06 janvier 2013

L'excellente série du chat Moune (en 5 volumes), de Philippe Ragueneau


Vous êtes visiblement nombreux à apprécier cette note puisque c'est la plus visitée, alors pour bien démarrer cette nouvelle année, j'ai ajouté des extraits de chaque tome, pour ceux qui ne connaissent pas encore le chat Moune, et le style délicieux et unique de Philippe Ragueneau.

L'histoire édifiante et véridique du chat Moune (1)

Présentation

Le chat Moune, c'était un chat de rue, sans Dieu ni maître, à tout le monde et à personne. Mais pas de n'importe quelle rue, quand même : la nôtre, rue Villehardouin, dans le Marais, près de la place des Vosges... Question standing, ça vous pose un chat de rue, non ?
Depuis dix ans il arpentait nos trottoirs, par canicule ou verglas, passant chez Madame Coquibus, pour les hors-d'oeuvre, à la loge des Siri, pour le plat de résistance et, pour le dessert et le pousse-café, risquant une pointe chez Madame Sabatté... En attendant, sans lui, nous n'aurions connu personne... Il nous a présenté à ses amis, qui sont devenus les nôtres, et c'est en parlant chat (ou chien) avec nos bons voisins qu'une petite rue de Paris est devenue notre village.
Mais il a fait mieux, la Moune... Parce que la façon dont il a tortillé ma bonne femme - Catherine Anglade, pour les téléspectateurs - c'est du grand art, croyez moi ! "Moi j'aime surtout les chiens", nous avait-elle annoncé tout en essorant le vagabond trempé par une méchante averse. "Ah oui ? avait ruminé la Moune dans ses moustaches. Eh bien, on va bien voir..."
Maintenant il couche sur notre lit. Tout comme Christine Fabrega, témoin de la scène, l'avait prédit. Et nous, nous habitons chez lui. Mais du moment qu'il veut bien nous y tolérer...
Si l'histoire de cette tendre et tumultueuse conquête vous amuse...

L'histoire édifiante et véridique du chat Moune, Philippe Ragueneau, Editions Albin Michel, 1981, 210 pages

Extraits choisis - Tome 1

p87-p90
../.. Le vendredi soir, Moune et les vauriens attachés à sa fortune s'installaient pour la nuit dans les décombres des services comptables. Comment savaient-ils que le lendemain samedi personne ne viendrait les déranger ? Mystère. Toujours est-il qu'ils ne se trompaient jamais de jour, ce qui nous plongeait dans des abîmes d'admirative perplexité. Le jour suivant, généralement, Monseigneur s'annonçait chez nous par une série d'appels brefs et impérieux. Mais, ce samedi-là, il ne parut point. Ni le lendemain dimanche.
Nous commencions à nous inquiéter.
Sitôt libérée de son émission dominicale et de retour chez elle, Catherine déclencha le plan Orsec. La première alertée fut, naturellement, Mme Sabatté, agrégée de Moune.
"Eh non, madame Anglade, je ne l'ai pas vu non plus. Mais je vais me renseigner. Je vous rappelle."
Installés au poste de commandement du dispositif, nous avions mission d'attendre les informations que les éclaireurs, lancés sur la piste, ne manqueraient pas de nous rabattre.
Le téléphone grésilla. Mme Sabatté nous lut le premier communiqué : "On l'a entendu miauler ce matin vers neuf heures. Il est, paraît-il, enfermé dans les caves des Bijoux Fix. J'ai envoyé des voisins pour s'en assurer."
Cependant que la patrouille progressait en direction des ruines, Catherine et moi courions à la penderie pour nous affubler de nos survêtements sportifs, chausser de vieux croquenots et empoigner les armes du spéléologue : lampe-torche, marteaux et cordelettes. Devant le soupirail, un voltigeur avancé nous arrêta :
"Il n'est plus dans les caves.
- Ben où est-il alors ?"
M. Debord (il s'était présenté) pointa un index en direction du dernier toit encore debout :
"Là-haut..." dit-il sans apparente émotion. Et il ajouta :
"Quel loustic ! (A preuve qu'il le connaissait bien.)
- Mais comment est-il passé des caves aux toits ? s'étonna Catherine.
- Avec lui, vous savez, faut s'attendre à tout." (Décidément, il le connaissait très très bien.)
Il ne restait plus qu'à trouver une échelle de convenable portée, ce qui prit du temps. Tout là-haut, en équilibre sur sa gouttière, Moune suivait les opérations de sauvetage avec plus d'intérêt que d'angoisse. De temps à autre, il lançait vers nous un miaou d'impatience : "Ca vient, oui ? J'ai la dent, moi !"
En bas, les gens de la rue s'étaient agglutinés. A la fin des fins, on dénicha dans une pièce poussiéreuse aux équilibres précaires une échelle qui pouvait convenir. Mais l'amener à pied d'oeuvre ne fut pas une mince affaire car il fallait progresser dans des entassements de pierres et de poutres brisées qui masquaient de périlleuses crevasses.
"J'y vais !" annonça audacieusement M. Debord.
Il avait été le premier sur les lieux, il avait la priorité. Je surpris, dans l'oeil de Catherine, la lueur de la frustration.
Lorsque le sauveteur, à pas prudents, redescendit, tenant dans ses bras l'acrobate, quelques applaudissements spontanés partirent du public. La Moune les prit pour lui et toisa son monde d'un regard indulgent.
Mais on ne sut jamais comment il était passé de la cave au toit. ../..

