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18 février 2016

(Up) Livre en ligne : Victimes silencieuses, de Samir Mejri

VICTIMES SILENCIEUSES
Deux années dans un laboratoire
d'expérimentation animale

de Samir Mejri
préface de Brigitte Bardot

Mise à jour :
Mise en ligne du livre

L'avant-propos

Ce livre est un témoignage, un drame de conscience et non une dénonciation.
Il n'a pas été fait contre une cible particulière. Il n'est qu'un passage dans le temps, d'un univers sordide. Il est un exemple afin de continuer à méditer sur la façon dont se fait l'expérimentation animale. C'est un vieux débat... Une habitude ancrée dans un système archaïque et peu scrupuleux de la loi, de la vie, de l'environnement.

A travers ce livre, c'est l'histoire d'un homme - Samir MEJRI - qui, à un moment de son existence, avait le choix entre le "chrome" et la "vie réaliste". Un homme qui se sentait floué dans le plus profond de sa chair. Au-delà du numéro de Sécurité Sociale, du confort matériel, de la considération de ses proches, il n'arrivait pas à coller avec la "vérité du sujet". Quitter ce monde de tortures, d'expériences, devenait une obsession. Malgré toute la sécurité de l'embauche que cet emploi lui donnait, il ne pouvait cautionner cet univers de honte. Il voulait bien croire qu'il était heureux, mais la pilule ne passait pas.

Pourtant des "galères", il en avait vécues. Il sortait avec sa femme d'un trou noir. Mais rien ne pouvait justifier sa fiche de paye et son confort illusoire. Sa prise de conscience l'a remis dans le trou noir... le couple est reparti "aux galères", mais libre... Deux ans dans un laboratoire c'est une expérience longue et douloureuse. Ses proches ne comprenaient pas pourquoi il avait fui la "sécurité de l'emploi". A force d'être harcelé, Samir MEJRI a décidé avec l'aide d'un copain d'écrire son témoignage. C'est pour cela que "Victimes Silencieuses" existe. Il dénonce le vaste trafic de chiens et chats vendus secrètement et illégalement. Mais, il faut savoir aussi qu'il existe une vente par correspondance et sur catalogue - tout à fait légale - des animaux destinés à la vivisection.

Des chercheurs de tous poils et de tous domaines s'intéressent aux résultats de l'expérimentation animale. Derrière cet intérêt se cache le plus sordide massacre des innocents. Si nous avons falsifié les noms des personnes et des lieux, c'est par pudeur. C'est aussi pour ne pas donner prise à une querelle de personnes. C'est enfin, dire que ce témoignage aurait pu avoir lieu dans n'importe quel laboratoire de vivisection. Ces laboratoires ont "pignon sur rue".

L'homme s'est protégé contre les abus de l'expérimentation en décembre 1988. A quand la protection contre les abus de l'expérimentation sur animaux ? Les positions antagonistes s'accentuent. L'Académie des sciences, partant du principe que la condition de l'espèce humaine est une priorité absolue, indique : "compte tenu de la complexité du vivant, l'expérimentation animale ne peut être abolie. La même Académie souhaite que les conditions d'élevage, de transport et de stabulation des animaux destinés à l'expérimentation obéissent aux règles strictes de l'éthique et que soient offertes aux laboratoires des possibilités d'approvisionnement dûment organisées et réglementées". On peut voir l'écart entre ce qui se pratique tous les jours et ce que l'autorité réclame.

L'éthique ?... "Il n'y a pas d'éthique humaine qui soit séparée de l'éthique animale", disait le professeur Schwarzenberg... A la veille du 21e siècle, nous disons que l'éthique humaine, animale, végétale sera une nécessité pour la survie de la planète. On a vu naître des comités d'éthique dans le domaine médical... A quand les comités d'éthique dans le domaine animal ?... Végétal ?... Là est notre combat... faire évoluer les méthodes dépassées de l'expérimentation animale et... végétale, c'est contribuer simplement à l'évolution de l'homme.

C'est pour ces raisons que nous publions ce témoignage.

L'éditeur

Victimes silencieuses, Samir Mejri, Préface : Brigitte Bardot, Editions Terradou, 1991, 240 pages

A propos de l'auteur

Samir Mejri fut recruté comme animalier par un laboratoire pharmaceutique en 1988. Il démissionna quelques mois plus tard, profondément choqué par l'atrocité des expériences pratiquées sur les animaux et par l'indifférence, voire le sadisme, du personnel du laboratoire. Il a écrit "Victimes Silencieuses" pour témoigner de ce qu'il avait vu.

Pour en savoir plus

- Cet article reproduisant d'autres extraits
- Cette liste de marques de produits d'entretien et cosmétiques non testés sur les animaux (format PDF), que vous trouverez facilement dans les magasins de produits biologiques
- Les rubriques Expérimentation animale et Industries - Lobbies

Extraits

P80-P85
../.. - En ce moment, me dit tout excitée Mme Tristaut, nous cherchons à connaître les potentialités du BL13196 [le numéro de la substance est faux volontairement] dans le cas d'une ischémie cérébrale, afin de contrer les effets du P.A.F.
Tout cela me semble très intéressant et pour une fois je suis impatient de finir mon repas pour descendre au sous-sol ! Je savais qu'ils faisaient leur manip sur des gerbilles, raison pour laquelle je ne cessais d'apprendre l'anatomie de ces petits animaux, mais je croyais que l'on faisait ça sur des animaux morts. Mme Tristaut ressort de l'animalerie avec un chariot contenant plusieurs caisses de gerbilles, pourtant bien vivants.
Avec une rapidité et une précision étonnante, Mlle Dupont rentre sa main dans une caisse, en sort un gerbille qu'elle tient par le cou, le pose sur la balance électronique bien incapable de donner un chiffre stable car le gerbille ne cesse de se débattre, ses petites pattes glissant sur le plateau en aluminium. La technicienne n'a donc qu'une idée approximative du poids de l'animal. Bien difficile d'évaluer, dans ces conditions la dose d'anesthésique calculée en fonction du poids de chaque animal.
Après les quelques secondes passées sur la balance, la technicienne, sans relâcher son étreinte, pose le gerbille sur la paillasse et le plaque sur le dos. De peur, ou bien du fait que la technicienne appuie trop fort avec son autre main sur son ventre, le gerbille se pisse dessus. En un éclair, l'animal reçoit sa dose d'anesthésique, là où c'est possible. Pendant ce temps, Mme Tristaut scotche sans ménagement les petites pattes. Je vois se reproduire l'opération une centaine de fois, avec une dextérité qui ne saurait dater de l'expérience d'une ou deux manips, mais bien de milliers de gerbilles. Je me souviens avoir souri nerveusement en pensant à la parodie du travail à la chaîne de Charlie Chaplin dans "Les Temps Modernes". J'ai bien dit "nerveusement", car la vision de ces petits corps alignés, se pissant dessus de trouille et essayant vainement de décoller leurs petites pattes du ruban adhésif, n'a rien de vraiment comique, enfin pour moi ! Car tout en s'exécutant, ces demoiselles racontent la dernière blague du laboratoire qui consiste à mesurer, ou à défaut d'évaluer, la longueur du pénis de leurs hommes afin de pouvoir comparer ! Aussi odieux que cela puisse paraître, c'est néanmoins la vérité, c'est dire le degré d'endurance à infliger la souffrance à autrui qu'elles ont atteint.
Mlle Dupont revient alors au premier de la file qui est loin d'être endormi. Soit que la dose d'anesthésique eut été trop faible, - on préfère largement sous-anesthésier car le contraire risquerait de tuer l'animal, ce qui impliquerait une perte de temps - soit qu'il se soit déjà réveillé alors que les techniciennes étaient en train de s'occuper du centième. En fait d'anesthésie, cela se rapproche plus d'une prémédication, un peu comme si on vous donnait un comprimé de valium avant une opération !
J'ai devant moi, la preuve flagrante que la tentative d'anesthésie selon les règles, n'est pas possible. En pratique on sautera cette étape.
- C'est comme un cercle vicieux, me dit Mme Tristaut.
- C'est du temps perdu pour rien, conclut Mlle Dupont.
Il faut se rendre à l'évidence, pourquoi perdre son temps à injecter la graduation exacte d'anesthésique à ces bestioles, puisque de toute façon une fois arrivé au centième le premier se réveille !
Mlle Dupont, braque, ensuite, une lampe forte sur le premier gerbille et tout en maintenant sa petite tête plaquée en arrière, elle fait une entaille avec le scalpel à hauteur du larynx. L'incision du scalpel arrache des petits cris de douleur au gerbille, qui ne se doute pas que son calvaire ne fait que commencer.
Elle écarte avec une pince la chair déjà entaillée permettant à la lame de s'enfoncer plus profondément, jusqu'à la dénudation des artères carotides. Le gerbille souffre de plus en plus le martyre. Malgré l'expression de ses tous petits yeux larmoyants, des mouvements violents de ses petites pattes et des tentatives de morsures désespérées sur la main de la technicienne, celle-ci continue. Elle remplace son scalpel par une autre pince qui lui permet de crocheter les carotides et de les tirer vers elle légèrement, la moindre précipitation risquant d'aboutir à leur éclatement. Puis elle glisse sous les artères un gros fil chirurgical permettant de maintenir les carotides hors de l'orifice qu'elle attache à la manière d'un "noeud papillon". Le gerbille est alors prêt à être clampé [clampage : occlusion momentanée d'un vaisseau pour arrêter son courant intérieur]. Elle passe au suivant. Une centaine d'autres subissent le même calvaire, une dizaine mourront. Pendant l'opération, il faut éviter de trancher une veine ou une artère. Dans ce cas le sang gicle aussitôt, arrosant la paillasse, les murs et la figure de la technicienne qui se trouve penchée sur l'orifice. Elle s'essuie d'un revers de manche. Pendant ce temps, le gerbille meurt à petit feu, son sang continuant de couler peu à peu. Pour les autres la manip ne fait que commencer. Il faudra que le premier attende que la technicienne ait fini de s'occuper de ses confrères. Puis, elle leur injecte les produits dont je vous ai parlé plus haut, et elle clampe les artères carotides à l'aide de petites pinces. Le temps leur est alors compté, car il faut pouvoir clamper toutes les gerbilles en moins de dix minutes, temps imparti pour revenir déclamper et procéder à une autre injection. Tout se fait à cadence accélérée. La scène n'en est que plus impressionnante.
A ce stade-là, la majorité des animaux sont, soit morts, soit dans un coma irréversible. Afin de savoir dans quelles parties du cerveau les produits ont réagi, et en quelles proportions, les techniciennes prennent les corps des gerbilles inertes et coupent à l'aide de gros ciseaux les petites têtes. Les corps décapités tombent, les uns après les autres, dans un sac poubelle en plastique. J'entends encore aujourd'hui le bruit que font les corps qui s'accumulent dans le sac, agité par saccade, des derniers soubresauts de ces petits êtres.
Avec moins de soin que si elle épluchait des oignons, Mme Tristaut, cigarette à la bouche, découpe les minuscules têtes pour en extraire le cerveau qui sera pilé dans le mortier électrique. Après centrifugation de la bouillie obtenue et grâce au marquage préalable du P.A.F par des substances radioactives, on réussit à en déduire sur quel type de cellule cérébrale le P.A.F. ou son antagoniste le BL13196 est le plus actif.
Pour les gerbilles dont le malheur est d'avoir survécu, on enlève le fil maintenant les carotides à l'extérieur, puis on referme l'entaille dans le cou avec des agrafes chirurgicales. On les "jette" ensuite dans une espèce de cage vitrée, afin de pouvoir les observer et faire des études comportementales. Ces pauvres gerbilles offrent un bien triste spectacle, leur cerveau partiellement détruit à cause de l'arrêt de la circulation, ils s'agitent comme des pantins désarticulés dans des mouvements désordonnés et violents, ou bien se traînent lamentablement une, ou plusieurs parties du corps, paralysées.
Une gerbille est soudainement prise par une de ces crises. Comme si son petit corps était possédé, elle se met à s'agiter par saccades, si violemment que les agrafes, maintenant l'entaille dans son cou, fermée, se détachent, provoquant une hémorragie. Le sang jaillit aussitôt de l'orifice arrosant les vitres de sa cage comme si une explosion venait de se produire.
A la fin de la manip, et après avoir vu tout ce sang gicler, je suis comme groggy par tant de souffrance. A plusieurs reprises j'ai fermé les yeux, je me suis crispé en entendant les cris des gerbilles. Sans qu'elles se moquent franchement de moi, j'ai surpris Mlle Dupont et Mme Tristaut échanger des regards qui ne prêtaient guère à confusion, ma sensibilité est considérée par elles comme de la sensiblerie. Dire qu'il y a tellement d'animaliers qui rêvent de devenir technicien de laboratoire et s'exécutent sans rechigner dans ce genre de manip, moi, à qui on offre cette place en or sur un plateau, je fais le difficile pour quelques cris d'animaux alors que l'on fait preuve à mon égard de tant de patience. ../..

