18 novembre 2012

Mon ami Ben, de Julia Romp

Mon ami Ben
Un chat sauve un enfant de l'autisme
Témoignage
de Julia Romp

Dans un texte autobiographique, Julia, mère célibataire londonienne, raconte la difficulté d’élever George, son petit garçon autiste. Coupé du monde, renfermé sur lui-même, George, neuf ans, montre une grande violence envers les autres en général, et sa mère en particulier.

L’arrivée d’un chaton aussi seul et perdu que lui va permettre au petit garçon de reprendre goût à la vie et de surmonter enfin sa terrible maladie. C’est grâce à ce chat nommé Ben, et à son caractère peu commun, que George va pouvoir s’ouvrir aux autres et rendre à sa mère tout l’amour qu’elle lui a donné.

Mais, un jour, cet équilibre retrouvé bascule. Parce que ses maîtres le laissent à l’occasion d’un court voyage, Ben s’échappe et George s’effondre sur lui-même.

C’est alors que Julia va se livrer, par amour pour son fils, à une quête désespérée pour retrouver le chat. Six mois passeront sans entamer sa volonté, et elle devra traverser le pays malgré la neige et les centaines de kilomètres, pour pouvoir enfin déposer Ben dans les bras de son fils pour Noël.

Un témoignage bouleversant prouvant une nouvelle fois combien l'amitié entre l'homme et l'animal peut faire des miracles.

Mon ami Ben : Un chat sauve un enfant de l'autisme, Julia Romp, Editions Jean-Claude Gawsewitch, 2011, 416 pages

Pour aller plus loin

- Le site des éditions Jean-Claude Gawsewitch
- Des avis de lecteurs
- Cette page où vous pourrez feuilleter le livre (prologue, ch1, ch2)
- Oline, le dauphin du miracle, de Pascale Noa Bercovitch
- L'interprète des animaux, de Temple Grandin
- La ronronthérapie, de Véronique Aïache

