cet être abject, le "gros porc" comme tout le monde l'appelait, avait la responsabilité des expériences de cardiologie menées sur les chiens.
Je ne réponds pas à son invitation si poliment exprimée, de sortir sur le champ de son labo. La scène de ce chien qui continue de gémir pendant que cet être immonde boit goulûment sa canette de bière en rotant, me révolte au point que je ne puis décrocher mes yeux de ceux du chien. Franck doit réaliser que je suis l'animalier "neveu du directeur" car il change soudainement de ton :
- Ah ! Mais t'es Sarnir ! C'est qu'ils m'emmerdent à rentrer dans mon labo comme dans un moulin, alors j'en ai un peu marre, tu comprends ?
Je comprends surtout que l'excuse des microbes était un mensonge, lui qui bouffe son sandwich et pue la transpiration, il n'en apporte pas des microbes ? Et si l'affirmation selon laquelle il s'agissait de chiens amenés par la S.P.A au lieu d'être euthanasiés au refuge était elle aussi un mensonge ?
- Ce chien n'est pas anesthésié ?
- Bien, si t'anesthésies le clebs, vu qu'on fait des recherches sur une nouvelle substance, on veut être sûr que les résultats ne seront pas faussés par aucune autre substance.
Ils s'étaient payés ma tête avec le coup des lambeaux de peau sur les lanières. "Ils sentent rien, ils sont anesthésiés" m'avait dit Berthe. Sous mes yeux je vois les pattes entaillées jusqu'aux tendons continuer à tirer sur les liens.
Mais alors, cela devait être également des mensonges leur histoire de gerbilles qui ne souffrent pas ! Et d'où viennent tous ces chiens, je ne peux plus croire que ce soit la S.P.A qui les amène à ces bourreaux. Mais bon sang, on se fout de ma gueule depuis le début ! Je sais maintenant pourquoi Paul ne voulait pas venir dans le labo avec sa femme. Ils savaient tout eux aussi ! Je me retrouve dans une situation où toutes les valeurs sur lesquelles je faisais reposer ma confiance se dérobent tout d'un coup et me font vaciller de mon univers ouaté dans la cruelle réalité de la Vérité du mot vivisection.
- Ça va pas Samir ? T'es tout pâle ?
J'ai l'impression de me retrouver à la place d'un enfant qui découvre que le plat dont il se délecte depuis tout à l'heure n'est autre que son bien aimé lapin "Bunny", qui était soi-disant "parti dans les étoiles" et qui se retrouve en sauce avec des pruneaux dans son assiette.
Je bredouille quelque chose comme "c'est dégueulasse" avant de partir, complètement "groggy".
Je vois des gens qui me regardent bizarrement, je fais des gestes automatiques. Je me retrouve devant un plateau au self, puis la montre indique 5h, je rentre avec Christine chez nous.
Christine est déjà plus réceptive que la dernière fois :
- Pour être dans un état pareil, c'est que c'est sérieux ! dit-elle en essayant de plaisanter.
Je lui raconte l'horreur, la souffrance de ce chien étripé à vif au nom de la recherche. Je dors mal, cette nuit-là. La suivante aussi ; et même aujourd'hui, cette vision lancinante de ce chien qui me demande de l'aide à travers ses yeux remplis de détresse, vient encore me tourmenter. ../..

P112-P117
../.. Je vais d'abord prendre conscience de la notion de "débit" d'animaux. Tous ces sacs remplis de corps de gerbilles, de têtes de gerbilles, de souris, de hamsters, de lapins, de chiens, qui vont via les congélateurs à l'incinérateur, il faut bien qu'ils soient remplacés puisque la noria des sacs est sans fin. Je croyais, naïvement je vous l'accorde, que les animaux dont je m'occupais, étaient les mêmes depuis ma première visite des animaleries le jour de mon arrivée. Mais, il y a beau y avoir un millier de gerbilles dans l'animalerie, si un seul test d'ischémie cérébrale en consomme une centaine, le stock sera vite épuisé. Je ne vais pas tarder à me rendre compte que toutes les semaines, plusieurs caisses arrivent par avion d'Angleterre, d'un élevage spécialisé. Puis il y a la livraison des lapins, des souris, des cobayes, tous ces animaux étant la source d'un commerce lucratif, avec démarches commerciales et luttes entre les élevages pour se maintenir sur le gourmand "marché" de la vivisection.
D'ailleurs, il ne s'agit pas de la vente d'animaux, mais bien d'un commerce de "matériel de laboratoire", ou encore de "réactif animal" selon les termes consacrés. Je ne tarde pas à me rendre compte que le concept d'animal et être vivant sensible est totalement aboli, dès que les animaux franchissent la porte du laboratoire. Ils deviennent alors des objets, auxquels on accorde autant de tendresse qu'à sa machine à écrire ou son mortier électrique. La preuve m'en sera donnée lorsque le Dr Robert me demande d'afficher une note de service dans tous les laboratoires. Elle rappelle à chaque employé de l'Institut qu'il "faut faire preuve de parcimonie en ce qui concerne l'utilisation des feuilles pour la photocopieuse, ainsi que du matériel en général, animaux compris.".... Cette note de service est signée par Paul, directeur général. Ce même Paul qui me téléphone des Etats-Unis pour savoir comment va sa chatte "Pussy", qui caresse avec tendresse sa chienne et qui va à la messe tous les dimanches matin.
Je ne sais comment ces gens parviennent à concilier le règne de l'amour dont ils parlent dans leur église, avec la souffrance qu'ils génèrent chaque jour. Pendant un moment ce sujet a même été un thème de réflexion pour moi. Par quelle pirouette s'absolvent-ils de tout cela ?
J'ai pu trouver une réponse dans un livre, ou l'auteur mettait deux textes, commentant le même phénomène, mais l'un vu par un croyant, l'autre par un athée et curieusement si l'on n'y prend garde, on serait tenté d'inverser les auteurs respectifs de ces réflexions. Il s'agissait, je m'en souviens, du massacre des baleines. Le croyant, Svend Foyn, inventeur du harpon à tête explosive qui allait décimer jusqu'à l'extinction plusieurs espèces de baleines déposa son brevet la veille de Noël, jour symbolique s'il en est, et écrivit dans son journal : "Je te rends grâce, Seigneur. Toi seul en es l'auteur."
L'autre écrivait avec ironie et tristesse : "Dieu sait si nous avons fait assez de mal sur cette planète, mais éliminer les plus gros animaux que Dieu a créés, témoigne d'une arrogance et d'un manque de clairvoyance qui en disent plus long sur l'intelligence de l'homo sapiens que n'importe quelle grande équation mathématique ou oeuvre d'art."
Je ne veux pas donner à mon récit une orientation anti-religieuse, croyez bien que j'admire Soeur Thérésa, tout comme les chefs spirituels de la trempe du Dalaï Lama, mais que penser de ces messieurs qui garent leur grosse voiture sur le parking de l'église le dimanche, vont prier pour l'amour et de retour au laboratoire stockent des chiens comme des balais dans une remise ?
Pour moi, toucher un animal, un être vivant implique, ipso facto, la mise en place d'une relation. Je le perçois, il me voit, il m'entend, il y a implicitement relation, fût-elle "passive". J'avoue avoir du mal à formuler ce qui m'apparaît comme une évidence.
Lorsque je touche un objet, lorsque je m'occupe de stériliser des éprouvettes, il n'y a pas de relation. Comment peut-on mettre sur le même niveau de préoccupation, une économie de feuilles de papier pour la photocopieuse, et la vie d'un chien, d'un lapin ou d'une gerbille ? Rentrer dans un tel système de pensée, annihile tout simplement le respect de ce don, que certains définissent comme divin : la vie.
Pour Farid c'est de ne pas se faire "engueuler" en mettant de l'eau dans le couloir qui importe; et pas ce que peuvent ressentir ces corps animés par la vie, plongés dans le noir, la faim et la peur, derrière la porte en plexiglas. Partant de là, tout est possible. Mon apprentissage dans ce domaine ne faisait que commencer.