P87-P90
../.. Ce mois de septembre s'annonçait aussi prometteur que les deux mois de bonheur que nous venions de passer. Je reçois enfin le coup de fil du concessionnaire m'annonçant la livraison de ma voiture. Je la bichonne, comme un gosse, et je suis fier de cette ostensible preuve de mon nouveau statut social.
Pourtant un beau matin de ce mois de septembre, je rentre dans l'animalerie des petits rongeurs pour donner à boire aux animaux lorsque j'entends des cris de lapins, comme je perçois également le bruit de ciseaux que l'on pose sur la paillasse, mon intuition me dicte de rentrer à pas feutrés pour surprendre ce que l'on pouvait bien faire à ces lapins avec des ciseaux alors qu'on ne leur fait habituellement que des prises de sang. J'étais loin de me douter de ce que j'allais découvrir !
Je vois la Berthe en train de choisir un lapin dans les cages que l'on venait de livrer. Elle pose le lapin sur la paillasse et lui coupe les oreilles, mais pas d'un coup net, elle fait une entaille puis arrache la partie restante. Elle s'y reprend à deux fois, le lapin se débat avec frénésie, il n'a aucune chance, fermement aplati par la grosse main de Berthe. Il a ses oreilles qui pendouillent encore par un petit bout de chair. Elle ne s'est toujours pas aperçue de ma présence, bien trop concentrée sur son travail de boucher. Moi, je sens la haine monter en moi, mais la stupeur me fige et m'empêche d'agir. Berthe reprend les ciseaux et assène des coups de pointe sur la tête du pauvre lapin. Le sang gicle et coule à flots. Puis calmement, elle va mettre le lapin dans une cage sur le chariot. C'est à ce moment qu'elle m'aperçoit.
- Ça va pas la tête ! Pourquoi tu les fais souffrir comme ça ?
- Fais pas ch..., occupe toi de tes oignons !
me répondit-elle après avoir maîtrisé l'effet de surprise. Puis elle sort le buste droit en jouant l'imposante.
Je suis abasourdi par tant de cynisme. Je l'entends dans le couloir en train de m'insulter, mais mon attention reste fixée sur les gouttes de sang qui vont de la paillasse aux cages des lapins. Apparemment ce n'est pas le seul qu'elle a "opéré", je regarde dans les cages et je n'ai pas de mal, au milieu de ces lapins blancs immaculés, à en découvrir également deux autres dans un état lamentable, la tête en sang, les oreilles arrachées, il y en a même un qui a un oeil crevé. Mais pourquoi ?
Bien décidé à en découdre avec cette salope, je sors comme un fou furieux de l'animalerie à la recherche de la grosse Berthe.
Mme Tristaut qui a entendu Berthe gueuler dans le couloir que je n'étais qu'une poule mouillée et autres insultes relatives à ma sensibilité avec les animaux, m'appelle. Elle me dit que Berthe est allée voir le pharmacologue au rez-de-chaussée :
- Calme-toi Samir, viens. Je vais t'expliquer, mais calme-toi !
Elle m'amène en salle de stérilisation.
- Ne te mets pas dans un état pareil pour si peu, tout le monde est au courant de la magouille de Berthe et Farid avec les nouvelles livraisons.
C'est la douche froide ! Je suis prêt à lui couper les oreilles à la grosse, et Mme Tristaut est en train de me dire que tout cela est normal, que tout le monde est au courant, mais pour trois lapins, ce n'est pas la peine de faire un tel cinéma !
Calmement Mme Tristaut m'explique :
- Berthe est montée voir le pharmacologue pour lui dire qu'il y a trois lapins qui sont inutilisables dans la nouvelle livraison, comme ça elle se les met de côté. C'est tout.
Elle m'explique cela avec un tel naturel que je reste cloué sur ma chaise. Alors que Mme Tristaut, satisfaite de m'avoir calmé, s'en va, j'essaie de comprendre. Et puis "Tilt", étais-je naïf ! Berthe esquinte les oreilles des lapins pour faire croire que les blessures résultent de bagarres, voilà pourquoi elle ne les coupait pas "proprement" d'un coup net. Les coups de pointes de ciseaux étaient censés simuler des morsures. J'avais effectivement déjà vu des lapins s'amocher au cours de combats, la promiscuité dans laquelle ils vivent, quatre, parfois cinq par cage, ne pouvant que favoriser ce genre de "défoulement" sur un de leur congénère plus faible. Les oreilles ainsi abîmées, le lapin est en effet "inutilisable" puisque c'est sur les oreilles que l'on pratique les prélèvements sanguins.
La Berthe se choisissait donc trois beaux spécimens, garantis exempts de toutes contaminations puisqu'ils venaient d'élevages spécialisés dans l'approvisionnement des laboratoires ; elle leur tailladait les oreilles, puis allait voir le pharmacologue responsable de la "marchandise" pour lui rapporter, d'un air faussement affecté, qu'une fois de plus il y avait trois "rebuts" dans la nouvelle livraison, et qu'il faudrait en recommander trois autres. Le pharmacologue qui s'en tape comme de sa première chaussette, félicite Berthe pour sa conscience professionnelle. Une fois obtenue la bénédiction du pharmacologue, rien n'empêchait plus Berthe et Farid de se "mettre les lapins de côté" et de se les préparer au vin blanc.
Tout le monde le sait et tout le monde s'en fout. ../..