p137-p139
../.. Ce soir-là, j'avais descendu le chat de bonne heure car le temps, subitement radouci, invitait aux flâneries nocturnes. Sitôt dans la rue, il avait filé par sa chatière et disparu sur le chantier ainsi qu'il le faisait toutes les nuits. J'étais remonté retrouver Catherine devant un film de Claude Lelouch.
Nous étions bien. La journée avait été rude. Mon whisky était bien dosé. Le film promettait beaucoup. Nous ne pensions à rien, à rien d'autre qu'à cette bonne soirée qui s'annonçait, les pieds dans les charentaises, avec, autour de nous, un parfum de fleurs fraîches qui rôdait, subtil, et l'éclairage adouci levant, sur les toiles peintes, des aurores de Grand Siècle. Et, brusquement, une explosion toute proche nous fit sursauter. Nous sûmes immédiatement qu'elle venait du chantier. De la fenêtre où nous nous étions précipités ensemble, on ne voyait rien de plus qu'une très légère fumée, vite dissoute dans l'obscurité. En quelques secondes nous étions rhabillés et dans la rue. J'appelai la Moune sans aucun souci des voisins, mais il ne répondit pas. Par les interstices des planches disjointes, je scrutais avidement des portions de sol défoncé, le fouillis des matériaux... Il faisait trop sombre et les ouvertures étaient trop étroites. Je courus jusqu'à l'angle de la rue où je savais qu'une brèche plus large me permettrait une vue en enfilade. Et, d'un coup, je me sentis glacé des pieds à la tête... A dix mètres de moi, une forme noire gisait sur un enchevêtrement de câbles. J'apercevais des pattes, toutes raides et tendues, une bosse légère qui devait être la tête, une ombre allongée : la queue... J'appuyai mon front contre ce bois frais qui sentait encore la forêt, submergé de tristesse...
Catherine, de l'autre côté de la rue, fouillait toujours, du regard et de la voix, les buissons noirs qui bordent le mur de l'école. Non, je ne lui dirais pas tout de suite. Je voulais qu'elle dorme ce soir, je la savais fatiguée. Demain matin, je la préparerais, tout doucement. Je lui parlerais du chien que nous avions voulu si longtemps, des chats qui disparaissent un beau jour parce qu'on leur a pris leur territoire, des vacances prochaines qui nous éloigneraient de toute façon... J'allais vers elle, sans me presser, et je savais que l'obscurité ne lui permettrait pas de lire sur mon visage. Elle me regardait, tranquille, traversant la chaussée, m'approchant d'elle et, lorsque je fus à ses côtés, elle sourit et tendit le bras vers la haie :
"Regarde... Il est là... Je crois qu'il a eu très peur et qu'il veut monter."
Le bon Dieu des hommes et des bêtes a rarement senti monter vers lui un merci plus fervent... Accroupi contre la grille, la gorge nouée, je grattai le petit nez noir de ma Moune, ronronnant et bien vivant. Oui, cela avait été une belle peur et il ne fut point nécessaire de le supplier pour qu'il escaladât la grille ! Qu'il était chaud et doux dans mes bras, ce petit con !
Le lendemain, j'allai identifier le chiffon plein de graisse qui m'avait fourvoyé. (On n'a pas idée de laisser traîner par terre des chiffons pleins de graisse qui ressemblent, la nuit, à des chats !) ../..

p167-p168
../.. C'est comme le jeu du sac... Qui ça peut intéresser, le jeu du sac ? Uniquement des gens qui ont un quatre pattes à la maison. Vous me direz qu'ils sont dix millions et que ça fait du monde... Je veux bien. Mais pour les autres ? Débile, le jeu du sac. Passe-temps pour attardé mental. A se taper la coloquinte contre le plafonnier, le jeu du sac... Tout de même, je le trouve rigolo, vous savez... Tenez, monsieur, vous qui me semblez intelligent, supposez que vous ayez un chat. Noir de préférence. Supposez qu'il soit dans les sept, huit heures du soir, le moment, justement, où le chat en question commence à s'énerver parce qu'il a dormi tout son saoul et qu'il est largement temps de descendre pour chasser la souris sur le chantier. N'importe quel chantier. Supposons que vous ayez, dans un bahut, un de ces grands sacs en papier fort comme on en trouve aux caisses des selfs. Supposons. Alors vous ouvrez le sac, vous l'ouvrez bien grand, et vous vous postez à l'extrême bout de la pièce par rapport au chat supposé. Vous agitez un peu le sac pour que le papier crisse, ce qui l'excite énormément. Vous voyez alors le chat dont je parle s'accroupir, bander ses muscles, balancer le croupion et fixer le machin d'un oeil sauvage. Et tout d'un coup, hop ! une fusée supersonique traverse la pièce et s'engouffre dans le sac avec un bruit de tonnerre. Ca surprend, monsieur, ça surprend. Et finalement, elle lui plaît, au chat, cette petite maison japonaise où l'on tient tout entier sauf la queue qui dépasse. Alors vous prenez le sac par les anses, vous ramenez le paquet de chat au point de départ, vous videz, et vous revenez vous poster. On peut jouer comme ça un bon quart d'heure... Mais à force de recevoir des têtes de chat à la vitesse d'un obus de 75, le sac finit par crier grâce. Et le chat qui se lançait dedans pour la dixième fois, avec une fureur bestiale, perce le fond du sac, fait de l'autre côté une glissade de trois mètres et se retrouve le nez contre la plinthe. C'est à cet instant précis que le jeu du sac vaut le déplacement, voyez-vous... Car le regard du chat, qui ne comprend rien à ce qui s'est passé, cela, monsieur, ça ne peut se raconter. ../..

Les nouvelles aventures du chat Moune (2)

Présentation

Je ne pouvais plus faire autrement... Vous étiez si nombreux à me réclamer une suite à "L'histoire édifiante et véridique du chat Moune" qu'il fallait bien que je m'y mette.
Oh ! ce n'était pas la matière qui manquait, car ce bougre d'animal nous en invente une tous les jours ! J'ai donc pris ma plus belle plume et entrepris de relater quelques autres mésaventures du personnage. Mais, pour tout simplifier, Monseigneur prétendait mettre son grain de sel en toute chose. Or, qui peut se vanter d'avoir jamais eu le dernier mot avec un greffier ? C'est ainsi qu'il m'a arraché la promesse de faire imprimer ses réflexions, au même titre que les miennes.
Je n'aime pas tellement écrire à deux, mais au moins, il m'a fichu la paix. Et petit à petit, tout a coulé de source : le destin tumultueux de son copain Titi, les jeux du soir, l'oiseau tombé du nid, l'histoire du rouquin, la conquête des voisins, le coup de l'ascenseur, les parties de cache-cache avec les chiens du quartier, le piège du chantier...
J'ai même lu dans ses beaux yeux tilleul qu'il nous avait aussi choisis, pour cette dangereuse liberté que nous lui laissions, en contrepartie du bonheur de l'aimer...
Cette merveille de Moune !