J'étais en train d'emballer des outils chirurgicaux pour les stériliser lorsque je perçois le bruit des griffes d'un animal se débattant dans les bacs en plastique faisant office d'évier dans l'animalerie des petits rongeurs. Peut-être y a-t-il un lapin qui est resté là après le nettoyage en grand d'une des cages ?
Un bruit mat, le cri d'un lapin et de nouveau ce bruit des pattes contre la cuve m'incite à aller voir.
Farid a sorti une cage de lapins du chariot et l'a posée sur la paillasse.
- Salut Samir, ça va ?
- Ça va.
Je remarque que du sang a dû gicler sur sa blouse, sur le mur, au dessus du bac, un filet de sang frais dégouline. Depuis le premier jour j'avais remarqué cette teinte rouge sombre qui s'était incrustée sur le mur. La teinte décolorée de la peinture bleue, juste au-dessus des bacs, prouvait que l'on brossait soigneusement à cet endroit. Pour l'instant, Farid continue sa besogne. Je reste là, adossé contre la porte pour comprendre. Il passe sa main dans la cage et prend un lapin. Au lieu de le maintenir par la peau du cou, il le prend par les pattes arrière et laisse pendouiller le corps le temps qu'il ne bouge plus, alors, bandant tous ses muscles, il projette avec une violence inouïe le lapin contre le mur dont la tête se fracasse dans un bruit mat. Il le lâche ensuite dans le bac où le corps pris de soubresauts finit sa triste vie de "matériel de laboratoire". Sans aucune gêne à mon égard, il passe au suivant. A chaque fois, une giclée de sang arrose le mur qui, au bout d'une dizaine, devient rouge luisant.
Je m'insurge :
- C'est cruel ce que tu fais là, tu peux pas les euthanasier en douceur ?
- Pour quoi faire ? Ils n'ont même pas le temps de sentir quoi que ce soit, c'est pareil et ça va plus....
Il n'a pas le temps de finir sa phrase que le dernier lapin a réussi à sauter par dessus le bac, ce qui lui arrache un :
- Viens ici, saloperie.
Et d'un geste vif il pose son pied sur l'animal en s'appuyant de tout son poids. Le lapin gît là, dans une flaque de sang, son petit corps secoué par les dernières convulsions, écrasé par ce débile mental. Il n'y a rien à dire ni rien à faire, si ce n'est de lui rentrer dedans, mais c'est un sacré gaillard le Farid qui compense en muscles ce qu'il n'a pas en substance cérébrale. Que faire ?
Je suis pourtant persuadé qu'il y a une méthode moins violente pour euthanasier ces lapins. Peut-être qu'il ne l'applique pas uniquement parce qu'il ne sait rien faire d'autre que de leur éclater la tête contre le mur. Dans ce cas, on doit pouvoir l'obliger à faire différemment. Je monte voir le Dr Robert, mais il n'est pas là, je décide d'aller en parler à la directrice Mme Roïg. Celle-ci me regarde du haut de son mépris raciste, mais peu importe, je tente le coup.
- Madame, c'est inadmissible, Farid tue les lapins en les jetant contre le mur, dites-lui, obligez-le à faire autrement.
- Ecoutez Samir, Farid fait son boulot, alors foutez-lui la paix, ce n'est pas parce que vous êtes le neveu du directeur que vous allez faire votre loi.
Je n'ai même pas le temps de lui répondre que Madame tourne les talons et me laisse perplexe au milieu du couloir avec ma colère. ../..

P206-P207
../.. Ce vendredi matin-là, je redescends du distributeur de boisson avec mon café en attendant que le cycle de l'autoclave se termine. Je feuillette le journal, accoudé contre le gros congélateur qu'ils viennent de mettre dans ma salle lorsque je suis surpris par des vibrations que me transmet mon coude, comme si le moteur venait juste de s'arrêter ou de démarrer. Je n'y prête pas attention. Jusqu'à ce que je ressente de nouveau les vibrations. Puis encore une fois. Il est déjà foutu leur congélateur me dis-je. Mais en fait de vibrations, en mettant ma main à plat sur le capot, je me rends compte que cela ressemblerait plus à des chocs venant de l'intérieur. Non sans appréhension, j'ouvre le capot. Je sens mon sang se glacer d'effroi. Au milieu des sacs poubelle rouges de sang, des organes prélevés et de têtes de gerbilles entreposées là, un chien, ouvert de la gorge au pubis, les intestins encore mus par des mouvements péristaltiques, est secoué par de violents soubresauts, agonise dans le congélateur. Je me sens vraiment mal, devant cette soudaine vision d'horreur. Des larmes de colère et de douleur coulent sur mes joues tandis que je cours aux toilettes pour vomir mon petit-déjeuner. Je ne pense même pas à retourner dans la salle pour refermer le congélateur ni finir mon travail de stérilisation. De rage, je prends les clés de l'animalerie des chiens et je leur ouvre la porte, mais rien n'y fait, les pauvres bêtes ont aussi peur de moi que de n'importe quel autre animalier, avec ma blouse blanche. Je pars en laissant tout ouvert, profondément choqué par ce que je viens de voir. J'envoie le gardien et sa feuille de présence sur les roses et je rentre chez moi. ../..

Livre en ligne

'Victimes Silencieuses' est un ouvrage essentiel sur l'expérimentation animale. C'est un témoignage 'coup de poing', une lecture que l'on n'oublie pas... Il n'a pourtant jamais été republié, et il devenait rare sur le marché de l'occasion, alors pour éviter qu'il ne tombe dans l'oubli, je l'ai mis en ligne.

La tâche ne fut pas simple. Il m'a fallu bien du temps pour le "recopier" (par un procédé biscornu, munie d'un appareil photo et d'un logiciel de conversion). L'autre difficulté fut le grand nombre d'erreurs rencontrées dans ce livre (orthographe, ponctuation). J'ai corrigé une grande partie de ces erreurs, mais il en reste, ne soyez pas surpris si vous en croisez.