P97-P101
../.. Un jour Farid vient me trouver :
- Samir viens voir, je vais te montrer comment on nettoie la "pièce noire."
C'était la première fois que j'entendais parler de la "pièce noire", mais son invitation ne m'incita pas à la curiosité. J'étais plutôt porté à la rigolade car je devinais que l'ami Farid, arrivait avec ses gros sabots et l'idée de m'apprcndre quelque chose dont je n'étais pas encore au courant, pour pouvoir dire "maintenant tu sais tout, tu peux rentrer dans les tours de garde comme tout le monde." Il n'était pas très futé le Farid !
- Te fatigue pas Farid, lui répondis-je, je ne les ferai jamais les tours de garde.
Il affiche un air surpris, il ne devait pas avoir prévu ce genre de réaction ! Puis, récusant toute manoeuvre intéressée, il m'invite de nouveau :
- C'est juste pour voir, qu'est-ce que tu vas imaginer là !
Amusé de le laisser s'empêtrer dans sa propre combine, je lui déclare :
- Ha ! alors, si c'est pas intéressé !
Je me décide à le suivre. Il passe d'abord dans l'animalerie des lapins pour y prendre une clé camouflée derrière la porte. Au passage, il déroule la lance à incendie et la tire avec lui tout en se dirigeant vers la porte de sortie de secours tout au bout du couloir, à part arroser les plantes dehors, je me demande ce qu'il peut bien m'emmener faire. Avant d'arriver au bout du couloir, il s'arrête et ouvre une porte sur sa gauche.
- Elle est bien bonne celle-là, il y a une porte ici ! dls-je étonné.
Je ne l'avais même pas remarquée, d'abord parce qu'il n'y avait rien à faire au bout du couloir, et puis parce que cette porte sans poignée était confondue avec le prolongement du mur, le genre de porte qui vous fait penser à un placard à balais.
Farid tourne la clé, et ouvre. Une odeur pestilentielle me pique les narines et me fait bloquer la respiration. Je ne puis m'empêcher de lui dire à quel point ça pue, alors qu'il repart mettre la lance sous pression.
- Tiens la lance me dit-il.
Je m'exécute et tout en mettant mon tee-shirt au dessus du nez, je tente de regarder ce qu'il peut bien y avoir derrière cette porte : une autre porte ! Entre les deux une trentaine de centimètres comme dans un petit sas. Le temps que Farid revienne, je remarque que la deuxième porte est faite dans une espèce de plexiglas transparent, mais la pièce de l'autre côté est dans le noir complet.
- C'est une porte de protection au cas où il y en aurait un qui te sauterait dessus, la lumière est à côté de toi, me dit Farid.
J'actionne l'interrupteur, un peu anxieux "qu'un me saute dessus". Je suis sûr qu'il veut se payer ma tête avec ses idioties, et je suis en train de marcher dedans à fond !
A travers la porte en plexiglas maculée de souillures de bas en haut, j'entr'aperçois des formes qui se déplacent rapidement pour converger dans l'angle opposé à la porte. Farid ouvre la porte en plexiglas et je vois pour la première fois l'animalerie des chiens.
C'est une pièce toute carrelée, sans autre ouverture qu'une petite bouche d'aération au plafond, un trou au milieu du sol pour évacuer les immondices, et la porte en plexiglas. Celle-ci étant toujours fermée, les chiens sont dans le noir 24h sur 24.
Les chiens sont loin d'être des Beagles que ces messieurs prétendent utiliser exclusivement. Il y a là un cocker, des sortes d'épagneuls bretons, un fox terrier et des chiens de berger bâtards. Ils sont tous dans un état pitoyable, n'ayant pas d'autre endroit pour vivre que ce carrelage détrempé d'urine et plein d'excréments, ils sont d'une saleté repoussante, l'odeur de la pièce, sans aération digne de ce nom est réellement suffocante. Les chiens sont là, tremblant de peur. Ils s'entassent les uns sur les autres dans ce coin de la pièce cherchant désespérément à enfouir leur tête et leur corps squelettiques sous ceux de leurs confrères d'infortune, afín d'échapper à la lumière qui les aveugle.
Fartd, totalement insensibilisé, m'explique qu'il suffit à l'aide du jet d'eau, de ramener toute la merde dans le trou du milieu de la pièce par où s'écoule l'eau, je regarde ces êtres fantomatiques au regard soumis, tenter d'éviter le jet d'eau en glissant sur le carrelage mouillé. J'ai peut-être vu ce jour là, sans le savoir, la tendre boule de poils qui vous manque tant.
Une fols sa corvée de nettoyage terminée, Farid prend deux poignées de biscuits secs dans un sac entreposé dans le sas et les jette à même le sol mouillé. Les plus forts se jettent dessus, le petit cocker et un épagneul breton se contenteront de quelques miettes, il y a une sorte de pointer dans le coin, le corps secoué de tremblements, le regard vide, qui ne bouge même pas. D'autres lèchent le carrelage fraîchement mouillé, il n'y a pas de gamelle dans la pièce. Puis Farid referme la porte, un chien aboie, il éteint la lumière et tire la porte donnant dans le couloir, les aboiements deviennent presque inaudibles. Je sais maintenant d'où venaient ces hurlements étouffés que j'entendais plus nettement aux WC, et cette puanteur qui était soi-disant due "à des remontées d'égoûts".
Je suis profondément écoeuré, je sens mon estomac se contracter. Farid, lui, enroule tranquillement le tuyau de la lance à incendie, puis passe la serpillère :
- Fais gaffe, il reste toujours un peu d'eau dans la lance, la dernière fois je me suis fait engueuler d'avoir foutu de l'eau partout.
La seule préoccupation de ce demeuré c'est de ne pas mettre de l'eau par terre après avoir refermé la porte sur ces êtres vivants, sensibles et capables de tant d'affection envers les hommes. La dernière récompense à leur dévouement sera donc cette "pièce noire" infâme et puante. ../..

P104-P108
../.. En passant devant la porte entrouverte, j'entends les gémissements d'un chien. Mais des gémissements faibles et très lents, une plainte langoureuse dont l'intensité sonore est basse, mais dont l'intensité émotionnelle est telle qu'elle s'infiltre en moi, et me bouleverse. Il y a dans cette complainte ce quelque chose d'universel, qui malgré la barrière de la langue, ou de l'espèce, vous fait ressentir avec acuité la souffrance d'autrui. Involontairement mon souffle se synchronise avec celui de l'animal. Mon coeur bat à toute vitesse alors que je pousse doucement la porte, puis j'ai la sensation qu'il s'arrête, alors que le souffle de l'horreur percute mon cerveau avec violence.
Le chien est là, sur une grosse table en aluminium, allongé sur le dos. Les pattes attachées en croix, essaient dans des mouvements de torsion, arrachant la peau et les chairs, de se libérer de ces lanières que j'avais découvertes dans un évier quelque temps auparavant. Des tas de tuyaux sortent de son ventre ouvert, je vois les intestins à nu, monter et descendre au rythme des mouvements respiratoires, au rythme des gémissements. Je m'avance pour voir la tête du chien. Sa gueule est maintenue grande ouverte par un grossier appareillage en fer. C'est alors qu'il pose son regard sur moi. Je comprends ce qu'il me dit, sans mot, au travers de ses yeux larmoyants d'où émane une tristesse qu'il me transmet, il implore ma pitié.
C'est alors que le pharmacologue qui était penché au dessus du congélateur, se redresse et me voit. Il a une canette de bière à la main, et sur son bureau traîne un sandwich huileux. Il a encore la bouche à moitié pleine lorsqu'il m'engueule :
- Qu'est-ce que tu fous là I Tire-toi vite. Tu gênes avec tes microbes, tire-toi et ferme cette porte !
Si je vous décris objectivement le pharmacologue qui s'occupait de la salle de cardio, vous allez croire que j'exagère, et pourtant !
Franck a la quarantaine, il est gros de partout : du double menton aux doigts boudinés, la graisse a tout investi. Il sue à grosses gouttes du matin au soir, été comme hiver. Il boit son pack de bière qu'il amène tous les jours avec lui, il a sa bouteille de rouge dans le placard des couverts au self. Il parle fort et grossièrement, toujours en train d'essayer désespérément de se rendre intéressant auprès de la gente féminine avec ses blagues de cul, sans s'apercevoir du dégoût qu'il inspire.
Cela paraît peu vraisemblable qu'un tel personnage puisse travailler dans une unité de recherche au sein d'une multinationale pharmaceutique et pourtant, je n'invente pas ce personnage pour les besoins d'un roman, c'est la vérité. Cet être abject, le "gros porc" comme tout le monde l'appelait, avait la responsabilité des expériences de cardiologie menées sur les chiens.
Je ne réponds pas à son invitation si poliment exprimée, de sortir sur le champ de son labo. La scène de ce chien qui continue de gémir pendant que cet être immonde boit goulûment sa canette de bière en rotant, me révolte au point que je ne puis décrocher mes yeux de ceux du chien. Franck doit réaliser que je suis l'animalier "neveu du directeur" car il change soudainement de ton :
- Ah ! Mais t'es Sarnir ! C'est qu'ils m'emmerdent à rentrer dans mon labo comme dans un moulin, alors j'en ai un peu marre, tu comprends ?
Je comprends surtout que l'excuse des microbes était un mensonge, lui qui bouffe son sandwich et pue la transpiration, il n'en apporte pas des microbes ? Et si l'affirmation selon laquelle il s'agissait de chiens amenés par la S.P.A au lieu d'être euthanasiés au refuge était elle aussi un mensonge ?
- Ce chien n'est pas anesthésié ?
- Bien, si t'anesthésies le clebs, vu qu'on fait des recherches sur une nouvelle substance, on veut être sûr que les résultats ne seront pas faussés par aucune autre substance.
Ils s'étaient payés ma tête avec le coup des lambeaux de peau sur les lanières. "Ils sentent rien, ils sont anesthésiés" m'avait dit Berthe. Sous mes yeux je vois les pattes entaillées jusqu'aux tendons continuer à tirer sur les liens.
Mais alors, cela devait être également des mensonges leur histoire de gerbilles qui ne souffrent pas ! Et d'où viennent tous ces chiens, je ne peux plus croire que ce soit la S.P.A qui les amène à ces bourreaux. Mais bon sang, on se fout de ma gueule depuis le début ! Je sais maintenant pourquoi Paul ne voulait pas venir dans le labo avec sa femme. Ils savaient tout eux aussi ! Je me retrouve dans une situation où toutes les valeurs sur lesquelles je faisais reposer ma confiance se dérobent tout d'un coup et me font vaciller de mon univers ouaté dans la cruelle réalité de la Vérité du mot vivisection.
- Ça va pas Samir ? T'es tout pâle ?
J'ai l'impression de me retrouver à la place d'un enfant qui découvre que le plat dont il se délecte depuis tout à l'heure n'est autre que son bien aimé lapin "Bunny", qui était soi-disant "parti dans les étoiles" et qui se retrouve en sauce avec des pruneaux dans son assiette.
Je bredouille quelque chose comme "c'est dégueulasse" avant de partir, complètement "groggy".
Je vois des gens qui me regardent bizarrement, je fais des gestes automatiques. Je me retrouve devant un plateau au self, puis la montre indique 5h, je rentre avec Christine chez nous.
Christine est déjà plus réceptive que la dernière fois :
- Pour être dans un état pareil, c'est que c'est sérieux ! dit-elle en essayant de plaisanter.
Je lui raconte l'horreur, la souffrance de ce chien étripé à vif au nom de la recherche. Je dors mal, cette nuit-là. La suivante aussi ; et même aujourd'hui, cette vision lancinante de ce chien qui me demande de l'aide à travers ses yeux remplis de détresse, vient encore me tourmenter. ../..