Les nouvelles aventures du chat Moune, Philippe Ragueneau, Editions Albin Michel, 1983, 206 pages

Extraits choisis - Tome 2

p39-p41
../.. Les périls de la grand'ville se présentaient parfois sous des formes inattendues... J'en eus la preuve un soir que je sortais mon chat et que, du pas de la porte, je m'assurais sans en avoir l'air qu'il se rendait sur son terrain de jeu favori et non du côté de la funeste rue de Turenne.
Ce terrain de jeu, les amis de Moune l'ont déjà compris, c'est le chantier d'à côté où s'édifie, en lieu et place des ateliers Fix, un grand ensemble immobilier, passablement incongru dans le périmètre dit "sauvegardé" du Marais.
../.. Il subsiste encore, dans notre immédiat voisinage, un espace encombré d'engins et de matériaux et qu'une palissade isole de notre trottoir. Or, dans la palissade en question, une chatière, involontaire mais parfaitement dimensionnée, permet à la Moune de s'infiltrer dans le peu qui demeure de son ancien territoire.
Ce soir-là, pourtant, il ne semblait guère pressé d'aller fureter dans le secteur, ne fût-ce, d'ailleurs, que pour s'assurer qu'aucun squatter à quatre pattes n'en avait pris subrepticement possession. Non, il rôdaillait sous les voitures en stationnement, de préférence celles de gens garés là par hasard et qui, de ce fait, ne portaient pas sa marque. (Dans ces cas-là, Moune n'a rien de plus pressé que d'aller prendre possession des véhicules inhabituels en frottant un côté de sa tête contre tous les coins de carrosserie qui lui sont accessibles. Il y dépose ainsi les sécrétions de ses glandes temporales et, foi de greffier, l'objet lui appartient désormais ! On ne discute pas ! Cependant, comme l'appropriation est davantage à portée de tête s'il se glisse sous le châssis, il nous revient périodiquement à la maison fleurant bon l'huile rance et le poil collé par la graisse qui dégouline du pont arrière. Un enchantement.)
"Moune, tu veux que je t'aide ?... Laisse ces bagnoles tranquilles ! Qu'est-ce que tu en feras, barjo ?
- Je peux mener ma vie comme je l'entends, oui ? Du moment qu'elles sont dans MA rue, elles sont à moi aussi, ces bagnoles. N'avaient qu'à pas se coller là ! Non mais c'est vrai !
- Oui mais avec tout ça, tu n'as pas encore été voir à quoi ressemblait ton chantier, ce soir. Il a dû changer, à en juger par le remue-ménage des ouvriers depuis potron-minet !"
Je m'étais approché de la chatière pour pimenter sa curiosité en ajoutant le geste à la parole et - allez savoir pourquoi ? - je glissai une main dans l'ouverture. Une ficelle mince la barrait dans toute sa largeur. Intrigué, je tirai dessus et aussitôt une lourde pièce de bois me tomba brutalement sur la main. C'était un piège !... Et quel piège ! Un ouvrier qui avait peut-être trouvé une crotte sur son tas de sable ou qui, plus bêtement, s'imaginait, comme beaucoup d'imbéciles, que les chats noirs portent malheur, avait conçu cet engin diabolique. Ce madrier tombant sur la nuque de Moune le tuait net. J'en eus froid dans le dos !...
Je dégageai l'ouverture, laissai Moune entrer sans risques chez lui et montai d'une traite chez moi. Dans la bibliothèque, je pêchai un exemplaire de mon bouquin et, sur la page appropriée, j'écrivis cette dédicace :
"Je vous offre ce livre qui raconte l'histoire du chat Moune. Faites-moi l'amitié de le lire. Vous y découvrirez que Moune est l'un des plus anciens habitants de la rue. Ce terrain, sur lequel vous construisez, était son territoire. Il ne sait pas qu'un promoteur l'a acheté. Il croit que c'est toujours à lui... Moune est un chat merveilleux. Tendre et gentil. Je vous demande de le comprendre et de le protéger et par avance, je vous en remercie."
Je déposai le livre à l'intérieur de la palissade, tout contre la chatière, avec, agrafé à la couverture, une carte et ce petit mot : "Pour le monsieur qui avait placé le piège."
Le lendemain, rentrant du bureau, je courus aux nouvelles. Le livre avait disparu mais une main attentive avait soigneusement dégagé la chatière des gravats qui l'obstruaient à moitié.
A compter de ce jour, je n'y vis plus jamais l'ombre d'un traquenard.
Un samedi matin, alors que Moune, croyant les ouvriers absents, pénétrait dans son domaine, j'entendis une voix joyeuse s'exclamer :
"Tiens ! Voilà Monsieur Moune qui vient nous faire une p'tite visite !"
Je remontai chez moi, définitivement rasséréné. ../..

p123-p124
../.. "Où est le petit monstre ? ../..
- On a fait un tour ensemble, dans le quartier... Pour l'instant il en écrase sur le divan.
- Quel trésor..."
(Oui, bon, faut le dire vite...)
Comme il l'aime bien, ce divan, on lui a aménagé son coin bien à lui, avec cinq petits coussins : deux à plat pour ajouter au moelleux de la couche, deux contre le dossier pour qu'il puisse s'y adosser mollement et un derrière la tête pour fermer la "p'tite maison". C'était une idée de Catherine, cet agencement super-relax, tout ça parce que la veille il nous avait rejoints sur ce canapé où, côte à côte, nous nous abêtissions devant la télé (comme tous les ploucs) et qu'il s'était lové dans ce coin-là justement.
"Comme cela, il sera mieux, avoue..."
Pas de chance... Le lendemain, dédaignant la somme de gamberge et d'amour qui avait présidé à l'édifice, il avait d'un bond léger, sauté sur l'autre divan où il s'était répandu de tout son long, "à cru", pour ainsi dire, et avec des airs de victime. In petto, nous avions organisé, sur le siège choisi, un coin Moune tout semblable, avec cinq autres coussins.
Tout cela pour vous dire que si vous venez nous voir - on ne sait jamais -, vous ferez comme tout le monde : vous poserez vos fesses où vous pourrez, ce n'est pas notre problème. D'ailleurs il y a des fauteuils, pour les gens. A condition que le cher trésor ne soit pas dessus, naturellement... ../..