Voici donc le fruit de ce long travail, un document au format pdf que vous pouvez lire ici-même (il devrait s'afficher ci-dessous) ou que vous pouvez télécharger sur ce lien. N'hésitez pas à le partager, c'est un livre important, il ne faut pas qu'il disparaisse...



14 juin 2013

Vache à lait, d'Elise Desaulniers

Vache à lait
Dix mythes de l'industrie laitière
d'Elise Desaulniers
préface de Normand Baillargeon

Cet essai dénonciateur met en cause la consommation excessive de lait au Québec.

Il n'est pas surprenant que les Québécois se classent dans le top 10 mondial des grands consommateurs de lait : nous en consommons en moyenne 84 litres par année. Nous avons réellement pris à coeur le slogan "Un verre de lait, c'est bien, mais deux, c'est mieux". Mais à qui profite le second verre de lait ? A nous ou au producteur ?

L'industrie laitière, le secteur d'activité agricole le plus important au Québec, jouit depuis toujours d'une perception positive. Mais la prépondérance du lait dans notre alimentation et notre attachement aux produits laitiers n'auraient rien de naturel ; ils seraient plutôt le résultat de grosses campagnes de communication et de lobbying.

Serions-nous les vaches à lait de l'industrie ? Elise Desaulniers précise, raconte, dénonce. Elle souligne que le lait que nous buvons n'est pas celui que nous pensons boire, et encore moins celui que nous buvions il y a quarante ans. Elle enquête sur la Fédération des producteurs de lait du Québec, s'interroge à propos du Guide alimentaire canadien et du bien-être des vaches laitières et révèle la difficulté pour les jeunes fermiers d'accéder à la production commerciale.

Vache à lait : Dix mythes de l'industrie laitière, Elise Desaulniers, Préface de Normand Baillargeon, Editions Stanké, mars 2013, 200 pages

A propos de l'auteur

Elise Desaulniers, blogueuse et auteur canadienne, a publié en 2011 son premier livre "Je mange avec ma tête" dans lequel cette végétalienne, ex-omnivore, plaide pour que le consommateur oriente ses choix alimentaires en tenant compte des effets sur l'environnement et en fonction du bien-être des animaux. "Vache à lait" est son second ouvrage. Depuis, elle est souvent invitée à parler d’éthique alimentaire devant des groupes de toutes sortes et elle travaille sur de nouveaux projets d’écriture.

Pour en savoir plus

- Le site de l'auteur
- Son blog : Penser avant d’ouvrir la bouche
- Le site des Editions Stanké
- Je mange avec ma tête, d'Elise Desaulniers
- Lait de vache : Blancheur trompeuse, d'Anne Laroche-Walter
- Lait, mensonges et propagande, de Thierry Souccar
- Le lait pas si blanc, de Chantal et Lionel Clergeaud
- Vivons sans lait pour vivre mieux, de Natacha Duhaut et Béatrice Thibault
- Le Rapport Campbell, de Colin et Thomas Campbell

Pourquoi j’ai écrit sur le lait ?
par Elise Desaulniers

On marchait sur le boulevard St-Laurent, Emilie et moi. C’était l’automne. Le soleil nous chauffait encore le visage et j’avais détaché mon manteau, comme pour attraper chacune des dernières molécules d’été avant de plonger dans l’hiver. Depuis quelques mois, j’avais découvert les questions d’éthique alimentaires. J’étais devenue végétarienne et les boîtes Amazon s’accumulaient dans mon salon : je lisais tout ce que je pouvais trouver sur le sujet. Emilie aussi était végétarienne. Et même végétalienne. Chez elle, pas de longues lectures. Simplement l’intuition que la souffrance occasionnée aux animaux est injustifiable. Par la force des choses, j’étais devenue l’encyclopédie d’Emilie. Et nos marches sur St-Laurent étaient une façon de lui filer mes connaissances en profitant de ses conseils de végé avertie lorsqu’on rentrait dans une épicerie.

Une question d’Emilie, toute banale, allait ébranler un grand pan de mes convictions : "Paraît que les vaches, elles ne produisent pas naturellement du lait. Elles le font parce qu’on les force à le faire. Tu es au courant ?" A vrai dire, je n’en avais aucune idée. Soit que je n’avais rien lu sur la question, soit que j’avais écarté de mes lectures tout ce qui touchait le lait, un sujet qui me semblait bien secondaire par rapport au traitement des poules et des cochons. On a commencé à en discuter et il fallait bien se rendre à l’évidence : pourquoi les vaches seraient-elles différentes des autres mammifères ? Pour donner du lait, il fallait qu’elles donnent des veaux. Et que faisait-on des vaches vieillissantes ? De la viande ? On se questionnait. En même temps que le soleil tombait, mon petit monde de végétarienne s’effondrait. Le lait et la viande étaient-ils vraiment différents ?

Une vache sacrée

J’ai poursuivi mes lectures. J’ai constaté assez rapidement que, du point de vue de l’éthique animale et environnementale, troquer la viande pour du fromage ne faisait pas vraiment de sens. J’ai aussi vite compris que les belles pubs du lait n’étaient… que des pubs. Au même titre que les pubs de char qui font tout pour nous convaincre d’adopter la traction intégrale, les pubs de lait nous le présentent comme un aliment essentiel. Or, les trois quart de l’humanité n’en boivent pas (ils n’ont pas l’enzyme nécessaire à sa bonne digestion) et ils ne s’en portent pas plus mal.

Ce sont ces mythes, les fausses croyances qu’on entretient par rapport au lait que j’ai voulu explorer dans mon dernier livre "Vache à lait". Dans toutes les entrevues que j’ai données à ce sujet, on m’a dit que je m’attaquais à une vache sacrée. Peut-être bien, mais à quoi bon écrire si ce n’est pas pour bousculer les idées reçues. Et pourquoi les produits laitiers seraient-ils plus sacrés que les choux ou les pommes de terre ?

"Vache à lait" n’est pas un manuel de propagande anti-lait. Où serait l’intérêt de répondre à la propagande par de la propagande ? Je n’ai personnellement rien à gagner à ce que les gens consomment moins de lait. Dans mon livre, j’ai plutôt essayé d’offrir une contre-histoire, de montrer l’envers des mythes véhiculés par l’industrie. Non, le lait n’est pas poison. Mais il n’est pas non plus l’aliment miracle qu’on nous vend. Selon de nombreuses études, sa consommation serait liée à un nombre étonnant de problèmes de santé. Par ailleurs, et malgré les images réconfortantes qui ornent les cartons, la production de lait ne se fait pas sans souffrance : la plupart des vaches passent leur vie attachées sans voir la lumière du soleil et elles sont séparées de leurs veaux à la naissance. Ensuite, après quatre ou cinq ans de service, elles finissent toutes en viande à burger. Quant à l’industrie laitière canadienne, elle émet annuellement plus de CO2 que l’ensemble de l’industrie aérienne ou minière. Voilà beaucoup de conséquences indésirables pour un aliment qui n’est pas essentiel.