P112-P117
../.. Je vais d'abord prendre conscience de la notion de "débit" d'animaux. Tous ces sacs remplis de corps de gerbilles, de têtes de gerbilles, de souris, de hamsters, de lapins, de chiens, qui vont via les congélateurs à l'incinérateur, il faut bien qu'ils soient remplacés puisque la noria des sacs est sans fin. Je croyais, naïvement je vous l'accorde, que les animaux dont je m'occupais, étaient les mêmes depuis ma première visite des animaleries le jour de mon arrivée. Mais, il y a beau y avoir un millier de gerbilles dans l'animalerie, si un seul test d'ischémie cérébrale en consomme une centaine, le stock sera vite épuisé. Je ne vais pas tarder à me rendre compte que toutes les semaines, plusieurs caisses arrivent par avion d'Angleterre, d'un élevage spécialisé. Puis il y a la livraison des lapins, des souris, des cobayes, tous ces animaux étant la source d'un commerce lucratif, avec démarches commerciales et luttes entre les élevages pour se maintenir sur le gourmand "marché" de la vivisection.
D'ailleurs, il ne s'agit pas de la vente d'animaux, mais bien d'un commerce de "matériel de laboratoire", ou encore de "réactif animal" selon les termes consacrés. Je ne tarde pas à me rendre compte que le concept d'animal et être vivant sensible est totalement aboli, dès que les animaux franchissent la porte du laboratoire. Ils deviennent alors des objets, auxquels on accorde autant de tendresse qu'à sa machine à écrire ou son mortier électrique. La preuve m'en sera donnée lorsque le Dr Robert me demande d'afficher une note de service dans tous les laboratoires. Elle rappelle à chaque employé de l'Institut qu'il "faut faire preuve de parcimonie en ce qui concerne l'utilisation des feuilles pour la photocopieuse, ainsi que du matériel en général, animaux compris.".... Cette note de service est signée par Paul, directeur général. Ce même Paul qui me téléphone des Etats-Unis pour savoir comment va sa chatte "Pussy", qui caresse avec tendresse sa chienne et qui va à la messe tous les dimanches matin.
Je ne sais comment ces gens parviennent à concilier le règne de l'amour dont ils parlent dans leur église, avec la souffrance qu'ils génèrent chaque jour. Pendant un moment ce sujet a même été un thème de réflexion pour moi. Par quelle pirouette s'absolvent-ils de tout cela ?
J'ai pu trouver une réponse dans un livre, ou l'auteur mettait deux textes, commentant le même phénomène, mais l'un vu par un croyant, l'autre par un athée et curieusement si l'on n'y prend garde, on serait tenté d'inverser les auteurs respectifs de ces réflexions. Il s'agissait, je m'en souviens, du massacre des baleines. Le croyant, Svend Foyn, inventeur du harpon à tête explosive qui allait décimer jusqu'à l'extinction plusieurs espèces de baleines déposa son brevet la veille de Noël, jour symbolique s'il en est, et écrivit dans son journal : "Je te rends grâce, Seigneur. Toi seul en es l'auteur."
L'autre écrivait avec ironie et tristesse : "Dieu sait si nous avons fait assez de mal sur cette planète, mais éliminer les plus gros animaux que Dieu a créés, témoigne d'une arrogance et d'un manque de clairvoyance qui en disent plus long sur l'intelligence de l'homo sapiens que n'importe quelle grande équation mathématique ou oeuvre d'art."
Je ne veux pas donner à mon récit une orientation anti-religieuse, croyez bien que j'admire Soeur Thérésa, tout comme les chefs spirituels de la trempe du Dalaï Lama, mais que penser de ces messieurs qui garent leur grosse voiture sur le parking de l'église le dimanche, vont prier pour l'amour et de retour au laboratoire stockent des chiens comme des balais dans une remise ?
Pour moi, toucher un animal, un être vivant implique, ipso facto, la mise en place d'une relation. Je le perçois, il me voit, il m'entend, il y a implicitement relation, fût-elle "passive". J'avoue avoir du mal à formuler ce qui m'apparaît comme une évidence.
Lorsque je touche un objet, lorsque je m'occupe de stériliser des éprouvettes, il n'y a pas de relation. Comment peut-on mettre sur le même niveau de préoccupation, une économie de feuilles de papier pour la photocopieuse, et la vie d'un chien, d'un lapin ou d'une gerbille ? Rentrer dans un tel système de pensée, annihile tout simplement le respect de ce don, que certains définissent comme divin : la vie.
Pour Farid c'est de ne pas se faire "engueuler" en mettant de l'eau dans le couloir qui importe; et pas ce que peuvent ressentir ces corps animés par la vie, plongés dans le noir, la faim et la peur, derrière la porte en plexiglas. Partant de là, tout est possible. Mon apprentissage dans ce domaine ne faisait que commencer.

J'étais en train d'emballer des outils chirurgicaux pour les stériliser lorsque je perçois le bruit des griffes d'un animal se débattant dans les bacs en plastique faisant office d'évier dans l'animalerie des petits rongeurs. Peut-être y a-t-il un lapin qui est resté là après le nettoyage en grand d'une des cages ?
Un bruit mat, le cri d'un lapin et de nouveau ce bruit des pattes contre la cuve m'incite à aller voir.
Farid a sorti une cage de lapins du chariot et l'a posée sur la paillasse.
- Salut Samir, ça va ?
- Ça va.
Je remarque que du sang a dû gicler sur sa blouse, sur le mur, au dessus du bac, un filet de sang frais dégouline. Depuis le premier jour j'avais remarqué cette teinte rouge sombre qui s'était incrustée sur le mur. La teinte décolorée de la peinture bleue, juste au-dessus des bacs, prouvait que l'on brossait soigneusement à cet endroit. Pour l'instant, Farid continue sa besogne. Je reste là, adossé contre la porte pour comprendre. Il passe sa main dans la cage et prend un lapin. Au lieu de le maintenir par la peau du cou, il le prend par les pattes arrière et laisse pendouiller le corps le temps qu'il ne bouge plus, alors, bandant tous ses muscles, il projette avec une violence inouïe le lapin contre le mur dont la tête se fracasse dans un bruit mat. Il le lâche ensuite dans le bac où le corps pris de soubresauts finit sa triste vie de "matériel de laboratoire". Sans aucune gêne à mon égard, il passe au suivant. A chaque fois, une giclée de sang arrose le mur qui, au bout d'une dizaine, devient rouge luisant.
Je m'insurge :
- C'est cruel ce que tu fais là, tu peux pas les euthanasier en douceur ?
- Pour quoi faire ? Ils n'ont même pas le temps de sentir quoi que ce soit, c'est pareil et ça va plus....
Il n'a pas le temps de finir sa phrase que le dernier lapin a réussi à sauter par dessus le bac, ce qui lui arrache un :
- Viens ici, saloperie.
Et d'un geste vif il pose son pied sur l'animal en s'appuyant de tout son poids. Le lapin gît là, dans une flaque de sang, son petit corps secoué par les dernières convulsions, écrasé par ce débile mental. Il n'y a rien à dire ni rien à faire, si ce n'est de lui rentrer dedans, mais c'est un sacré gaillard le Farid qui compense en muscles ce qu'il n'a pas en substance cérébrale. Que faire ?
Je suis pourtant persuadé qu'il y a une méthode moins violente pour euthanasier ces lapins. Peut-être qu'il ne l'applique pas uniquement parce qu'il ne sait rien faire d'autre que de leur éclater la tête contre le mur. Dans ce cas, on doit pouvoir l'obliger à faire différemment. Je monte voir le Dr Robert, mais il n'est pas là, je décide d'aller en parler à la directrice Mme Roïg. Celle-ci me regarde du haut de son mépris raciste, mais peu importe, je tente le coup.
- Madame, c'est inadmissible, Farid tue les lapins en les jetant contre le mur, dites-lui, obligez-le à faire autrement.
- Ecoutez Samir, Farid fait son boulot, alors foutez-lui la paix, ce n'est pas parce que vous êtes le neveu du directeur que vous allez faire votre loi.
Je n'ai même pas le temps de lui répondre que Madame tourne les talons et me laisse perplexe au milieu du couloir avec ma colère. ../..

P206-P207
../.. Ce vendredi matin-là, je redescends du distributeur de boisson avec mon café en attendant que le cycle de l'autoclave se termine. Je feuillette le journal, accoudé contre le gros congélateur qu'ils viennent de mettre dans ma salle lorsque je suis surpris par des vibrations que me transmet mon coude, comme si le moteur venait juste de s'arrêter ou de démarrer. Je n'y prête pas attention. Jusqu'à ce que je ressente de nouveau les vibrations. Puis encore une fois. Il est déjà foutu leur congélateur me dis-je. Mais en fait de vibrations, en mettant ma main à plat sur le capot, je me rends compte que cela ressemblerait plus à des chocs venant de l'intérieur. Non sans appréhension, j'ouvre le capot. Je sens mon sang se glacer d'effroi. Au milieu des sacs poubelle rouges de sang, des organes prélevés et de têtes de gerbilles entreposées là, un chien, ouvert de la gorge au pubis, les intestins encore mus par des mouvements péristaltiques, est secoué par de violents soubresauts, agonise dans le congélateur. Je me sens vraiment mal, devant cette soudaine vision d'horreur. Des larmes de colère et de douleur coulent sur mes joues tandis que je cours aux toilettes pour vomir mon petit-déjeuner. Je ne pense même pas à retourner dans la salle pour refermer le congélateur ni finir mon travail de stérilisation. De rage, je prends les clés de l'animalerie des chiens et je leur ouvre la porte, mais rien n'y fait, les pauvres bêtes ont aussi peur de moi que de n'importe quel autre animalier, avec ma blouse blanche. Je pars en laissant tout ouvert, profondément choqué par ce que je viens de voir. J'envoie le gardien et sa feuille de présence sur les roses et je rentre chez moi. ../..

Livre en ligne

'Victimes Silencieuses' est un ouvrage essentiel sur l'expérimentation animale. C'est un témoignage 'coup de poing', une lecture que l'on n'oublie pas... Il n'a pourtant jamais été republié, et il devenait rare sur le marché de l'occasion, alors pour éviter qu'il ne tombe dans l'oubli, je l'ai mis en ligne.

La tâche ne fut pas simple. Il m'a fallu bien du temps pour le "recopier" (par un procédé biscornu, munie d'un appareil photo et d'un logiciel de conversion). L'autre difficulté fut le grand nombre d'erreurs rencontrées dans ce livre (orthographe, ponctuation). J'ai corrigé une grande partie de ces erreurs, mais il en reste, ne soyez pas surpris si vous en croisez.

Voici donc le fruit de ce long travail, un document au format pdf que vous pouvez lire ici-même (il devrait s'afficher ci-dessous) ou que vous pouvez télécharger sur ce lien. N'hésitez pas à le partager, c'est un livre important, il ne faut pas qu'il disparaisse...



21 mars 2013

Gorilles dans la brume, de Dian Fossey

Gorilles dans la brume
Treize ans chez les gorilles
de Dian Fossey

Mise à jour : ajout des extraits

"Je veux être enterrée ici, dans le cimetière où reposent mes gorilles", avait déclaré Dian Fossey à un journaliste occidental un mois avant son assassinat au coeur de la jungle rwandaise, le 27 décembre 1985. Surnommée la "femme qui vit seule dans la forêt", par les paysans et les chasseurs du lieu, Dian Fossey était devenue l'ennemie des braconniers, grands massacreurs de ces gorilles de montagne auxquels elle avait voué sa vie. Vengeance ? Meurtre crapuleux commis par un de ses rares proches ? L'énigme demeure à ce jour. Reste le souvenir de cette femme solitaire et intrépide qui, un jour de septembre 1967, planta sa tente dans les brumes des volcans Birunga, pour ne plus jamais revenir et qui, 18 années durant, allait rassembler une masse considérable d'informations sur ces cousins de nos lointains ancêtres. Reste surtout ce livre, publié 2 ans avant sa mort sous le titre "Treize ans chez les gorilles" et qui devait inspirer un très beau film. Loin des zoos et des musées, il nous entraîne dans une aventure exceptionnelle et un univers fascinant : celui des gorilles en liberté.