p173-p174
../.. C'était un samedi et Moune, qui reconnaît les samedis à des signes mystérieux auxquels je n'entends goutte, traînait son pelage charbonneux au ras des pavés. (Avec son manteau de fourrure boutonné jusqu'au cou, il avait plus chaud que les autres, le pauvre gros...) Il s'apprêtait à escalader le grillage de l'école lorsque, soudain, je le vis s'immobiliser, une patte en l'air. Il leva les yeux vers le ciel blanc de chaleur, coucha les oreilles en arrière et détala vers notre porche. Habitué aux lubies de mon loustic, je ramassai les débris de mon énergie et descendis lui ouvrir. Il fila d'un trait jusqu'au second, s'engouffra dans l'appartement en trombe et courut se cloquer sur le lit, entre les oreillers.
"Et alors, Moune, qu'est-ce qui se passe ? Tu n'as aucun monstre à tes trousses, que je sache ?
- Ecoute, vieux papa, chacun mène sa vie comme il l'entend... Balade-toi, tire sur ta pipe, va faire un tour dehors, prends l'air... Moi je me planque.
- Et tu te planques pourquoi, jobastre ? On peut savoir ?
- T'occupe."
J'étais bien avancé.
Je haussai les épaules et retournai à mon travail en traînant la savate.
Un quart d'heure plus tard, un violent coup de tonnerre me faisait tomber le stylo des doigts. Parce que la lampe, sur la tablette de mon bureau, inondait mon papier de sa lumière crue, je n'avais pas remarqué que le ciel s'était rapidement assombri au point de faire douter de l'heure. J'allai à la fenêtre, juste à temps pour admirer un fulgurant trait de feu qui visait probablement le génie de la Bastille et que ponctua dans l'instant un fracas de fin du monde. Sur quoi le déluge s'abattit sur les ardoises des toits, dispersant les passants qui couraient comme des fous, en bas, en quête d'un abri.
Dans la chambre, Moune s'était aplati dans les oreillers comme s'il eût voulu s'y dissoudre...
C'était donc cela qui l'avait fait remonter : cet orage apocalyptique que personne, dans le quartier, n'avait vu venir - sauf lui... ("Nos frères inférieurs"... Tu parles ! Par moments, j'aimerais en savoir autant qu'eux !)
Alors que je me remettais au travail, je le vis apparaître, rasant les murs. Il s'installa au beau milieu de la pièce, à égale distance des fenêtres du salon et de celles du bureau. Les éclairs allumaient tantôt les unes et tantôt les autres, et son oeil inquiet mesurait le bref espace qui le séparait de ces méchantes choses qu'escortaient le craquement sauvage du ciel qui se déchire et les lances drues de l'averse.
A tout moment son regard revenait vers moi pour mendier un peu de réconfort :
"C'est pas que j'aie vraiment peur, mais je suis bien content que tu sois là... Et si tous ces machins voulaient entrer, tu me défendrais, dis ?...
- Oui, la Moune. Ici tu n'as rien à craindre." ../..

Le grand voyage du chat Moune et autres histoires (3)

Présentation

Le chat Moune, vous connaissez ?... Un personnage ! Quand ce clodo, qui traînait dans notre rue depuis des lustres, a posé chez nous son balluchon, nous ne savions rien des chats, Catherine et moi. Aujourd'hui nous sommes devenus très savants... Et comme Monseigneur nous en invente une tous les jours, il m'a bien fallu reprendre la plume !
Tant qu'à faire, j'ai narré, dans la foulée, quelques autres histoires de chats, toutes aussi authentiques et - ce qui ne gâte rien - drolatiques ou émouvantes. Quand vous les aurez lues, vous ferez comme nous : vous vous laisserez piéger... Si ce n'est déjà fait...

Le grand voyage du chat Moune et autres histoires, Philippe Ragueneau, Editions Albin Michel, 1985, 216 pages

Extraits choisis - Tome 3

p45-p46

[Premières vacances d'été de Moune dans leur maison du sud. A leur arrivée, qui nous est relatée dans le livre avant l'extrait qui va suivre, Philippe Ragueneau et Catherine Anglade ont pris soin de ne pas laisser Moune sortir à l'extérieur pendant 2 ou 3 jours, le temps qu'il découvre les lieux, y dépose son odeur en se frottant contre les murs et les meubles, et se remette aussi de ses émotions (car on sait que la plupart des chats n'apprécient pas les trajets en voiture ou d'être déplacés de leur lieu de vie, cela les perturbe beaucoup). Il m'a semblé important de le préciser car ces "2 ou 3 jours sans sortir" sont une mesure indispensable à prendre lorsqu'on déplace un chat, cela peut éviter bien des pertes ou des incidents, et donc bien des peines...]

../.. Moune avait très vite réalisé qu'ici, en pleine cambrousse - de surcroît terra incognita -, la liberté surveillée serait la règle. J'avais, dans les tout débuts, plaidé pour un statut plus libéral :
"D'abord, les chats ne se perdent jamais. Et souviens-toi aussi de ce que nous ont dit les gens qui ont l'expérience : trois jours dans la maison, ça suffit pour qu'il l'adopte, l'apprécie et la retrouve.
- Moi je ne prends pas le risque, s'obstinait Catherine, butée. Quoi que tu en dises et curieux comme il est, il se paumera à tous les coups. Sans parler des chiens errants... Et des renards... Et de la route en bas... Et des chasseurs..."
Nous étions donc revenus à la case départ - vous vous souvenez ? La discussion à trois sur la question à cent mille francs : on l'emmène ou on le laisse [à Paris] ?
Le résultat de cette obstination était que nos sorties, avec la Moune, ressemblaient davantage au rallye Paris-Dakar qu'à une bonne promenade hygiénique sous le ciel de Haute-Provence... Lorsque l'heure avait sonné d'aérer Monsieur par une petite virée agreste, nous commencions par nous harnacher comme si nous nous apprêtions à traverser l'Amazonie : boots anti-dérapants, chaussettes montantes, gants épais, casquette bien vissée, pantalon à l'épreuve des barbelés et j'en passe, car Dieu sait où ses curiosités risquaient de nous entraîner dès lors qu'il était entendu qu'on le suivrait jusqu'au tréfonds du plus profond des terriers ! A peine dehors, le pensionnaire humait à grands traits l'air parfumé des collines, supputant la direction qu'il allait prendre et brusquement, sans prévenir, il filait droit sur le fourré le plus proche. A partir de cet instant, la course-poursuite commençait. Dans le sillage du fauve, nous foncions dans les halliers, tête baissée, cassant du bois mort, donnant du nez dans les branches basses, butant sur les racines, nous déchirant aux ronces, nous répandant dans les fossés, hagards, essouflés, apoplectiques, jusqu'à ce que, du fond ombreux d'une laie, nous parvienne le cri angoissé du coéquipier : "Je ne le vois plus ! Tu le vois, toi ?..."
On finissait tout de même par le récupérer, paisiblement assis sur une souche, goguenard et frais comme l'oeil. Ou bien l'un de nous le coinçait par miracle au sommet d'un muret de pierres sèches. Ou bien il surgissait devant nous, sur la route, tranquille comme Baptiste, alors que, désespérés, nous remontions chez nous pour alerter les voisins, les gendarmeries environnantes et les sapeurs-pompiers... Sacré Moune ! Il nous en a fait voir, du pays ! Grâce à lui nous avons visité le domaine comme jamais nous n'aurions osé le faire tant les ans et l'oubli ont enchevêtré une végétation prolifique. ../..