Ecrire un tel livre aurait été un peu vain si je m’étais contentée d’aligner les problèmes sans proposer de solution. C’est pourquoi, à la fin du livre, j’ai demandé à une diététiste de m’aider à faire la liste des alternatives aux produits laitiers. J’espère que le lecteur prendra plaisir à les découvrir. A son rythme. Comme lorsqu’on discute avec une amie en se baladant sur St-Laurent.

Quelques extraits

"Pour qu’une vache donne du lait, cela nécessite au préalable la naissance d’un veau. La gestation dure 9 mois et à l’état naturel, une vache allaite son petit de 6 à 9 mois avant de retomber enceinte. Mais de nos jours, les vaches laitières continuent de produire du lait alors qu’elles sont en gestation. En fait, les vaches “modernes” sont en lactation 305 jours par année, soit durant à peu près toute leur grossesse. 80% du lait produit provient de vaches enceintes. Voilà pourquoi il contient une importante concentration d’hormones de grossesse : les oestrogènes et la progestérone" p.53-54

La présence du lait dans les écoles nous semble normale : on a grandi avec elle. Mais quand on y regarde de plus près, il faut se rendre à l’évidence : on est plus au début du siècle dernier alors qu’il fallait engraisser les enfants avec ce qu’on avait sous la main. Or, bien que nos besoins et connaissances ont évolué, les pratiques des producteurs sont restées les mêmes. (…) Pire : on promeut le lait au chocolat [qui contient autant de sucre que les boissons gazeuses]. Il faut vraiment croire aux propriétés miraculeuses du lait pour consommer un aliment qui est une source aussi importante de sucre. p.87-88

Maintenant qu’on sait que le lait n’est pas la meilleure source de calcium, il ne reste plus que l’appel à l’habitude, aux émotions et les images léchées pour nous convaincre de boire du lait. p.93

Après tout, la plupart des gens sont d’accord pour dire que le sang ou les organes humains ne devraient pas pouvoir être vendus ni achetés, car ce ne sont pas des marchandises. Je ne sais pas si le lait devrait se classer dans cette catégorie. Mais je sais que faire commerce à partir d’une exploitation massive d’êtres sensibles, conscients et non consentants, ne pourra jamais être une industrie comme les autres. p.142

Laits végétaux et lait de vache


Le lait, poison ou potion ?


Les dangers du lait



24 janvier 2013

Le livre noir de l'agriculture, d'Isabelle Saporta

Le livre noir de l'agriculture
Comment on assassine nos paysans,
notre santé et l'environnement

d'Isabelle Saporta

Petit up de cette note pour signaler
la sortie de ce livre en format poche

Vous souvenez-vous des Shadoks, ces étranges oiseaux qui passaient leur vie à pomper, pomper, pomper et à inventer des machines toujours plus absurdes ? Les Shadoks, aujourd’hui, c’est nous, ou plutôt notre agriculture. Malgré son coût prohibitif, celle-ci ne respecte ni le pacte social qui la lie aux paysans, ni le pacte environnemental qui la lie aux générations futures, ni même le pacte de santé publique qui la lie à chacun de nous. Les ressources d’eau sont gaspillées, polluées. Nous recevons chaque jour dans nos assiettes notre dose de pesticides et autres résidus médicamenteux. L’agriculteur ne s’en sort plus, et il est injustement voué aux gémonies, lui qui n’est que le bouc émissaire d’un système qu’il subit. La confiance est rompue.

Pendant deux ans, Isabelle Saporta a parcouru les campagnes françaises. Dans cette enquête, elle met au jour l’absurdité du système, en le remontant de la fourche à la fourchette, du cours d’eau pollué aux cancers environnementaux provoqués par les pesticides, des animaux trop traités à l’antibiorésistance.

La conclusion semble s’imposer : puisque notre agriculture pose plus de problèmes qu’elle n’en résout, il est urgent de changer de cap et de revenir à davantage de raison. Mais si tout le monde s’accorde sur le constat d’échec, aucun responsable politique ne veut prendre le risque de s’attaquer aux fondements de l’agriculture intensive.

Loin de se contenter de brosser un tableau alarmiste, Isabelle Saporta avance des solutions simples. Pour les trouver, il suffit de savoir écouter ceux qui connaissaient le monde avant son délire productiviste. Ceux qui, aujourd’hui, travaillent d’arrache-pied à remettre les champs dans les sillons du bon sens paysan.

Le livre noir de l'agriculture, Isabelle Saporta, Editions Fayard, 2011, 252 pages

A propos de l'auteur

Isabelle Saporta est journaliste. Elle a longtemps préparé les émissions de Jean-Pierre Coffe sur France Inter. Elle est l’auteur de documentaires, dont Manger peut-il nuire à notre santé ? et collabore à Marianne.

Pour en savoir plus

- Des avis de lecteurs
- Manger peut-il nuire à la santé ? réalisé par Isabelle Saporta
- Ces animaux malades de l'homme, volet de l'émission Temps Présent
- Pesticides, de Fabrice Nicolino et François Veillerette
- Notre poison quotidien, réalisé par Marie-Monique Robin
- Le monde selon Monsanto, réalisé par Marie-Monique Robin

Au secours, notre agriculture est devenue folle !
Productivisme. Abus de pesticides, élevage intensif, irrigation mal gérée,
Isabelle Saporta dénonce ce système absurde.

Un article d'Audrey Levy, du site Le Point

Si Candide voyageait sur nos terres, il serait saisi d'effroi. Il chercherait les champs aux couleurs bigarrées, fleuris de colza, sorgho et autres petits pois, les veaux, vaches, cochons qui s'ébrouent sur la paille et gambadent en plein air, les boulangers qui pétrissent le pain... Il aurait beau chercher, il ne trouverait pas. Car, dans le monde de l'élevage intensif, les porcs, gavés aux hormones et aux antibiotiques et confinés sur caillebotis, dépriment dans leurs déjections ; les tomates sous perfusion chimique transpirent, onze mois sur douze, dans des usines à gaz ; les pommes de terre industrielles, parfaitement calibrées et dopées aux anti-germanitifs, sont stockées dans des frigos énergivores ; les champs de maïs, arrosés aux aides européennes, à l'irrigation intensive et aux pesticides interdits, prolifèrent comme des champignons. La liste est longue, le constat édifiant. "Notre agriculture coûte cher, le budget de la PAC atteint 57 milliards d'euros en 2010, soit 44 % du budget de l'Union ; elle est gourmande en pesticides, pollue nos cours d'eau, sacrifie les paysans et propose au consommateur des produits médiocres. Bref, la facture sociale, environnementale et en santé publique est astronomique", dénonce Isabelle Saporta, auteur du "Livre noir de l'agriculture", qui paraît cette semaine chez Fayard (1). Pendant deux ans, cette journaliste a sillonné la France, frappé à la porte des agriculteurs, des éleveurs, des industriels et des ingénieurs agronomes. "Je voulais mettre au jour les rouages qui nous ont poussés, tels des Shadoks, à faire toujours le mauvais choix en matière d'agriculture ou d'élevage." La faute aux paysans ? "Non. Ils ne sont que les boucs émissaires d'un système qu'ils subissent en première ligne." Isabelle Saporta verrait plutôt du côté des politiques et du productivisme à outrance. Mais il n'y a pas de fatalité. "Il suffirait souvent de revenir aux méthodes, pleines de bon sens, des anciens." En France, des petits agriculteurs ont relancé, ici, la culture du lin et du lupin, là, les vergers biologiques, créateurs d'emplois. Seulement voilà, "aucun responsable politique ne se risquerait à changer un système qui sert les intérêts des plus forts". Comprenez les industriels, les grandes coopératives, les laboratoires pharmaceutiques et la grande distribution. Alors, que faire ? "Consommateurs, révoltez-vous !"