Gorilles dans la brume : Treize ans chez les gorilles, Dian Fossey, Traduction de Josie Fanon, Editions France Loisirs, 1989, 244 pages, 16 pages de photos en noir et blanc

Photo tirée de la couverture du livre Letters from the Mist

"J'ai passé 13 ans de mon existence parmi les gorilles de montagne et je les ai observés dans leur environnement naturel. Ce livre, qui est également le fruit de 15 années de travaux et de recherches, retrace certains épisodes de cette expérience. ./. Des mesures urgentes de protection doivent être prises si l'on veut que les gorilles survivent et se multiplient. Mais n'est-il pas déjà trop tard ? J'ai eu ce rare privilège, parmi tous les chercheurs qui ont travaillé sur le terrain en Afrique, d'avoir pu étudier le gorille de montagne. Je souhaite vivement que le résultat de mes recherches soit à la hauteur des souvenirs et des observations que j'ai accumulés."

Dian Fossey

Le sommaire

Avant-propos
1. A Kabara, sur les traces de Carl Akeley et de George Schaller
2. Le second souffle : le centre de recherches de Karisoke au Ruanda
3. Le travail sur le terrain
4. Trois générations de gorilles
5. Coco et Pucker, les orphelins sauvages. Destination : la prison
6. Des animaux en visite à Karisoke
7. La disparition naturelle de deux familles de gorilles, les groupes 8 et 9
8. Des hommes en visite à Karisoke
9. Le groupe 4 s'adapte à un nouveau chef
10. Un exemple de stabilité familiale, le groupe 4
11. Décimation par les braconniers
12. L'espoir : formation d'une nouvelle famille, le groupe de Nunkie
Conclusion
Généalogies
Postface

Pour en savoir plus

- Ce lien ou ce lien pour voir le film "Gorilles dans la brume" avec Sigourney Weaver
- Le site de la Fondation Dian Fossey
- Une biographie de Dian Fossey
- Dian Fossey au pays des gorilles, de Farley Mowat
- Gorilles : Les survivants des Birunga, de George Schaller
- Gorilles orphelins, de Despina Chronopoulos
- Au secours des gorilles, de Fabrice Martinez
- D'autres livres sur le thème des gorilles
- Le documentaire Conversations avec Koko le gorille
- Les documentaires Un gorille dans la famille / Deux gorilles à la maison

La couverture des Editions Presses de la Cité, 1985


L'avant-propos
(dans son intégralité)

J'ai passé treize ans de mon existence parmi les gorilles de montagne et je les ai observés dans leur environnement naturel. Ce livre, qui est également le fruit de quinze années de travaux et de recherches, retrace certains épisodes de cette expérience.
La chaîne des Birunga est composée de huit volcans dont deux seulement sont en activité. Les six volcans éteints sont les seuls endroits au monde où l'on trouve les gorilles de montagne. Cette zone s'étend sur quarante kilomètres de long et, selon les endroits, sur dix à vingt kilomètres de large. Elle forme une réserve dont les deux tiers sont situés au Zaïre et portent le nom de Parc National des Birunga. Douze mille hectares font partie du territoire ruandais ; c'est le Parc National des Volcans. Enfin, une portion plus petite, le Kigezi Gorilla Sanctuary, se trouve en Ouganda.
Les recherches que j'ai effectuées sur le gorille, ce grand singe de l'ordre des primates, animal à la stature majestueuse, d'une grande douceur mais qui, à l'occasion, peut devenir vindicatif, concernent particulièrement l'organisation sociale et familiale. Elles ont permis de découvrir certains modèles de comportement jusqu'alors inconnus.
Carl Linné, le pionnier de la classification, fut le premier à établir, en 1758, la relation existant entre l'homme et le singe. C'est lui qui définit l'ordre des primates, voulant souligner par ce terme la place supérieure que l'homme et le singe occupent dans le règne animal.
L'homme et les trois grands singes (orang-outang, chimpanzé et gorille) sont les seuls primates dépourvus de queue. Ils ont cinq doigts aux pieds et aux mains et leurs pouces sont opposables. Ce sont des mammifères. La position de leurs orbites permet la vision binoculaire. Enfin, leur mâchoire comporte généralement trente-deux dents.
La rareté des fossiles ne permet pas d'établir l'origine des deux familles, les pongidés (grands singes) et les hominidés (hommes) qui se sont séparés du tronc commun depuis des millions d'années. On ne peut donc être certain que l'un des trois grands singes est l'ancêtre de l'homme moderne, l'Homo sapiens.
Parmi tous les primates, cependant, le gorille possède les caractéristiques physiques les plus proches de celles de l'homme. Son étude devrait donc nous permettre de déduire certains comportements de nos lointains ancêtres.
La branche des chimpanzés s'est séparée de celle des gorilles il y a plusieurs millions d'années. Les orangs-outangs s'étaient détachés du tronc commun depuis plus longtemps encore. La confusion persista pendant tout le XVIIIe siècle entre les orangs-outangs, les chimpanzés et les gorilles. L'orang-outang fut le premier à être considéré comme étant d'un genre distinct, sans doute parce qu'il vivait dans les régions lointaines de l'Asie. Ce n'est qu'après 1847 et la découverte d'un squelette de gorille au Gabon que l'on différencia le gorille du chimpanzé.
De même que chez les orangs-outangs et les chimpanzés, il existe des subdivisions chez les gorilles. Les différences morphologiques sont avant tout fonction de la nature de l'habitat.
Il reste en Afrique de l'Ouest entre neuf mille et dix mille gorilles de plaine (Gorilla gorilla gorilla) qui vivent en liberté. Ce sont des spécimens de cette sous-espèce que l'on capture généralement et que l'on trouve derrière les grilles des zoos ou empaillés dans les musées. Plus de quinze mille kilomètres à l'ouest, dans la chaîne des volcans Birunga, au Zaïre, en Ouganda et au Ruanda vivent les derniers gorilles de montagne (Gorilla gorilla beringei) qui font l'objet de cette étude. Ils ne sont guère plus de deux cent quarante. Tous vivent en liberté. La troisième sous-espèce (Gorilla gorilla graueri) compte environ quatre mille gorilles que l'on rencontre dans l'est du Zaïre. Une vingtaine seulement ont été capturés.
On dénombre, selon l'altitude où ils vivent, vingt-neuf caractères morphologiques différents entre les gorilles de plaine et les gorilles de montagne. Le gorille de montagne vit de préférence à terre. Il a des poils plus longs, des mamelles plus importantes, un tronc plus large, une crête sagittale plus prononcee. un palais plus allongé, des bras plus courts, des pieds et des mains plus petits et plus larges.
Quatre mille gorilles seulement vivent donc en liberté dans des réserves. Pour assurer la protection de l'espèce, certains préconisent la capture des gorilles et leur emprisonnement dans les zoos ou des endroits similaires. Par suite des liens familiaux étroits qui existent chez les gorilles, la capture d'un seul jeune peut entraîner la mort de plusieurs membres du groupe familial. De plus, tous les animaux capturés ne parviennent pas vivants à destination. On estime qu'un tiers seulement survit. La mortalité dans les zoos contribue encore à diminuer le nombre des gorilles. Je m'élève avec la plus vive énergie contre la théorie selon laquelle le massacre, la capture des gorilles et leur exposition dans les zoos sont des moyens d'empêcher la disparition de ces animaux.
La préservation d'une espèce menacée d'extinction commence avec la prise de mesures rigoureuses et le renforcement de la législation pour protéger l'habitat naturel des animaux contre l'empiétement de l'homme sur les parcs et les réserves.
Il faut construire pour les gorilles enfermés dans les zoos des abris se rapprochant le plus possible de leur habitat naturel et supprimer les cages et les barreaux. Les animaux doivent pouvoir grimper aux arbres et avoir à leur disposition de la paille, des branches ou des bambous pour construire leurs nids. La nourriture doit être fournie en petites portions, répartie tout au long de la journée, correctement préparée et disséminée en différents endroits pour permettre à l'animal de la chercher et de la découvrir. Les gorilles doivent pouvoir sortir de leur cage. Contrairement à l'opinion couramment répandue, ils n'aiment rien tant que paresser au soleil. Enfin. il faut aménager des recoins obscurs pour permettre aux animaux captifs de se mettre à l'abri, s'ils le désirent, des regards humains et de s'isoler de leurs congénères, comme ils le font quand ils sont en liberté.
Pour éviter la consanguinité et stimuler la reproduction, il convient de faire permuter d'un groupe à l'autre les animaux qui semblent stériles. C'est un processus habituel chez les gorilles en liberté.
De meilleures conditions de vie contribueront sans aucun doute à améliorer la reproduction des gorilles.
Le Dr Louis Leakey, aujourd'hui décédé, craignait que le gorille de montagne, sous-espèce scientifiquement identifiée en 1902, ne disparaisse avant la fin du siècle. C'est pourquoi il souhaitait vivement que l'on entreprenne des recherches sur le terrain. Jusqu'en 1960, seul George Schaller l'avait fait.
Pendant les six ans et demi qui séparèrent la publication des brillants travaux de Schaller et le début de ma propre enquête, la proportion des mâles par rapport aux femelles chez la population gorille des volcans Birunga tomba de 1 pour 2,5 à 1 pour 1,2. La population totale diminua de moitié. Il y a plus grave : près de la moitié de la réserve où vivent les gorilles est en passe d'être transformée en terres de cultures. Délogés de leur habitat naturel par la présence de l'homme, les gorilles deviennent de plus en plus vindicatifs et se battent entre eux.
Des mesures urgentes de protection doivent être prises si l'on veut que les gorilles survivent et se multiplient. Mais n'est-il pas déjà trop tard ?
J'ai eu ce rare privilège, parmi tous les chercheurs qui ont travaillé sur le terrain en Afrique, d'avoir pu étudier le gorille de montagne. Je souhaite vivement que le résultat de mes recherches soit à la hauteur des souvenirs et des observations que j'ai accumulés.