[Que tout le monde se rassure : ces sorties épiques sous surveillance rapprochée ne durèrent qu'un temps. Lorsqu'ils furent certains que Moune connaissait bien le domaine (vaste et non clôturé) et les limites à ne pas franchir, ils lui laissèrent alors plus de liberté.]

p59-p60
../.. "...Où s'est-il encore fourré ?..."
A l'instant de se mettre au lit et de sonner le couvre-feu, Catherine, comme tous les soirs, cherchait sa bête pour lui faire un dernier bisou et s'assurer que le cher trésor ne manquait de rien. Et, comme tous les soirs ou presque, le cher trésor avait disparu... Oh, pas bien loin, nous le savions ! Je l'avais remonté de sa rue un peu avant minuit ; derrière lui, j'avais bouclé à double tour la porte palière, sorti le petit "en-cas" pour fringales de noctambule, débarrassé la fourrure des mottes de terre, toiles d'araignées et feuilles mortes collectées au gré de déambulations hasardeuses, et abandonné Monseigneur à la recherche, toujours renouvelée, d'une planque pour la nuit. Oui, mais voilà, laquelle ?... Commencerait alors cette quête rituelle et un brin angoissée dont le résultat conditionnait un sommeil sans cauchemars, sitôt assurés qu'il n'avait point élu domicile dans la machine à laver ou la chaudière du chauffage à gaz.
Cette fois, Son Altesse ne s'était pas trop cassé la tête : elle avait décidé de se cloquer à l'intérieur du bahut rustique et c'est l'entrebâillement discret de la porte qui, la trahissant, m'avait mis sur la piste.
"Quelle idée ! s'exclama Catherine. Tu n'es pas bien, là-dedans, le chat ! Il est bourré à craquer, ce bahut !..."
Ce disant, elle ouvrait tout grands les battants et découvrait, à sa grande surprise, une sorte de petite niche aménagée au coeur du foutoir et dotée d'un fort moelleux coussin sur lequel Sa Seigneurie se prélassait. L'oeil sévère de ma douce épouse me fit baisser le nez :
"Tu ne crois pas qu'il a assez de plumards dans tous les coins ?..." ../..

Le chat Moune et ses copains (4)

Présentation

"Le chat Moune ? Mais oui, Monsieur Ragueneau, il est ici !... Je vais vous le chercher. Il est dans l'arrière-boutique, avec mon mari."
De saisissement, je faillis m'asseoir par terre...
"Mais comment savez vous que c'est le chat Moune ?... Et que je suis Philippe Ragueneau ?..."
Là elle se tordait littéralement :
"Mais parce que nous sommes libraires, voyons !... Il est entré avec un client et mon mari l'a tout de suite repéré : Dis donc, tu ne trouves pas qu'il ressemble au chat Moune ?... Comme nous savions par un confrère que vous séjourniez dans la région, ce n'était pas invraisemblable... Jai couru chercher l'un de vos livres pour le comparer avec la photo de "quatrième de couverture". Mais oui, j'ai dit, c'est bien lui ! Ou alors son portrait craché ! Je l'ai appelé par son nom, pour voir, et il est tout de suite venu vers moi. On n'avait plus de doutes..."

Le chat Moune et ses copains, Philippe Ragueneau, Editions Albin Michel, 1988, 186 pages

Extraits choisis - Tome 4

p8-p10
[De retour dans leur maison du sud] ../.. Je passai en seconde pour attaquer la longue montée de la D15 qui hisse son noctambule jusqu'à Murs, en passant devant chez nous. Dans mon dos, au fond de sa bulle, Monsieur Moune me télégraphia une protestation plaintive.
Que voulez-vous, le gros a les virages en horreur, et il faut avouer que, depuis les Imberts, les occasions de nous écorcher les ouïes ne lui avaient pas manqué à chacun des lacets de cette route rabâchée qui en compte une jolie collection.
"Quelle heure est-il ?" s'enquit Catherine.
Je consultai mon bracelet-montre :
"Trois heures et des poussières... On est dans les temps."
Dans les temps ! Faut le dire vite ! Quand on s'amène à la résidence gordienne à trois plombes du mat, on est "dans les temps Moune", mais sûrement pas dans le créneau horaire des gens normalement constitués. Seulement voilà, Monseigneur nous a une fois pour toutes informés que rouler en plein soleil, c'était pas son truc, et qu'il ne supporterait la bagnole qu'à la condition que le paysage ne lui sautât point au museau à 140 à l'heure. Nous voilà prévenus.
Moi ça ne fait pas tellement mon affaire vu que je suis miro de naissance et que, la nuit tombée, je n'y vois clair que jusqu'au bout de mon capot. Au-delà, bonnes gens, attachez vos ceintures : l'aventure commence...
Je pourrais, me direz-vous, laisser le volant à Catherine, d'autant qu'elle conduit aussi bien que moi (c'est elle qui le dit), en tout cas pas plus sauvagement que la moyenne des gens (ça, c'est son assureur qui l'affirme), mais le problème n'est pas là : lorsqu'un autre que moi tient le volant, on est deux à se fatiguer : je débraye en même temps que lui, je freine avant lui, je bigle la route avec des yeux exorbités, je m'agite sur mon siège, je gesticule comme un sémaphore en folie, je hurle des mises en garde à chaque intersection, bref, j'agace.
"Moi, au moins, fait observer Catherine, quand tu conduis, je la boucle... Attention ! Il y a une bête, là devant, qui va traverser ! Freine !
- T'es usante...D'abord ce n'est pas une bête, c'est une grosse pierre... Moune, écrase un peu, veux-tu ? On ne s'entend plus dans cette bagnole..."
On arrivait, de toute façon. Encore deux petits virages et deux gémissements et j'enquillerai le raidillon, à main gauche, qui longe la propriété de notre ami Mayard... Et c'est alors que Monseigneur émergea en silence de sa bulle et, d'un bond, sauta sur le rebord de mon siège. J'avais son poil doux et chaud contre mon cou, et, dans l'oreille, les roucoulements dont il nous gratifie quand il est content content :
"Je reconnais ! Je reconnais !...
- Il reconnaît, c't'amour, bêtifia Catherine.
- Je ne suis pas sourd, ma chérie... Le fait est que ce nyctalope voit mieux que nous où l'on est...
- Mieux que toi, sûrement... T'aurais dû lui laisser le volant depuis Paris... Moune, tu gênes papa.
- Non, il me tient chaud.
Il était excité comme une puce, "c't'amour"... ../..