Des extraits du livre

Attila le maïs

En France, les surfaces de maïs ont été multipliées par dix en soixante ans, passant de 300.000 hectares en 1939 à 3,15 millions d'hectares aujourd'hui. Et bien entendu les rendements ne cessent de croître eux aussi. En trente ans, ils ont doublé. La France produit chaque année 16 millions de tonnes de maïs. Et, cocorico, l'Hexagone est non seulement le premier pays producteur européen, mais surtout le premier exportateur de maïs en Europe. (...) Grâce au génie génétique de l'Inra, on a mis au point un maïs hybride (...) capable de pousser dans toute la France. (...) Le Conseil d'Etat est formel : si la culture du maïs est de loin la plus rentable, c'est parce qu'elle a été encouragée par le maintien partiel des aides à l'irrigation. Que font les pouvoirs publics en cas de sécheresse ? Le Fonds national de garantie des calamités agricoles (FNGCA) verse de l'argent aux agriculteurs sinistrés. En 2005, la somme s'élevait à près de 238 millions d'euros. En 2003, durant la sécheresse, elle a atteint 582 millions d'euros... quand les primes à l'irrigation étaient, cette même année, de 148 millions d'euros. On verse de l'argent pour irriguer, ce qui entraîne des restrictions d'eau, puis on paie pour aider les agriculteurs durant la sécheresse. (...) Le maïs n'est pas bon pour les quantités d'eau consommées, mais il n'est pas bon non plus pour la qualité de l'eau. La dernier rapport de la cellule d'orientation régionale pour la protection des eaux contre les pesticides en Bretagne énonce, dans un inventaire à la Prévert, la longue liste des herbicides versés sur le maïs et retrouvés dans l'eau : diméthénamide, acétochlore, métolachlore et, plus curieux, alachlore et atrazine, pourtant tous deux interdits.

Patate chimique

Pour maintenir le rendement, toutes les patates doivent être arrachées le même jour. La seule solution : l'herbicide. Même pour les Rolls des pommes de terre, les jolies primeurs. Pourquoi ? Le défanage chimique, on fait ça pour endurcir la peau de la pomme de terre primeur. Qui du coup va supporter d'être lavée. (...) On est donc obligé de défaner chimiquement les pommes de terre parce que le consommateur, notamment parisien, n'achètera pas de patates qui ne soient parfaitement lavées et rutilantes. Absurde. D'autant que la patate lavée se conserve bien moins longtemps que sa consoeur terreuse.

La tomate de Kafka

Chaleur, humidité, pas assez de soleil, ça fait peu pousser les tomates à contre-saison et en Bretagne, mais ça fait également pousser les champignons... C'est ainsi qu'on réussit l'exploit de créer des maladies dont ne souffre presque jamais la tomate quand elle est cultivée en pleine terre et en saison. Qu'à cela ne tienne (...) Pour pouvoir cultiver des tomates en hiver, sous des serres surchauffées, et éviter des champignons, on va gaver les plantes d'azote, qui pollue pourtant déjà largement nos nappes phréatiques. (...) Que répondent les sélectionneurs quand des scientifiques leur apportent la preuve que des tomates cultivées sous serre en hiver n'ont plus aucun intérêt nutritionnel ? Qu'il faudrait revenir à la raison et faire pousser les fruits en saison ? Non, ce serait trop simple. La conclusion des industriels est claire : il faut de toute urgence trouver une tomate enrichie avec tous les éléments qu'elle aura perdus en étant cultivée à contre-saison ! Bref, la solution vient de la super-tomate super-enrichie en vitamine C et en lycopène.

Une vie de cochon

Trois mois, trois semaines et trois jours plus tard, les porcelets naissent. Tous le même jour ? Oui, par le miracle des injections d'oestrogènes. Ainsi que des piqûres d'ocytocine grâce auxquelles les contractions et les montées de lait se déclenchent comme par magie. Pour ne pas freiner la cadence, on leur donne une bonne dose de spasmolytique et de vasoconstricteur. Mais cela ne dispense pas de la fouille. Car, désormais, les portées comptent 18 à 19 porcelets. (...) 19 porcelets? Mais une truie n'a que 10 tétines ! Bienheureusement, le génie génétique est passé par là, et la femelle en aligne fièrement entre 14 et 16... (...) Pour s'assurer que les précieuses tétines ne s'infectent pas, on donne préventivement aux truies une bonne dose d'antibiotiques et d'anti-inflammatoires. Pas de temps à perdre avec des mammites (inflammations des mamelles).

De l'azote pour faire du blé

Le blé meunier est rémunéré à sa teneur en protéines. Du coup, pour qu'il pousse vite et surtout pour qu'il soit bien chargé en protéines, les agriculteurs chargent la mule avec de l'azote (...). Problème : quand on répand trop d'azote au pied du plant de blé, il verse, tombe par terre, car la tige, trop haute, ne supporte pas la charge de grains, et la récolte en pâtit. Mais que faire alors ? Réduire les doses d'azote, peut-être ? Mauvaise idée : cela risquerait de diminuer les rendements et les teneurs en protéines. Heureusement, l'imagination fertile des fabricants de produits phytosanitaires a trouvé la solution. Les raccourcisseurs : des produits chimiques qui fonctionnent comme des hormones et rendent le plant de blé nain. En gros, on peut asperger le plant de blé d'azote puisque, grâce au miracle des raccourcisseurs, il ne grandira pas.

Le pot belge

Le cocktail détonant, le pot belge des animaux d'élevage hors sol, c'est un mélange de maïs, riche en énergie, et de soja, riche en protéines. Rien de tel pour faire grandir les bêtes dans des espaces réduits à la vitesse de l'éclair. (...) On a fait couler, à tort, beaucoup d'encre sur les pets des vaches. En réalité, le problème résiderait plutôt dans les rots de ces ruminants, qui contribueraient, l'air de rien, à 18 % des émissions de gaz à effet de serre. Il faut dire qu'à force de lui faire ingurgiter du maïs fermenté, la pauvre bête pète et rote comme un soudard.

Ce livre est maintenant disponible en format poche
Editions J'ai Lu, janvier 2013


Vidéos

L'émission "C à dire !" avec Isabelle Saporta


Isabelle Saporta chez Ruquier pour "On n'est pas couché" (en 2 parties)



Isabelle Saporta : "Le scandale de la viande de cheval au centre d'un système pourri"


No steak, d'Aymeric Caron

No steak
d'Aymeric Caron

Bientôt, nous ne mangerons plus de viande. Nous cesserons définitivement de tuer des êtres vivants - 60 milliards d’animaux chaque année - pour nous nourrir.