Quelques extraits choisis

Ch1. A Kabara, sur les traces de Carl Akeley et de George Schaller

p12 (les premiers pas de Dian Fossey en Afrique...)
../.. Le Dr Leakey me permit de visiter les nouveaux sites archéologiques d'Olduvai. On venait d'y découvrir un fossile de girafe. Je descendais en courant une pente escarpée, exultant de me sentir libre sous le beau ciel d'Afrique, lorsque, soudain, je roulai dans le fossé où se trouvait la dernière découverte et me foulai la cheville. De douleur, je vomis sans ménagement sur le précieux fossile. Pour compléter mon humiliation, les membres de l'équipe de Leakey, légèrement dégoûtés, me hissèrent hors du trou comme un goret. Mary Leakey me fit boire gentiment un jus de citron tandis que nous contemplions ma cheville enflée qui virait du bleu au noir. De l'avis général, je devais abandonner mon projet de tournée dans les Birunga. Ce petit accident ne fit, au contraire, que renforcer ma détermination.
Je quittai les Leakey quinze jours plus tard. M'aidant d'une canne que m'avait confectionnée un sympathique Africain rencontré sur la route, et accompagnée d'un chauffeur et d'une douzaine de porteurs, j'entrepris l'escalade difficile qui devait nous mener en cinq heures jusqu'à la prairie de Kabara. ../..

p14-p15
../.. Alan mit lentement la caméra en marche et commença à filmer. Le bruit éveilla la curiosité d'autres membres du groupe qui s'avancèrent pour mieux nous voir. Cherchant à attirer notre attention, certains gorilles se livraient à des démonstrations : bâillements, simulation de repas, bris de branches, coups frappés sur la poitrine. Ils nous regardaient ensuite d'un air railleur comme s'ils essayaient de déterminer quel effet le spectacle faisait sur nous.
Je fus captivée, au cours de cette première rencontre, par leur personnalité et la timidité de leur comportement. Je quittai Kabara avec regret, mais convaincue qu'un jour ou l'autre je reviendrais pour en apprendre davantage sur les gorilles de la montagne perdue dans les brumes.
C'est une visite que je rendis au Dr Leakey à Louisville, dans le Kentucky, qui décida de mes retrouvailles avec Kabara, Sanwekwe et les gorilles. De retour aux Etats-Unis, j'avais repris mon travail de rééducatrice pour payer mes dettes.
Le Dr Leakey n'avait sans doute gardé qu'un vague souvenir de la touriste maladroite qu'il avait rencontrée trois ans auparavant, mais il fut frappé par les photos et les articles que j'avais publiés à mon retour d'Afrique.
Après un bref entretien, il me déclara que j'étais celle qu'il cherchait depuis longtemps pour entreprendre des recherches sur le terrain. Auparavant, me dit-il, je devais me faire opérer de l'appendicite afin de ne pas courir le risque d'être malade dans cette région reculée d'Afrique centrale. J'aurais accepté n'importe quelle condition et j'entrai à l'hôpital pour une appendicectomie.
Six semaines après ma sortie de l'hôpital, je reçus une lettre du Dr Leakey. "En réalité, disait-il, il n'y avait aucune raison impérieuse de vous faire enlever l'apendice. C'est seulement ma façon de mettre à l'épreuve les nouveaux postulants." Ce fut ma première expérience du sens de l'humour bien particulier qui était le sien.
Il fallut huit mois au Dr Leakey pour rassembler les fonds nécessaires. Pendant ce temps, je finis de rembourser le prêt bancaire qui avait financé mon safari de 1963, appris pratiquement par coeur les deux magnifiques ouvrages de George Schaller sur ses recherches de 1959 à 1960 parmi les gorilles de montagne et m'initiai à la langue swahili.
Ce fut dur de quitter mon travail et les enfants dont je m'étais occupée pendant onze ans. Je dis au revoir à mes amis du Kentucky et à mes trois chiens, Mitzi, Shep et Brownie. Ces derniers sentaient que notre séparation serait définitive. Je les vois encore courant derrière ma voiture chargée à ras bord. Je me rendis ensuite en Californie, pour embrasser mes parents.
Je ne pouvais faire comprendre à personne ce qui me poussait à retourner en Afrique. Les uns appelleront cela la destinée. D'autres jugeront cette initiative bizarre et affligeante. Quant à moi, comme chaque fois que ma vie prend une tournure surprenante, je parlerai seulement de hasard.
Vers la fin de l'année 1960, Leighton Wilkie, qui finançait les recherches de Jane Goodall sur les chimpanzés, informa le Dr Leakey qu'il était prêt à participer à un autre projet à long terme sur les grands singes.
En décembre 1966, j'étais de nouveau en route pour l'Afrique. Mon unique but, cette fois-ci, était de retrouver les gorilles. ../..

Ch3. Le travail sur le terrain

p59-p60
../.. Parfois, les étudiants et moi-même tombions sur des gorilles, sans avoir eu le temps de les avertir de notre présence. Les animaux chargeaient alors, surtout si plusieurs groupes étaient proches les uns des autres, s'ils se déplaçaient dans une zone dangereuse fréquentée par les braconniers, ou s'il y avait parmi eux un nouveau-né.
On comprend qu'en de telles circonstances, le chef à dos argenté devait recourir à des tactiques défensives.
J'escaladais un jour une colline à la végétation épaisse sur les traces du groupe 8 qui, selon mes estimations, se trouvait à quelques heures de marche devant moi. L'air fut soudain déchiré par les cris stridents de cinq gorilles qui dévalaient la colline en chargeant dans ma direction. Il est difficile de décrire l'impression causée par une charge de gorilles. Les cris sont si assourdissants qu'on ne peut les localiser. Je me rendis compte que les gorilles étaient au-dessus de ma tête quand je vis les futaies s'écarter, comme au passage d'un tracteur fou qui fonçait directement sur moi.
Quand le mâle dominant à dos argenté me reconnut, il freina brusquement. Il était environ à un mètre de moi. Les quatre mâles qui le suivaient lui tombèrent dessus. Je me laissai glisser lentement à terre, prenant une pose aussi soumise que possible. Les poils des gorilles se dressaient au-dessus de leur crête sagittale (pilo-érection), ils montraient les dents, et leurs iris, habituellement marron clair, viraient au jaune, leur donnant des yeux semblables à ceux des chats. L'odeur caractéristique de la peur emplissait l'air. Je restai immobile pendant plus d'une demi-heure, car les mâles se mettaient à crier dès que j'esquissais un mouvement. Finalement, je fis semblant de manger de l'herbe. Ils me laissèrent faire puis, d'un pas raide, remontèrent dans la colline.
Je me mis alors debout et essayai de découvrir l'origine des cris qui venaient d'éclater plus de cent mètres au-dessous de moi. J'aperçus un groupe de bergers tutsi qui avaient été attirés par les hurlements des gorilles et avaient dévalé les pentes où ils faisaient paître leurs troupeaux. Je sus plus tard que les hommes étaient persuadés que les gorilles m'avaient mise en pièces. Quand ils me virent saine et sauve, ils en conclurent que j'étais sous la protection d'un "sumu" spécial qui me mettait à l'abri de la colère des gorilles qui, pour leur part, les terrifiait.
Je continuai à suivre le groupe 8 et découvris qu'il était en contact avec le groupe 9 au moment où je l'avais rencontré. D'après les traces, je pus voir que le groupe 9 avait pris part à la charge mais s'était arrêté avant de m'atteindre. Je compris tout en découvrant un mâle solitaire à dos argenté, juste au-dessus de l'endroit où je me trouvais. En entendant le bruit d'herbes foulées, les gorilles avaient cru à l'arrivée du mâle solitaire dont la présence ne pouvait être tolérée ni par un groupe ni par l'autre.
Tout en sachant que les charges des gorilles sont purement défensives, on réagit instinctivement par la fuite, impulsion qui invite les gorilles à la poursuite. Convaincue de la gentillesse innée des gorilles, j'ai toujours pensé que leurs charges ressortaient de l'intimidation et n'ai jamais hésité à rester sur place. Devant la violence de leurs cris et la rapidité de leur approche, je m'accrochais fermement aux plantes qui m'entouraient. Si je n'avais pas eu ce support, j'aurais certainement tourné les talons et me serais enfuie à toutes jambes.
En règle générale, les gorilles ne chargent pas les gens qu'ils connaissent et, quand il s'agit d'inconnus, ne leur donnent souvent qu'une petite tape au passage. A condition toutefois que l'homme ne court pas.
Un de mes meilleurs étudiants commit un jour la même erreur que moi. Il grimpait à travers la végétation très dense dans une zone fréquentée par les braconniers et se frayait un chemin à grand bruit avec son panga, ignorant qu'un groupe de gorilles se trouvait à proximité. Le mâle dominant à dos argenté, qui ne l'avait pas identifié, chargea brusquement. Le jeune homme prit la fuite. Le gorille plongea sur lui, le plaqua au sol, déchira son sac à dos et s'apprêtait à planter les dents dans son bras quand il reconnut un observateur familier. Il se recula immédiatement avec, me dit le jeune homme, "une mimique faciale ressemblant à des excuses". ../..

Ch4. Trois générations de gorilles

p66
../.. Par une journée particulièrement ensoleillée, j'entendis des vocalisations typiques de contentement provenant d'une des cuvettes pourvue d'une herbe abondante où le groupe 5 avait l'habitude de se tenir. Je rampai doucement jusqu'au bord du ravin et, sans être vue, observai la famille avec mes jumelles. Beethoven, le patriarche, était couché au milieu de ses femelles, monticule argenté deux fois plus gros que chacune d'elles. Il devait peser environ 135kg et être âgé d'une quarantaine d'années. Son dos était presque blanc tandis que les poils de ses épaules, de sa nuque et de ses cuisses grisonnaient. Je remarquai, outre sa taille massive et ses poils argentés, d'autres caractéristiques morphologiques sexuelles, comme la crête sagittale prononcée et les grandes canines que l'on ne trouve jamais chez les femelles.
Lentement, Beethoven se laissa rouler sur le dos, soupira de plaisir et s'absorba dans la contemplation de son dernier-né, Puck, âgé de six mois, qui jouait sur le ventre de sa mère, Effie. Beethoven souleva Puck par la peau du cou et le balança doucement au-dessus de lui. L'enfant paraissait minuscule dans cette main énorme. Enfin, Beethoven reposa le bébé sur le ventre de sa mère.
J'ai souvent vu ce spectacle d'un vénérable gorille à dos argenté jouant avec son rejeton. La gentillesse extraordinaire du mâle adulte envers ses enfants apporte un démenti au mythe de King Kong. ../..