p175-p178
[Le dernier chapitre : "Et, pour finir, une page d'amour"]
Je te regarde dormir, ma petite Moune, ma Toune, mon bonheur... Tu es contre moi, sur le lit, tout contre moi blotti, et quand je te caresse - doucement, très doucement pour ne pas te réveiller -, tu ronronnes dans ton sommeil parce que tu as reconnu le va-et-vient léger de mes doigts, dans ta fourrure...
Comme je t'aime !...
Je me souviens de cette femme, un soir, qui pleurait... C'était chez des amis. On se donnait des nouvelles des enfants. Elle avait dit simplement : "Mon petit chat est mort." Et elle s'était mise à pleurer... Et, dans un coin du salon, un monsieur avait dit à un autre, en haussant les épaules : "Ce n'est qu'un chat, quand même !..."
Ce n'est qu'un chat !... Mais c'est immense, un chat, vous ne savez pas, Monsieur ? C'est immense... Vous n'en avez pas, évidemment, et vous ignorez que l'on peut avoir, lorsqu'il s'en va à tout jamais, autant de chagrin que s'il s'agissait d'un enfant... Aux gens qui n'en ont pas, ça paraît sacrilège... Comment peut-on comparer, n'est-ce pas ?...
C'est parce que vous ne savez pas, Monsieur. Vous ne savez pas la place que ça prend, un chat, dans une vie - ces yeux d'or qui vous dédient un regard d'éternité, cette patte douce qui se pose sur votre main, ces mouvements qui sont la beauté et la grâce et dont chacun exprime une sensation, un sentiment, et cette tête ronde et dure qui se colle à votre tempe pour vous dire je t'aime aussi...
Tout cela, Monsieur, vous ne le savez pas, et quelque chose vous manque.
Mais je ne sais pas si je dois vous plaindre ou vous envier... Parce que vous ne tremblez pas chaque fois qu'il tousse, ou éternue, ou n'a pas faim ; chaque fois qu'il s'est battu et que l'on cherche, dans son poil, la trace des morsures et des griffes ; chaque fois qu'il rentre tard et que l'on ne sait pas si, dans la rue, un imbécile, qui roulait trop vite, ne l'a pas projeté contre un mur, désarticulé, brisé...
Mais vous ne connaîtrez jamais non plus, c'est vrai, le bonheur d'un amour gratuit partagé. Parce que les chats, Monsieur, c'est tout le contraire de ce que certains racontent : c'est tendre, c'est bon, c'est fidèle, c'est lucide, c'est intelligent, c'est doux et ça vous dit des choses... Tant de choses !...
Dors, ma petite Moune, dors...Tu sautais moins bien, ces jours-ci... J'ai dit à ta maman : "Il saute moins bien... Il vieillit, peut-être ?... Il a hésité dix fois avant de bondir sur le rebord de la fenêtre..."
Je ne veux pas y penser. Il sera bien temps... Ce qui doit arriver un jour, c'est vrai pour tout le monde. Mais ça ne nous console pas de le savoir... Alors j'aurais voulu la prendre dans mes bras, cette femme que je connaissais à peine, et qui pleurait, et j'aurais voulu lui dire :
"Je vous comprends... Pleurez tant que vous voudrez, pleurez sans vous soucier des autres. Eux ne savent pas et moi si..."

Le chat Moune exagère (5)

Présentation

Avec "Le chat Moune et ses copains", je croyais en avoir fait le tour, bien pressé le citron, mis un point final à la longue saga du chat Moune...
C'était tenir pour rien les capacités imaginatives de Monseigneur qui nous en invente une tous les jours, et celles de ses petits potes de la rue Villehardouin et du Luberon. C'était tenir pour rien, surtout, les "groupies" du "Moune's Club" qui ne s'en lassent pas, apparemment...
Alors on s'y est recollé, que voulez-vous... Mais je préviens : si j'en vois un qui ne rit pas, je baisse le rideau !...

Le chat Moune exagère, Philippe Ragueneau, Editions Albin Michel, 1990, 160 pages