D’abord parce que notre planète nous l’ordonne : en 2050 nous serons près de 10 milliards, et nos ressources en terres et en eau seront insuffisantes pour que le régime carné continue à progresser.

Mais au-delà des raisons économiques et écologiques, le passage au végétarisme va faire partie d’une nouvelle phase de notre évolution. La science nous prouve en effet un peu plus chaque jour que, contrairement à ce que nous avons longtemps prétendu, les animaux que nous exploitons sont des êtres sensibles, intelligents et sociaux. Dès lors, avons-nous encore le droit de les manger ? Le développement de l’éthique animale nous oblige aujourd’hui à reconsidérer nos devoirs vis-à-vis des autres espèces.

Aymeric Caron a mené l’enquête pour décrire, avec verve et humour, tous les aspects de notre étrange rapport à la viande. Pourquoi les chats et les chiens ont-ils un palace qui leur est dédié au Canada alors qu’en Chine ils peuvent finir au fond d’une casserole ? Pourquoi avons-nous choisi de manger en priorité des cochons, des poulets et des boeufs ? Comment ces animaux de consommation sont-ils produits ? Pourquoi Bill Clinton, Carl Lewis et Bryan Adams ont-ils décidé d’arrêter la viande ? Les végétariens vivent-ils vraiment plus longtemps que les carnivores ? Comment peut-on remplacer les protéines animales ?

Lui-même végétarien depuis plus de vingt ans, Aymeric Caron nous fait partager son expérience. Se gardant de tout prosélytisme et refusant les catéchismes de tout bord, il nous explique de manière limpide pourquoi, un jour, la viande disparaîtra.

No steak, Aymeric Caron, Editions Fayard, janvier 2013, 360 pages

A propos de l'auteur

Aymeric Caron est journaliste. Il a été grand reporter, a travaillé à Canal + et Europe 1. Depuis septembre 2012, il fait partie de l’équipe d’On n’est pas couché, animée par Laurent Ruquier sur France 2.

Pour en savoir plus

- Le site d'Aymeric Caron
- Le site des Editions Fayard
- L'excellent documentaire : Ces animaux malades de l'homme
- Ces bêtes qu'on abat, de Jean-Luc Daub
- Bidoche, de Fabrice Nicolino
- Halal à tous les étals, de Michel Turin
- Le cochon qui chantait à la lune, de Jeffrey Moussaieff Masson
- Le site de l'association L214
- Vegan, pour un monde meilleur

Au sommaire

- Avant-propos : L'angoissante tristesse du végétarien
- Le Rien et le Lien : Infos pratiques pour la route
- Combien de végétariens dans le monde ?
Raison n°1 : Parce que la viande détruit la planète
- Deux végétariens dans les airs
- Le Québec et les animaux
- Les nouveaux mangeurs de viande
- La viande contribue à la faim dans le monde
- Viande, calories et déforestation
- 1 kilo de viande = une année de douche
- La viande accentue le réchauffement climatique
Raison n°2 : Parce que nous sommes incohérents avec les animaux
- Menus plaisirs pour chiens et chats
- Chiens et chats sans plaisir au menu
- Phobies et folies
- Salma l'entomophage
- Amours vaches, chiennes ou cochonnes : tout et son contraire
- Tout ce qui a quatre pieds, sauf les tables
- Aimer l'agneau ou les agneaux ?
- Domestique ? De compagnie ? Apprivoisé ?
- La gueule du maître
- Nos premiers amis sont des animaux
Raison n°3 : Parce que l'on n'assume pas la mort de l'animal que l'on mange
- Pas de mort à table
- Une page de pub
- La production industrielle remplace l'élevage
- Comment vivent les animaux que l'on mange ?
- Comment meurent les animaux que l'on mange ?
- Meurtre à distance
- Le jour où j'ai arrêté de manger de la viande
Raison n°4 : Parce que l'amour de la viande est culturel, pas naturel
- Végétariophobie : le racisme de l'assiette
- L'homme est-il programmé pour manger de la viande ?
- Des recettes qui divisent le monde
- Le camembert, le tofu et les oeufs qui puent
- Le goût et le dégoût
- Je remplis ma panse donc je suis
- On ne mange pas seulement pour se nourrir
- L'attachement symbolique à la viande
- La France, bonne élève de l'éducation à la viande
- La viande, un gouffre financier pour le contribuable
- Le ski, la fourrure et les Amérindiens
- L'homme aurait-il dû rester cannibale ?
- Antibiotiques, bactéries, farines animales, etc.
Raison n°5 : Parce que nous n'avons pas besoin de viande pour vivre
- Végétarisme, sport et sexe
- Moins je mange de viande, plus je vis vieux
- La viande tue deux fois
- Plus de protéines dans le soja que dans la viande
- Anne-Marie Roy, diététicienne sans viande
- Fabriquer de la viande... sans animaux
- Le plaisir de manger végétarien
Raison n°6 : Parce que les animaux que nous mangeons nous ressemblent
- "Ce n'est que des bêtes"
- L'illusion du propre de l'homme
- Le vernis de la culture pour cacher notre animalité
- Empathie
- Mettre les poules sur un divan
- L'animal est une personne intelligente
- Pourquoi l'homme a inventé l'animal
- Douleur et souffrance
- Les animaux que nous mangeons sont-ils moins sensibles que les autres ?
Raison n°7 : Parce que la morale nous commande d'arrêter la viande
- "La viande est un meurtre"
- Maltraiter un animal est (parfois) illégal
- L'animal, un bien auquel on fait du mal
- JBJV, le spécialiste français de l'éthique animale
-. Quel genre de philosophe êtes-vous ?
- Peter Singer, Tom Regan, Gary Francione
- Quels droits pour les animaux ?
- Défendre les animaux ou les hommes ?
- Mon éthique personnelle ?
- L'émergence du mouvement végan : de Bill Clinton à James Cameron
- Les végés étaient fermés de l'intérieur
Raison n°8 : Parce que le végétarisme est moderne depuis des millénaires
- Les Indiens Jaïns et Bishnoïs, peuples végétariens
- Le cheval de Nietzsche, le chien de Kundera et celui de Schopenhauer
- Adam et Eve étaient pourtant végétariens
- "Cela crie mais cela ne sent pas !" : l'héritage de Descartes
- Michel Onfray, intellectuellement végétarien
- Le théorème sans viande de Pythagore
- De Plutarque à Hubert Reeves : vingt siècles de végétarisme
- Conclusion
- Remerciements
- Notes