Ch8. Des hommes en visite à Karisoke

p150
../.. Les photographes, les touristes, certains cinéastes constituent pour les gorilles un danger aussi grand que les braconniers. Les cinéastes français, dont j'ai parlé plus haut, avaient poursuivi le groupe 5 pendant six semaines. Ils furent responsables de l'avortement d'Effie. Finalement, le groupe 5 émigra et quitta son domaine vital, situé à l'intérieur du Parc, pour fuir les touristes. Il fut obligé de s'installer dans une zone fréquentée par les braconniers. L'équipe de télévision française rentra à Paris. Son documentaire eut un grand succès à la télévision. Pendant ce temps, le groupe 5 se remettait lentement du choc de l'invasion gauloise et notre équipe dut procéder à une opération de regroupement pour le faire sortir de la zone dangereuse. ../..

Digit

Ch11. Décimation par les braconniers

p198-p200
../.. Le 1er janvier 1978, Nemeye revint tardivement au camp et nous annonça qu'il n'avait pu localiser le groupe 4. Les traces se confondaient avec celles de nombreux buffles, d'éléphants, de chiens et de braconniers. Il avait aussi trouvé sur la piste du sang et des traînées de diarrhée. Malgré sa peur, il avait eu le courage de suivre la piste des gorilles sur trois kilomètres. Ils avaient fui en direction du mont Visoke. Le lendemain, divisés en deux équipes (Ian Redmond et Nemeye d'une part, moi-même et Kanyaragana d'autre part), nous quittions le camp à l'aube pour entreprendre des recherches sur toute l'étendue du col.
Ian trouva d'abord le corps mutilé de Digit gisant dans une mare de sang sur des feuillages piétinés. La tête et les mains avaient été coupés. Le corps portait des traces de multiples coups de lance. Ian et Nemeye partirent à ma rencontre afin de m'apprendre la catastrophe et de m'éviter le choc de la découverte.
Pendant que Ian me racontait l'horrible nouvelle, je revoyais défiler devant mes yeux toute la vie de Digit depuis le premier instant où je l'avais vu, dix ans plus tôt, petite boule soyeuse de fourrure noire. Je me sentais comme amputée d'une partie de moi-même.
Digit qui, dans son rôle de sentinelle, avait été pendant si longtemps d'une importance vitale pour son groupe, était mort en service commandé, tué par des braconniers, le 31 décembre 1977. Il avait reçu 5 coups de lance mortels en tenant en respect 6 hommes et leurs chiens. Grâce à lui, tous les membres de sa famille, sa compagne Simba et l'enfant qu'elle portait avaient pu fuir vers la sécurité de la montagne. Il avait mené un dernier combat solitaire et courageux et réussi à tuer l'un des chiens avant de mourir. La pensée de l'angoisse et de la souffrance qu'il avait endurées et de la compréhension qu'il avait peut-être eu de la cruauté humaine me serraient le coeur.
Les porteurs ramenèrent son corps au camp et on l'enterra à quelques mètres de ma cabane. Digit était mort mais son souvenir restait vivant. J'eus ce soir-là une longue discussion avec Ian Redmond. Fallait-il garder secret cet assassinat ou au contraire lui donner une large publicité afin d'obtenir un soutien pour la préservation du Parc des Volcans et l'organisation de patrouilles antibraconnage ?
Ian, parce qu'il était encore un nouveau venu, était optimiste. Il pensait que l'indignation soulevée par cet assassinat inutile serait un moyen de pression sur les autorités rwandaises et les contraindrait à mettre les braconniers sous les verrous. Il croyait aussi que cet incident renforcerait la coopération entre le Rwanda et le Zaïre et que les deux pays réuniraient chacune des parties de la réserve située sur son territoire respectif pour l'administrer de concert. ../..
../.. L'aube blanchissait les fenêtres. Tout en continuant à discuter avec Ian, je compris enfin que Digit ne pouvait être mort pour rien. Je décidai de créer un "Fonds Digit" pour le soutien à la préservation active des gorilles. L'argent recueilli serait exclusivement consacré à la création de patrouilles antibraconnage, au recrutement, à l'entraînement, à l'équipement et à la rémunération d'Africains. ../..

Une photo extraite du livre

Sa légende : Cette photo représentant Digit âgé de onze ans illustra une célèbre affiche rwandaise qui proposait aux touristes du monde entier : "Venez le découvrir au Rwanda..."


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Digit, photographié par Dian Fossey
Source : Internet

Cette photo est également présente en noir et blanc dans le livre.

Sa légende : Après avoir atteint la maturité sexuelle, Digit resta dans son groupe natal où il avait la possibilité de procréer. Cette photo prise en 1974, après la mort d'Old Goat, la femelle dominante du groupe 4, qui avait assumé avec Digit les fonctions de sentinelle, montre ce dernier comme hanté par ses souvenirs.


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Une autre photo extraite du livre

Sa légende : L'auteur fit cette photo de Digit début décembre 1977, sans se douter que ce serait la dernière. Le gorille, assis dans l'ombre à l'écart du groupe, est à son poste de sentinelle. Quatre mois plus tard naissait l'enfant de Digit et de Simba.



Photos

Leakey's Angels, les fondatrices de la primatologie moderne
de gauche à droite, Biruté Galdikas (les orangs-outangs, Indonésie),
Jane Goodall (les chimpanzés, Tanzanie) et Dian Fossey (les gorilles, Rwanda)


"Au coeur des volcans des Birunga, parmi les gorilles, je me sens chez moi"
Dian Fossey





Le 27 décembre 1985, deux ans après la parution de ce livre, dian fossey était retrouvée morte dans son bungalow du Karisoke Research Center. Elle avait été frappée à la tête d'un coup de machette et gisait dans une chambre dévastée...

"Je veux être enterrée ici, dans le cimetière où reposent mes gorilles",
avait déclaré Dian Fossey à un journaliste
un mois avant son assassinat au coeur de la jungle rwandaise.


No one loved gorillas more
.


Vidéos

Dian Fossey et Digit


Un extrait du documentaire "Final days of Dian Fossey"
Les derniers jours de Dian Fossey, France 5, 2005, 52min


L'émission "Champions de la nature" consacrée au gorille des montagnes
D'autres reportages animaliers sur ce lien.


12 mars 2013

Le petit déjeuner du tarsier, de François Moutou

Le petit déjeuner du tarsier
et autres indiscrétions du monde animal
de François Moutou
photographies :
François Moutou et Valérie Besnard

"Le poisson clown et la demoiselle", "le regard du couscous géant", "le colibri voit rouge", autant de délicieuses évocations du monde animal sauvage que François Moutou a collectées au cours de ses voyages au bout du monde... ou près de chez nous.

"J'ai eu la chance de vivre ces petites tranches de vie. Elles correspondent à des évènements qui se sont réellement déroulés ou à des scènes vraiment arrivées. Les plus anciennes histoires datent des années 70 (1970), la plus récente de 2012. Parfois il s'agissait de missions scientifiques pour aller étudier une ou plusieurs espèces, mais le plus souvent c'étaient de simples balades avec une paire de jumelles, un appareil photo et un carnet pour prendre des notes.

Les animaux dont il est question sont sauvages et libres. Dans un cas, il s'agit de l'élevage de deux jeunes individus et de leur retour à la liberté. Dans tous les autres cas, c'est moi qui suis allé les découvrir et les observer, chez eux, dans la forêt, dans la steppe ou dans la mer. J'avoue que je ne suis pas du tout certain que ces animaux avaient vraiment envie de me voir, eux. Il me semble cependant que ces rencontres ont été supportables pour les uns comme pour les autres, mais c'est mon seul point de vue. Aucun animal interrogé n'a voulu répondre."

Le petit déjeuner du tarsier et autres indiscrétions du monde animal, François Moutou, Editions Le Pommier, 2012, 192 pages, avec des photos en couleur prises par François Moutou et Valérie Besnard

A propos de l'auteur

François Moutou est docteur vétérinaire et épidémiologiste à Maison-Alfort. Il travaille sur diverses maladies communes à l'homme et aux animaux pour mieux les comprendre et les prévenir. Côté mammifères, il a travaillé sur les chauves-souris à la Réunion et suit les dossiers des carnivores en France. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont "Pourquoi les taupes ne portent-elles pas de lunettes ?", "L'hibernation", "Les animaux volants", ou encore "Pourquoi les mammifères ne pondent-ils pas d'oeufs ?".

Pour en savoir plus

- La note de lecture d'Hervé Le Goff (comprenant plusieurs photos)
- Le site des Editions Le Pommier
- Les animaux extraordinaires, de François Moutou et Valérie Besnard
- Mammifères du monde, avec la collaboration de François Moutou

L'avis du site JNE
Journalistes Ecrivains pour la Nature et l'Ecologie
Source


Notre ami François Moutou n’est pas seulement vétérinaire à Maisons-Alfort, sa maison mère. C’est aussi un naturaliste tous terrains, qui explore les recoins les plus reculés de la planète à la recherche d’étranges bestioles. Ce peut être une grenouille arboricole du sud de l’Inde, un échidné aperçu au nord-est (tropical) de l’Australie ou une ponte de tortue marine à Mayotte - aujourd’hui département français de l’Océan indien. Ce peut être aussi un martinet tombé au sol en région parisienne ou un castor nageant dans la Durance. Chaque rencontre est pour lui l’occasion d’une petite leçon d’histoire naturelle, la découverte d’une bizarrerie de la nature ou simplement le récit d’une émotion : apercevoir une jeune martre dans un chêne de la forêt d’Orient (Aube), contempler un galago (petit primate) caché dans le tuyau d’un campement de Tanzanie ou assister au petit déjeuner d’un tarsier (petit primate) perché dans un arbre de l’île de Sulawesi (Indonésie).

François Moutou nous épargne les grands fauves, les gorilles, les éléphants et les rhinocéros, tous ces animaux que l’on peut voir d’une voiture lors d’un safari photo au Kenya. Ce qui l’intéresse, c’est l’insolite, le discret, le caché, ou alors la vie secrète d’un animal qu’on croit connaître comme l’hippopotame. Lire ce tour du monde des rencontres animales, c’est découvrir concrètement les éléments de ce qu’on appelle aujourd’hui la biodiversité, mais sans le discours qui va généralement avec, comme la disparition des espèces ou les dégâts du progrès.