Extraits choisis - Tome 5

p78-p81
[Un extrait du chapitre : "Victor et Minouche"] ../.. A mes pieds, Victor, le beauceron, faisait des rêves de poulaillers, et Minouche, la petite chartreuse, avachie à deux pas de lui, des rêves de mulots.
"Ils s'entendent bien, on dirait", dit Catherine.
Bernard hocha la tête :
"Mieux que bien : ils s'adorent et ne se quittent pas... Un vrai miracle, pourtant...
- Raconte.
- Victor avait six mois lorsque des voisins nous l'ont proposé. Il était le dernier d'une belle portée et, côté clébards, nos amis avaient fait le plein. Il nous fallut peu de temps pour constater que Victor était un amour de clebs, doux comme un agneau, et certainement le pire chien de garde qui se puisse imaginer à en juger par les fêtes qu'il faisait aux individus les plus douteux qui sonnaient à la grille : marchands de tapis volés, colporteurs patibulaires ou musicos dans la débine. Visiblement, il aimait toute la création - toute la création sauf les chats. Avait-il, dans sa prime jeunesse, écopé d'un coup de griffe sur la truffe ou d'un coup de dent dans le gras du bide ? C'est probable. Le fait est que s'il prenait un greffier errant dans sa ligne de mire, il le coursait férocément jusqu'à l'arbre le plus proche, puis se postait dessous, des heures durant, en attendant que l'ennemi lui tombe, de fatigue, dans la gueule. Cela nous chagrinait fort car nous aimons aussi les chats, et nous aurions bien voulu en adopter un autre après la disparition de Loustic. Aussi, lorsque notre gamin nous amena un soir une petite boule de poils où perçaient deux grands yeux verts, nous avons tremblé...
Revenant de l'école et intrigué par des gémissements qui semblaient sortir d'une poubelle, Arnaud s'était approché, avait soulevé le couvercle et découvert ce petit machin vagissant lamentablement. Une boîte à chaussures traînait dans un coin, il y avait installé l'orphelin. Et voilà, il nous l'amenait !... - Lucie a caché le môme dans notre chambre, de crainte que Victor ne prenne un coup de sang. Comme le chaton n'était pas sevré, nous l'avons nourri au biberon, puis gavé de ces petits pots pour bébés qu'on trouve en pharmacie et, ma foi, à ce régime, il prospéra rapidement. Tant et si bien qu'en ce début de printemps, profitant de ce que Victor était en vadrouille et moi au bureau, Lucie se hasarda à le sortir pour qu'il gambade un peu dans l'herbe et se roule au soleil. Là-dessus, le téléphone sonne et Lucie rentre pour répondre. Une vieille copine qui n'en finissait pas de blablater... Elle réussit à s'en défarguer et revient voir ce que fourgonne Minouche. Horreur ! Victor était rentré de promenade et, couché sur le ventre, il contemplait le chaton dans une totale immobilité... Très doucement, il fit rouler le petit dans l'herbe, avec sa grosse patte meurtrière - un jeu que Minouche parut apprécier... Lucie, glacée d'effroi, n'osait bouger de peur de déclencher un drame... Et puis, bientôt, elle dut se rendre à l'évidence : Victor était amoureux de Minouche... De ce jour, Victor s'institua gardien, père nourricier, protecteur et garde du corps de la chatte. C'était sa gosse, et gare à ceux qui se seraient avisés de l'embêter ! Il la suivait partout tandis qu'elle trébuchait maladroitement dans les hautes herbes ou la pierraille, et si, à son goût, elle allait trop loin, il la prenait dans sa gueule avec une délicatesse infinie et la rapatriait sur des terrains de jeux plus appropriés. Mais il trouva mieux. Comprenant qu'au fil des semaines les déambulations de Minouche se faisaient plus assurées et qu'elle devenait de taille à pousser plus avant ses aventureuses explorations, il fit d'instinct, afin de lui épargner les fatigues du retour, ce que font les chameaux pour se mettre à la hauteur de leur charge : il baraquait, littéralement, accroupi au ras du sol sous le nez de sa protégée. Et le plus étonnant est que Minouche comprit très vite la technique et l'invitation. Dès lors, et sitôt que Victor mettait son robuste dos à portée de ses petites pattes, elle prit l'habitude d'escalader sa monture pour regagner la maison au pas lent et précautionneux de son noir destrier.
- Elle est étonnante, cette histoire ! s'exclama Catherine.
- A ma connaissance, elle est même unique. Philippe, ton verre est vide. Je t'en remets une larmichette ?"

p153-p154
[Les dernières lignes du livre, sur lesquelles la série s'achève.] ../. Un philosophe a écrit que la plupart des hommes n'imaginent pas leur mort car, s'ils l'imaginaient, ils n'entreprendraient plus rien. Nous n'imaginons pas non plus la mort de ceux que nous chérissons car, si nous l'imaginions, nous vivrions dans un constant désespoir.
Et c'est pourquoi, sans doute, lorsqu'elle surgit fielleusement, sournoisement, méchamment, cette faucheuse de nos bonheurs, nous nous retrouvons comme assommés, anéantis, désemparés. Nous avions oublié, nous avions voulu oublier qu'elle rôdait dans les parages, la gueuse, et s'il nous arrivait occasionnellement d'en prendre conscience, nous ne nous sentions pas directement concernés : c'est à côté qu'elle avait frappé, chez cet ami, chez ce parent, chez ce voisin. Mais notre compassion n'allait pas jusqu'à admettre qu'à quelques mètres près, le coup de fouet de la lame aurait pu atteindre Zazou, ou Mitzy, ou Mamour...
"Je le sais, m'avait dit cet ami. Je le sais mais je fais comme si je ne le savais pas."
Nous faisons tous comme si nous ne le savions pas. Et, maintenant que j'y pense, c'est peut-être cela qui nous fait accepter la vie. Autrement, n'est-ce pas...
Et puis, lorsque le mauvais coup a été porté, nous posons-nous la bonne question ?
Pas toujours... La bonne question, la seule question, c'est : a-t-il été heureux avec moi, avec nous - ou bien mélancolique ou malheureux ? L'important, c'est la qualité de vie donnée, et non sa quantité, non sa durée. L'important, c'est d'avoir pu apporter à une bête, née pour la joie de vivre, sa dose espérée de vrai bonheur, et d'en avoir reçu, en retour, autant ou davantage.
Alors tout est en ordre, même si ce qui devait irrémédiablement arriver nous est, par malheur, advenu...
Bernard R. l'avait compris...
"Viens. On va en sortir un autre du bagne d'un refuge..."

En bonus : des photos, une vidéo et des infos

Des photos de Philippe Ragueneau et Catherine Anglade
en compagnie du chat Moune




Une photo extraite du site Chats Noirs


Rare ! Catherine Anglade, Philippe Ragueneau et le chat Moune en vidéo !


Des liens pour aller plus loin

- La biographie de l'auteur
D'autres livres de Philippe Ragueneau
- Drôles de bêtes et drôles d'histoires
- Médecins des bêtes sauvages
- Ulysse, le chat qui traversa la France
- L'autre côté de la vie
Ou bien
- Nos animaux familiers ont-ils une âme ? de Joëlle Dutillet, un ouvrage où figure un témoignage de Philippe Ragueneau

Petit ajout...

Certains se demandent quel était l'âge de Moune et comment il disparut, alors voici quelques indices...