Un extrait du chapitre :
Le jour où j'ai arrêté de manger de la viande

../.. Nous sommes tous plus ou moins des saints Thomas qui ne croyons que ce que nous voyons. L'image sert à croire, mais elle sert surtout à comprendre. Il a fallu que la télévision nationale canadienne Radio-Canada, en 1964, diffuse des images très dures pour que la chasse au phoque soulève l'indignation. On y voyait un chasseur dépecer un bébé phoque, celui-ci étant encore vivant tandis que le couteau le transperçait et l'ouvrait de part en part.
Moi-même, je suis définitivement devenu végétarien un soir, aux alentours de minuit, en regardant des images. J'avais 21 ans et j'étais étudiant en école de journalisme. Le processus qui allait faire de moi un végétarien était déjà enclenché depuis longtemps, et ma consommation de viande avait déjà largement diminué. Au début de l'adolescence, j'avais décrété que je ne mangerais plus de viande d'animal jeune. Il me paraissait inutilement cruel de supprimer une vie à peine commencée au prétexte que le goût de la viande en est meilleur. J'ai donc cessé de manger de l'agneau et du veau.
Quelques années plus tard, je prolongeais mon raisonnement : pourquoi ôter la vie à des animaux de petite taille, dont la chair ne peut nourrir que très peu d'estomacs humains ? Quitte à tuer un être sensible pour satisfaire notre appétit, faisons au moins en sorte que ce sacrifice soit utile à un maximum de personnes, comme c'est le cas quand on exécute un boeuf ou un porc ! Je décidai alors de supprimer de mon alimentation les plus petites espèces, tels les lapins ou les oiseaux. J'en vins logiquement à bannir aussi de mes achats les morceaux de poulet. Je n'étais pourtant pas encore tout à fait tranquille. J'avais pleinement conscience du contenu réel de mon assiette et la viande me plaisait de moins en moins. Son goût et sa substance me devenaient presque désagréables. Le sang s'écoulant du bout de chair réchauffé à la poêle commençait à m'indisposer. J'étais par ailleurs de moins en moins à l'aise avec mes propres contradictions : alors que j'emmenais mes chiens chez le vétérinaire au moindre bobo, je fermais les yeux sur la souffrance des animaux d'élevage que je consentais encore à consommer. Mes proches, pour lesquels le végétarisme s'apparentait à cette époque à une secte étrange, me rassuraient en affirmant que les abattoirs n'en étaient plus au temps où l'on massacrait les animaux à la massue. Ils soutenaient que les bêtes étaient aujourd'hui tuées sans douleur. Et, sans chercher beaucoup plus loin, par facilité sans doute, j'acceptais de les croire. Cette assurance d'une "mort paisible" me permettait d'endormir quelque peu ma conscience.
Et puis, une nuit, je suis tombé sur un reportage dans le journal de France 2. Une vidéo tournée clandestinement dans un abattoir. Elle montrait comment les animaux sont traités lorsqu'ils sortent des camions qui les amènent à la mort. On y voyait entre autres une vache vivante suspendue par une patte au moyen de je ne sais plus quel engin, puis lâchée violemment sur le sol quelques mètres plus bas. Elle agonisait ensuite, secouée de spasmes. Une autre, visiblement blessée, ne pouvait pas se tenir debout et était frappée avec un bâton par un salopard en blouse. D'autres scènes similaires témoignaient des souffrances infligées à des bêtes apeurées quelques instants avant leur mort. C'était donc cela, nos abattoirs exemplaires ? C'était cela, la fin de vie des animaux d'élevage ? Mais alors, le reste de leur existence devait être à l'avenant !
Alors que l'écoeurement me gagnait devant ma télé, me revint aussi en tête l'image de ces camions régulièrement croisés sur l'autoroute, remplis de cochons entassés, cherchant un peu d'air à travers les grilles de leur cage roulante. Ces chargements qui m'avaient toujours indisposé, et dont je tentais immédiatement de chasser le souvenir après les avoir dépassés.
Beaucoup d'omnivores deviennent végétariens après avoir été confrontés à une réalité qu'ils découvrent dans un document vidéo. Ces preuves par l'image ont longtemps circulé dans les seuls milieux associatifs, mais Internet permet aujourd'hui davoir un accès facile à des centaines de films qui témoignent de la vérité de l'exploitation animale. Il est de plus en plus difficile d'affirmer : "Je ne pouvais pas le savoir." Aujourd'hui, deux ou trois clics suffisent.
Ce jour-là, devant ma télévision, à cet instant précis, je décidai que plus jamais je ne mangerais de viande. Et si j'avais su plus tôt, si j'avais vu plus tot, j'aurais arrêté plus tôt. Mais, comme un cancer qui nous ronge ou une femme qui nous trompe, a-t-on vraiment envie de savoir ? A-t-on envie de dire adieu à une tranquillité certes illusoire, mais confortable ? (fin du chapitre)

D'autres extraits
Source

Une vie de poule

Pratiquement chaque être humain sur terre a une poule pondeuse qui travaille pour lui, puisque au total on en dénombre 5 milliards (...) La France utilise 46 millions de poules pondeuses par an. Près de 80% d'entre elles sont élevées de manière industrielle, en batterie. Ces poules pondeuses vivent entassées à plusieurs dans ces cages alignées à l'intérieur de hangars qui contiennent jusqu'à 100.000 oiseaux. Dans sa cage de batterie, chaque poule européenne disposait jusqu'en 2012 d'un espace correspondant à une feuille A4 (550cm2). Désormais, elle bénéficie officiellement d'un espace supplémentaire équivalant à... un Post-it ! (...) Les poules vivent dans des conditions de stress et de détresse psychologique et physique qui génèrent de la violence, et même du cannibalisme (...) A cause de cela, il est fréquent qu'on leur coupe le bec (sans anesthésie, bien sûr) avec une lame chauffante peu de temps après leur naissance, ce qui, outre la souffrance immédiate, occasionne une excroissance qui les handicape ensuite pour manger.

Les poules vivent dans le noir (les hangars n'ont pas de fenêtres), mais des lumières électriques sont allumées régulièrement pour stimuler artificiellement la ponte, ce qui permet d'obtenir environ 300 oeufs en une année, soit deux fois plus que les races d'il y a cinquante ans. (...) Au bout d'un an, la poule finit comme bouillon cube, viande pour chiens et chats ou dans des raviolis.

Une industrie sous perfusion

Le marché de la viande tient largement grâce aux subventions. Subventions de l'Europe en premier lieu. L'association L214, qui lutte en France contre les souffrances infligées aux animaux d'élevage, révèle que le montant des aides de l'Union européenne aux productions animales s'élevait en 2009 à plus de 3 milliards d'euros. (...) L'Europe subventionne aussi les campagnes de promotion de la viande : ainsi, en 2008, le Centre d'information des viandes a décroché une aide de près de 900.000 euros sur trois ans. Et puis il y a les subventions nationales. Toujours selon L214, en 2008, la filière cunicole (les élevages de lapins) a bénéficié de 1 million d'euros. En 2009, les producteurs laitiers se sont vu attribuer une aide exceptionnelle de 15.000 euros par exploitation. (...) Selon l'OCDE, la pollution des eaux aux nitrates et aux pesticides coûte entre 1 et 1,5 milliard d'euros à la France chaque année. Payés par le contribuable.

Vive le steak de soja !