Visiblement, le naturaliste se régale à chaque rencontre, et il veut seulement partager ses petits moments de bonheur, même lorsque le spectacle n’est pas gai, comme l’ours polaire plongeant son mufle dans le cadavre d’une baleine. La nature offre des images contrastées, que l’oeil averti du naturaliste saisit presque au vol et fixe parfois par une photo. De cette quarantaine de rencontres, proches ou exotiques, il ne tire qu’une morale : "Ce qu’il faut, ce n’est pas aimer les animaux, c’est les laisser tranquilles". Les animaux sauvages, s’entend. Mais il les aime aussi.

Un extrait de l'introduction

Voici des histoires qui parlent d'animaux. D'animaux que j'ai eu la chance de rencontrer lors de voyages, parfois tout près de chez moi, parfois beaucoup plus loin. J'ai eu l'occasion de participer à quelques missions scientifiques. Nous recherchions des informations sur ces animaux, nous les regardions pour voir comment ils vivent et pour ensuite le faire savoir. Pour d'autres de ces voyages, je voulais simplement satisfaire ma curiosité, mon envie de découvrir des paysages et des espèces que je n'avais encore jamais vus. Il faut dire que je suis un peu zoologiste, c'est-à-dire quelqu'un qui s'intéresse aux animaux et qui cherche à les comprendre.

Les histoires les plus anciennes datent des années 70 (1970), la plus récente de 2012. Chacune est centrée sur un animal particulier, le héros, c'est-à-dire celui observé ce jour-là ou suivi durant un certain temps. J'avoue que parfois, si c'est bien lui que je recherchais et que j'ai trouvé, d'autres fois, c'est le hasard qui me l'a fait rencontrer. Bien que j'aie pu voir des lions et des girafes en Afrique ou des tigres et des orangs-outans en Asie, j'ai plutôt choisi ici de raconter des animaux plus modestes, moins connus, mais tout aussi étonnants et réellement passionnants.

Le matériel de hase que j'emporte en voyage est simple : une paire de jumelles, un appareil photo et un carnet pour prendre des notes. Très commode pour rédiger les histoires au retour, mais j'ai aussi utilisé ma mémoire, mes souvenirs, car tout n'était pas écrit dans ces petits carnets. Aujourd'hui, j'en ai d'ailleurs toute une rangée d'étagère l En voyage, je les remplis le soir avant de me coucher, ou alors le lendemain seulement, s'il était trop tard ou si j'avais trop sommeil. J'essaie de noter ce qui s'est passé, les paysages visités, la végétation, les scènes observées, les animaux rencontrés... Ce que je leur ai dit, ce qu'ils m'ont dit. Enfin, ce que j'ai cru qu'ils m'avaient dit, du genre contents de me voir, pas contents du tout, indifférents, toutes ces impressions que l'on peut ressentir face à un animal découvert dans son milieu, parmi les siens.

Les animaux dont il est question ici sont sauvages et libres. Une histoire traite de l'élevage de deux jeunes individus et de leur retour à la liberté. Dans toutes les autres, c'est moi qui suis parti découvrir et observer mes héros, chez eux. En transpirant dans la végétation si dense des forêts tropicales, étourdi par le vent dans les étendues sans limite des steppes et des savanes ou en regardant à travers un masque dans une mer turquoise, j'avoue que je ne suis pas du tout certain que ces animaux avaient vraiment envie de me voir. Je pense quand même que ces rencontres étaient supportables pour les uns comme pour les autres, mais ce n'est que mon point de vue : aucun animal interrogé n'a voulu répondre.

Les lieux visités sont variés. Etudier les animaux permet d'apprendre la géographie en même temps, et c'est tant mieux. De chaque voyage j'ai tenté de rapporter l'ambiance particulière, des scènes de vie, des couleurs, des sons, des odeurs, des émotions. Où que l'on soit, le long des routes et des pistes, il y a toujours quelque chose à regarder. On peut parcourir tous les jours le même sentier et ne jamais avoir l'impression de refaire le même chemin. Il faut simplement rester curieux, garder les sens en éveil.

Des aperçus du livre





11 mars 2013

Dictionnaire passionné des animaux, d'Allain Bougrain Dubourg

Dictionnaire passionné des animaux
d'Allain Bougrain Dubourg

Allain Bougrain Dubourg mène depuis des années un combat pour la protection de la nature et le respect de l'environnement. Il nous livre ici ses luttes, ses aventures et sa vie de A à Z.

Sous forme d’Abécédaire, Allain Bougrain Dubourg nous raconte une vie de passion consacrée aux animaux. Tour à tour spectateur émerveillé de la nature et farouche acteur de sa protection, il s’est frayé un parcours hors du commun qui donne tout son sens à l’idée selon laquelle on ne protège bien que ce que l’on connaît bien.

Du manchot, en Antarctique, qui tente de lui voler son feutre, aux chiens, en Normandie, dressés pour aider les handicapés, en passant par le jeune rhinocéros qu’il nourrit au biberon, chaque rencontre est source de compréhension, de compassion et d’émotion.

Dictionnaire passionné des animaux, Allain Bougrain Dubourg, Editions Delachaux et Niestlé, 2013, 189 pages

A propos de l'auteur

Engagé depuis plus de 30 ans dans la préservation de la biodiversité, Allain Bougrain Dubourg a sensibilisé le grand public à travers ses nombreuses émissions de télévision ou de radio, ses ouvrages, ses conférences et ses actions de terrain. Président de la LPO - la Ligue pour la Protection des Oiseaux, il a réalisé la série "Les héros de la biodiversité" diffusée sur France Télévisions. Il anime, avec la philosophe Elisabeth de Fontenay, l'émission de radio "Vivre avec les bêtes" sur France Inter.

Pour en savoir plus

- Ce lien ou bien ce lien où vous pourrez feuilleter le livre
- A écouter : cette interview radio en 3 parties de 4min, sur France Info
- Le site des Editions Delachaux et Niestlé
- Le site de la Ligue pour la Protection des Oiseaux - LPO
- La page de l'émission "Vivre avec les bêtes" sur France Inter

Du même auteur

- Les Héros de la biodiversité
- Des animaux et des femmes
- Autopsie du monde animal
- Sales bêtes ? Respectons-les
- Curieux de nature
- Animaux à la Une
- Et Dieu créa les animaux

L'introduction du livre

Dans le dictionnaire Larousse, le mot "passion" a trouvé sa place entre "passif" et "passivité". Les académiciens l’ont encadré par une forme d’indifférence, peut-être pour le rehausser davantage. Et lorsque l’on se penche sur la définition, on peut lire : "Emotion puissante et continue qui domine la raison." Conclusion : on ne peut être passionné et raisonnable. Je souhaite que le "Dictionnaire passionné des animaux" démontre le contraire, car je prétends qu’il est raisonnable d’être passionné.
J’en ai la conviction depuis l’enfance, alors que les animaux m’apparaissaient comme un fantastique potentiel d’évasion et de curiosité. Quel était leur moteur ? Pouvaient-ils se montrer dangereux ? Pourquoi n’arrivions-nous pas à communiquer avec eux ? Autant de questions passionnantes. Raisonnablement, j’aurais dû m’engager dans des études vétérinaires pour espérer trouver un début de réponse aux mystères animaliers. Mais la passion m’a conduit directement sur le terrain. "Au contact", comme disent les policiers. C’est donc une passionnante expérience qui m’a amené, à travers des reportages télévisés, à lever le voile sur mes questionnements d’enfance.
Pour autant, je reste frustré car, après avoir parcouru la planète, des déserts aux forêts vierges, de l’Antarctique au Grand Nord, des îles perdues aux fleuves sauvages, j’ai bien peu progressé dans la connaissance de l’arche du vivant. En revanche, ce périple vers les autres m’a enseigné la nécessité de réveiller mes sens. Réapprendre à écouter, à caresser, à goûter, à sentir, à voir… quelle richesse !
Le monde animal ne se prive pas de ce trésor, il en use. Bien souvent pour sa survie. Vous ne serez donc pas surpris de constater que l’émotion accompagne ces animaux du Dictionnaire passionné. Pas plus que vous ne serez étonné de ma compassion à leur égard. Beaucoup d’entre eux sont en souffrance ou en sursis. Ce dictionnaire plaide passionnément pour qu’un destin plus serein se dessine enfin en leur faveur. N’est-ce pas raisonnable ?

Allain Bougrain Dubourg

Le sommaire en image


Allain Bougrain Dubourg : "Il faut du courage en politique et on en manque"
Un court extrait des propos tenus dans cette interview radio (en 3 parties)

Son dictionnaire comporte une centaine d'entrées qui vont d'abeille à zébu, en passant par H comme hippophagique, mais qui commence par "Abandonner".

"C'est une situation forte, il y a pas loin de 100.000 animaux abandonnés chaque année", explique Allain Bougrain Dubourg. "On abandonne toujours autant mais on vient porter l'animal dans le refuge."

La viande de cheval

Allain Bougrain Dubourg est contre la viande de cheval et considère que le scandale autour de cette viande est une bonne chose. "Je soupçonnais, avec d'autres, depuis longtemps qu'il y avait des malversations. On se bat comme des chiens depuis des années pour une traçabilité et là tout est ouvert au grand jour. Je pense qu'il va y avoir des contrôles plus sévères."

Brigitte Bardot

Un chapitre de son livre est consacré à Brigitte Bardot qu'il décrit ainsi : "Parfois gazelle en fuite, elle peut se montrer caressante comme un félin". Très engagée dans la lutte en faveur des animaux, elle fut la compagne d'Allain Bougrain Dubourg. "C'est à la fois la tendresse et les grands coups de gueule. Brigitte a été libérée quand elle s'est désolidarisée du cinéma. Elle a toujours pensé qu'elle était venue sur Terre pour servir la cause animale."

Du bon usage des mots

Le mot biocarburant est un mensonge et il est préférable d'utiliser agrocarburant estime Allain Bougrain Dubourg. "Avec le mot bio on a l'impression que c'est sain, alors que pas du tout parce qu'il y a beaucoup de produits. Agrocarburant, c'est une culture qui produit des carburants avec tout ce que cela représente comme méthodes employées."

Si les politiques ont un double langage c'est parce qu'ils ont compris au fond d'eux que l'on ne peut pas s'exonérer d'une attention toute particulière à l'égard de la nature. Mais ils sont piégés et courbent le dos face aux pressions multiples. "Quand on s'adresse aux politiques, ils vous écoutent, mais il y a peu d'engagement et surtout, si l'engagement ne leur profite pas, ils changent leur fusil d'épaule. Il faut du courage en politique et on en manque."