Les deux rares passages, sur l'ensemble de la série, où est abordée la question de l'âge de Moune :

dans "Les nouvelles aventures du chat Moune", p150-p151
../.. N'empêche que pour un chat de quatorze ans, la Moune se défend, avouez !...
(Tiens, voila deux lignes que je ne garderai sûrement pas si ce fatras devient un jour un manuscrit...) Car, pour tout vous dire, l'âge de la Moune figure, entre Catherine et moi, la seule pomme de discorde... Quand nos amis, poliment, s'enquièrent de l'état civil du "gros" (vous ai-je ou non confié que c'était son plus récent surnom ?) et si j'ai le malheur d'annoncer les quatorze berges, un hurlement me fait écho dans la seconde :
"Mais tu es fou, Philippe !... Pourquoi dis-tu des choses pareilles ? Il a six ou sept ans, au plus !
- Moi je ne fais que répéter... Mme Sabatté nous a bien dit qu'elle l'avait vu arriver dans la rue il y a quatorze ans ? M. Siri nous a dit la même chose. Et les Coquibus tout pareil. Tu penses si on le connaît, dans le coin !"
Eh non ! Catherine se dit convaincue que nos amis Coquibus se trompent de chat, que Mme Sabatté se trompe d'année et que M. Siri se trompe à la fois de chat et d'année. Voilà.
Je me suis longtemps demandé ce qui poussait Catherine à dénier au "gros" son grand âge, et j'ai trouvé : plus il est vieux, ce pauvre gros, et plus bref sera le temps qui nous est donné pour vivre ensemble, lui et nous... Alors Catherine exorcise à sa manière la séparation et, quand j'y réfléchis, elle va assez loin, sa méthode... Qui peut nier, en effet, que, pour demeurer jeune, il faille se sentir jeune et s'affirmer jeune ? Et le résultat n'est-il pas sensiblement le même lorsque notre entourage nous y encourage amicalement ? Les gens que l'on traite comme s'ils avaient trente ans finissent par oublier qu'ils en ont le double. Et, selon toute apparence, la recette réussit au "gros"... ../..

puis dans "Le grand voyage du chat Moune et autres histoires", p17
[Lors de la première visite chez le vétérinaire] ../.. Notre tour était venu.
"Quel beau chat ! s'exclama le praticien. Il a quel âge ?"
Je m'apprêtais à lâcher le numéro selon moi idoine, mais Catherine me coupa brutalement mes effets :
"Ne l'écoutez pas, il va dire n'importe quoi ! Non il n'a pas dix-sept ans ! On ne sait pas l'âge qu'il a, et mon mari le vieillit à plaisir ! C'est simple, tous les ans, il lui donne un an de plus..."
Catherine est femme d'esprit. Elle mesura dans la seconde la cocasserie du truisme, et un fou rire collectif évacua momentanément le grand débat sur l'âge du chat Moune. ../..

L'âge de Moune restera donc un mystère... On sait seulement qu'il est décédé en 1990, probablement de vieillesse...

Pour terminer cette longue note, un mot de Philippe Ragueneau évoquant le décès de Moune dans l'ouvrage Nos animaux familiers ont-ils une âme ? de Joëlle Dutillet

../.. Je me rappelle une interview bien étrange que j'ai faite de Philippe Ragueneau. Journaliste, écrivain, il était l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages, dont plusieurs sur son célèbre chat Moune, qui avait partagé sa vie durant 22 ans ! A la mort de Moune, il m'avait dit :
- Avec ma femme, nous avons choisi de taire la mort de Moune. Il nous était insupportable d'entendre pleurer au téléphone les premiers lecteurs mis dans la confidence. Lorsque l'on nous demandait des nouvelles, nous disions qu'il était toujours avec nous et, d'une certaine façon, c'était vrai !../..

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6 commentaires:

Michel a dit…

Philippe Ragueneau m'a passionné, ému et fait rire avec ses histoires de chats, moi qui les adore tant.
Je connais tout sur Gros Mimi et Petit Lulu et je m'étais même abonné à Atout Chat afin de lire les aventures de nos hétos avant de découvrir la totalité de leurs 400 coups et turpitudes dans les livres. J'ai lu aussi Tiburce et, dans un autre domaine, "De l'autre côté de la vie". Je suis un inconditionnel de l'écriture de Ragueneau.
Je pense lire à présent la série des livres sur Moune.
Qui peut me dire si Philiooe Ragueneau est en vie et comment va-t-il ?

Animalia a dit…

Philippe Ragueneau écrit effectivement formidablement bien. Je l'ai découvert par son livre "L'histoire édifiante et véridique du chat Moune" qu'un libraire m'avait conseillé et j'ai tellement apprécié son écriture que j'ai ensuite acheté toute la série Moune puis d'autres livres, comme "Drôles de bêtes et drôles d'histoires", "Médecins des bêtes sauvages" ou "L'autre côté de la vie" (très intéressant).

Philippe Ragueneau est décédé le 22 octobre 2003 à Gordes dans le Vaucluse (source Wikipédia).

catherine a dit…

Comme Michel, j'ai eu un véritable coup de coeur pour l'oeuvre de Philippe Ragueneau, notamment toute la série du chat Moune.
Ses récits sont d'une rare drôlerie et aussi d'une telle tendresse!
Ce formidable couple qu'il formait avec la belle Catherine Anglade était magique et irradiait d'amour.
Pour toutes les bêtes en général, pour leur cher Moune en particulier et aussi pour leurs nombreux amis et connaissances.
Que d'émotion à lire toutes les aventures de Moune et de ses copains à travers l'écriture talentueuse de son papa.
Mais quelqu'un sait-il quelle a été la fin de vie de Monseigneur ? Je n'ai pas trouvé dans la bibliographie de P Ragueneau de passage évoquant ce fait.
J'ai aussi beaucoup apprécié le livre "L'autre côté de la vie", il paraissait tellement impossible d'imaginer Philippe sans Catherine ! Comme vous nous manquez monsieur Ragueneau !

Marie-Paule a dit…

Pour répondre à certains lecteurs qui se posent la question du "devenir ,de ce sympathique chat MOUNE : il a quitté notre monde en début de l'hiver 1990, âgé de 22 ans, en parcourant la lecture des 2 premiers ouvrages, Moune a erré presque 10 ans avant de se faire aimer et adopté de Mr. Ragueneau et de Mme Anglade.

doudouline a dit…

J'ai lu les livres de Monsieur Ragueneau et notamment "L'autre côté de la vie" qu'une amie m'a fait découvrir après le décès de ma maman. Je le relis souvent, m'imprégnant de la beauté, de la force de ce livre. Madame Anglade était très belle et ils formaient un couple magique. Ils nous manqueront tous les deux, mais au moins ils sont ensemble

Anonyme a dit…

le livre de Philippe Ragueneau me
passionne. Je vis actuellement ce même genre d'expérience et la comparaison de nos perceptions. est frappante.Elle me rassure quant à savoir si mes observations relèventd'une pure utopie ou d'une réalité dont il ne faut pas nier l'évidence. Je n'ai pas terminé cet ouvrage "de l'autre côté de la vie" et compte bien suivre ma lecture par Moune......