Pas de viande = pas de protéines. Voilà une idée reçue qu'il faut démentir une bonne fois pour toutes. D'ailleurs, l'aliment qui fournit le plus de protéines n'est pas d'origine animale : il s'agit du soja. Il en contient environ 40%, soit deux fois plus que la viande (de 15 à 20%). D'autres légumineuses sont des sources importantes de protéines : les haricots secs, les lentilles et les pois chiches (autour de 20%), ou encore l'arachide (près de 30%). En ce qui concerne les céréales, on compte entre 10 et 15% de protéines dans le riz, le blé, l'orge, le millet, le seigle, le sarrasin, l'avoine, le quinoa, le maïs, le Kamut et l'épeautre. On en trouve environ 25% dans le germe de blé (...) Les graines oléagineuses telles que les graines de lin, de sésame, de tournesol et de pavot contiennent environ 20% de protéines. Les épinards, les brocolis ou les algues sont également particulièrement riches en protéines. (...) Dernier argument des ardents défenseurs de la viande : la vitamine B12, qui sert à la formation des globules rouges dans le sang, ne se trouve quasiment pas dans les plantes. Serait-ce enfin la preuve qu'on ne peut se passer de viande ? Eh bien, non. Car la B12 est présente dans le lait et dans les oeufs.

Le mythe de la mort douce

Depuis 1964, la loi française oblige à étourdir les animaux de boucherie avant la saignée, et ce pour deux raisons : réduire la douleur de l'animal au moment de la mise à mort et assurer la sécurité du personnel. L'étourdissement se pratique soit à l'aide d'un matador (un pistolet qui perfore le crâne jusqu'à la cervelle), soit par électronarcose (la tête est plongée dans un bac rempli d'un électrolyte - c'est la méthode utilisée pour les volailles), soit par administration d'une décharge électrique derrière la tête, soit par gazage.

L'étourdissement doit garantir que l'animal est inconscient lorsqu'il est tué. Mais, dans les faits, les choses ne se passent pas toujours ainsi. (...) Fréquemment, le courant utilisé pour l'étourdissement par décharge électrique n'est pas suffisamment fort, ou les pinces sont mal placées sur la tête de l'animal. Il faut donc recommencer l'opération, ce qui occasionne une douleur supplémentaire. Pour l'électronarcose, les volailles sont suspendues par les pattes afin que leur tête soit plongée dans un bain électrifié. Mais, souvent, l'animal relève la tête, échappant à l'anesthésie, ou bien se débat au moment où il est accroché par les pattes : ses ailes touchent alors l'eau électrisée, ce qui lui vaut une violente décharge électrique, sans l'endormir pour autant. Parfois encore, le temps entre l'étourdissement et l'égorgement est trop long et l'animal reprend conscience. L'étourdissement n'est donc pas une garantie de mort tranquille.

"Pourquoi on ne mangera plus de viande"
Entretien avec Aymeric Caron
Propos recueillis par Alexandre Le Drollec
Source

Aymeric Caron publie “No Steak” (Fayard). Le chroniqueur de "On n’est pas couché", lui-même végétarien, prédit l’avènement du végétarisme universel dans un futur proche.

Ecrire "No Steak" semble vous avoir libéré d’un poids.

Ce n’est pas un coming out mais, oui, j’avais des choses à dire sur ce que j’éprouve depuis vingt ans que je suis végétarien. J’ai souvent dû faire face à des sarcasmes à cause de ce régime alimentaire qui, aux yeux de beaucoup, paraît bien particulier. Pendant des années, je n’ai pas souhaité me justifier. Mais quand on est végétarien, on doit forcément expliquer pourquoi. Aujourd’hui, j’en parle très librement.

Comment êtes-vous devenu végétarien ?

Ca s’est fait sur une dizaine d’années. J’ai d’abord réalisé que l’homme avait un problème dans ses rapports avec les animaux : précautionneux avec les animaux de compagnie, tout l’inverse avec les autres. J’ai un temps été bercé par l’illusion que les animaux mangés étaient bien traités. Mais un jour, j’ai vu un reportage sur la réalité des abattoirs. J’ai basculé "dans l’autre monde".

“Le végétarien est chiant”, écrivez-vous. Vous êtes chiant ?

Oui, le végétarien est chiant. Il ennuie tout le monde. Il est celui qui, à table, quand il est invité, créé un problème. Le végétarien est aussi celui qui remet en cause les certitudes des autres. Il force le non-végétarien à s’interroger. Donc il est chiant. Et puis si on ne mange pas de viande, c’est qu’on n’aime pas les plaisirs de la chair. Le végétarien est morne, triste, chiant.

“L’animal est une personne intelligente”, écrivez-vous. C’est une conviction ?

Je m’appuie sur des travaux de scientifiques qui ont étudié le comportement des éléphants, des dauphins ou des rats. Ce sont des faits. Je fais là mon métier de journaliste. Quand j’ai couvert les conflits en Irak ou en Afghanistan, de la même manière, je m’appuyais sur des faits. Ce ne sont pas des convictions sorties de nulle part.

Vous vous défendez de tout prosélytisme. Le parti pris est pourtant là.

J’apporte des informations. Maintenant, le livre s’appelle “No Steak”. Donc, évidemment, le parti pris est d’expliquer pourquoi on ne mangera plus de viande et pourquoi je suis partisan du fait qu’on n’en mange plus. Je l’assume. Ce serait hypocrite de dire le contraire.

Vous avez été grand reporter : en Irak, au Kosovo, en Afghanistan. Le terrain ne vous manque pas ?

Ce sont des terrains qui abiment. On est toujours dans l’intranquillité. Une intranquillité liée à l’endroit d’où l’on revient, et à l’endroit où on va partir. Aujourd’hui, j’ai gagné en sérénité.

Vous avez rejoint “On n’est pas couché” en septembre. Comment vivez-vous votre nouvelle médiatisation ?

Je n’y pense pas vraiment, même si j’ai bien conscience que cette émission a changé quelque chose dans ma vie. Ca a été une chance. “On n’est pas couché” est l’un des rares espaces de liberté pour les journalistes, et pour la pensée en général. On y est moins formatés et plus libres que dans d’autres émissions dites plus journalistiques.

Ca a été facile de trouver le ton juste ?

Je suis arrivé dans une émission qui obéit à une mécanique que tout le monde connait. Natacha Polony avait déjà ses marques, pas moi. J’ai dû essayer de trouver ma place. Il m’a fallu un peu de temps pour comprendre l’émission de l’intérieur. Donc oui, il y a eu des choses à régler et des ajustements à trouver. Au niveau de la rythmique, de la tonalité et du bon moment pour intervenir.

Quels sont vos projets ?

Faire de "No Steak" un documentaire. Avec une équipe, on travaille d’ores et déjà sur un synopsis.

Avec la sortie du livre, le chroniqueur va désormais être chroniqué ?

Et c’est bien normal. Je suis très heureux d’être chroniqué, d’être critiqué même. A partir du moment où mon rôle consiste à proposer une lecture critique du travail des autres, il est tout à fait normal que mon travail soit, lui aussi, soumis au feu des critiques. Je suis prêt à jouer le jeu à 100%. Ca va peut-être permettre à certaines personnes de se défouler. Qu’elles ne s’en privent pas surtout !