Un extrait du livre
Le prologue

Au premier coup d’oeil, Ben n’était pas franchement resplendissant. Il n’avait rien de l’adorable petit chaton aux reflets roux ou de l’adulte svelte à la robe écaille et blanc. De fait, sa fourrure noir et blanc était maculée de sang séché, son postérieur rouge était complètement dénudé et sa queue maigrichonne ressemblait plutôt à une touffe de cheveux filasse. Heureusement, je n’ai pas deviné tout de suite qu’il hébergeait aussi des centaines de puces et de mites d’oreille.
Mais, si rebutant d’aspect qu’il ait été, quand cette pauvre bête décharnée s’est mise à hanter mon jardin, j’ai pris l’habitude de lui laisser à manger, parce que j’avais toujours eu un faible pour les animaux. Même notre petit Fluffy, un lapin domestique, habite un appentis que j’ai décoré de grandes fleurs peintes, un véritable palace pour lapins. J’ai donc aménagé un lit pour ce chat dans un grand carton que j’avais laissé dans l’appentis - en espérant qu’il viendrait y dormir. Mais le pauvre semblait chaque jour un peu plus malade que la veille et je me suis promis de l’amener chez le vétérinaire dès qu’il se sentirait en confiance et se laisserait approcher.
"Pourvu qu’il soit venu dormir ici !", me disais-je chaque matin en traversant le jardin avec George, mon fils de dix ans, pour vérifier si la nourriture avait été mangée ou la couverture dérangée.
Tous deux, nous scrutions le fond de l’appentis obscur et voyions les yeux du chat qui nous observaient. Ils étaient d’un vert acidulé très clair, comme les premières feuilles d’un citronnier au printemps, et chaque fois que mon regard croisait le sien, je me figeais quelques instants. Mais il s’asseyait tantôt sur une étagère tantôt à côté d’un pot de fleurs et ne s’aventurait jamais jusqu’à son carton.
"Bouh !", lui criait George pour l’inviter à jouer à cache-cache avec lui quand nous allions le voir, et ça me faisait vraiment plaisir parce que George jouait rarement avec qui que ce soit.
Son autisme faisait de l’univers de George un endroit par moments très solitaire et les autres enfants le trouvaient souvent presque aussi incompréhensible que lui-même les trouvait énigmatiques. Ils redoutaient ses accès de fureur, les glapissements ou les hurlements qu’il poussait et eux effrayaient tout autant George avec leur tapage et leurs courses effrénées dans les couloirs et les escaliers de l’école. C’est pourquoi je fus ravie de voir George s’intéresser au chat même si le chat ne lui rendait guère son intérêt. Quand George ou moi nous approchions un peu trop, le chat sifflait et crachait, hérissait le poil et retroussait les babines. Il ne voulait manifestement rien avoir à faire avec aucun de nous deux.
Mais le temps et les bons repas ont un effet prodigieux sur les animaux - exactement comme sur les gens. Un beau jour, le pauvre orphelin s’est senti assez en sûreté pour dormir dans son carton, et quelques semaines plus tard, j’ai réussi à refermer la porte de l’appentis avec un manche à balai.
Quand j’ai emmené le chat chez le vétérinaire, je lui ai expliqué que je n’étais pas sa propriétaire en titre et je le lui ai confié en me disant que ma mission s’arrêtait là. J’avais placardé des affichettes dans le secteur avec une photo de lui ; si quelqu’un se présentait, je le mettrais en contact avec le vétérinaire. Mais son propriétaire s’abstint de me téléphoner et quelques semaines plus tard, je reçus l’appel que je redoutais secrètement.
"Vous donneriez un foyer à ce chat ?" me demanda le vétérinaire, une question qui me laissa sans voix - ce qui est, comme le savent mes proches, tout à fait inhabituel chez moi. Ma mère avait l’habitude de dire que l’expression "jamais à cours de répliques" avait été inventée pour moi et elle avait bien raison. Mais le jour où le véto m’a demandé de reprendre le chat, je ne savais plus quoi dire. D’abord parce que j’adore les animaux. Mais je m’étais juré de ne jamais avoir de chat parce que ma mère en hébergeait une telle quantité quand j’étais petite que je finissais par me sentir un peu à l’étroit à la maison. De plus, même si George avait paru intéressé par le petit vagabond, nous n’avions pas eu beaucoup de succès avec les animaux parce qu’il se liait très difficilement d’amitié avec qui que ce soit. Nous avions dû nous séparer de Polly la perruche parce que son raffut empêchait George de dormir, et il avait assez vite perdu tout intérêt pour Fluffy le lapin. Ce n’était pas sa faute, simplement mon fils n’avait pas les mêmes réactions que les enfants de son âge et je ne voulais pas reprendre d’animaux parce que m’occuper de George était déjà un travail à plein-temps.
Mais, sentant mon hésitation, le vétérinaire suggéra que nous pourrions peut-être lui rendre une petite visite.
- Il a l’air triste, me dit-il, il aimerait sans doute voir un visage ami…
Comment refuser ? Le coeur l’emporta sur la raison et j’emmenai George chez le vétérinaire où nous découvrîmes la petite boule de poils noirs et blancs enroulée sur elle-même dans une cage. Puis il se leva et je vis un grand carré de peau rasée à la hauteur de l’estomac avec une cicatrice bien nette. Il portait une collerette de plastique autour du cou afin de l’empêcher de s’arracher les fils. Il était plus laid encore qu’avant, mais cela ne semblait nullement rebuter George qui s’agenouilla aussitôt devant la cage.
- Benny Boo ! cria-t-il, d’une voix haut perchée, que je n’avais jamais entendue, frémissant d’excitation, l’air ravi de l’aubaine.
- Tu te sens mieux, maintenant, Ben, tu vas bien ? lui demanda George. Il parlait d’une voix chantante que je ne reconnus pas et le chat répondit à ses salutations par des miaulements.
- Je crois qu’il t’aime bien, fit, sourire aux lèvres, l’assistante vétérinaire qui nous avait fait entrer dans la pièce.
George se tut aussitôt. Il détestait parler à quiconque, par-dessus tout aux étrangers et il ne pouvait regarder les gens dans les yeux quand ils s’adressaient à lui. Il regardait un peu au-dessus d’eux, au loin - tout plutôt que de les fixer. Mais dès que la jeune femme vaqua à d’autres tâches et que George comprit qu’elle avait détourné le regard, il se pencha de nouveau vers la cage.
- Benny Boo ! dit-il de sa petite voix stridente, est-ce que tu as mal au ventre ?
Il pressa son visage contre les barreaux de la cage et j’esquissai un mouvement, certaine que le chat allait le menacer, le griffer à travers ces barreaux, exactement comme il l’avait fait quand nous étions allés le voir dans l’appentis. Mais j’ai stoppé net en voyant le chat décocher un regard grave à George et marcher à petits pas vers lui avant de frotter langoureusement son corps contre les barreaux. Qu’étaient devenus les sifflements et les crachotements que nous avions entendus la première fois ? Je n’en revenais pas. Quand j’entendis le chat pousser une sorte de feulement rauque et visiblement réjoui, je me dis que c’était une hallucination auditive. Il ondulait sous les petits mots doux de George.
- Ben, Ben ! psalmodia-t-il, tu vas bien maintenant ? Tu vas bien ?
Le chat renifla l’air et George se pencha un peu plus. Quand sa tête fut au niveau de celle du chat, ce dernier le fixa droit dans les yeux et j’étais sûre que George allait détourner le regard. Mais au lieu de regarder par-dessus la tête du chat ou de fixer le sol, il regarda son nouvel ami droit dans les yeux. Tous deux se regardèrent intensément quelques secondes pendant que George continuait à murmurer doucement. Je retins mon souffle et les fixai tous les deux, sous le choc : George parlait au chat et souriait comme si c’était habituel chez lui et, de son côté, le chat le couvait littéralement du regard. Un peu comme un vieillard qui en a beaucoup vu et qui sait d’instinct à qui il peut se fier.
Dès lors, je compris ce qu’il me restait à faire : comme on dit, l’espoir a la vie dure… Je ne savais pas pourquoi George aimait ce chat, ce n’était peut-être qu’un engouement fugace, peut-être savait-il que cette pauvre bête avec son air d’orphelin pitoyable aurait bien du mal à se faire une place dans ce monde, un peu comme lui. Mais j’avais discerné une lueur singulière dans le regard de George, une lueur que j’espérais voir depuis longtemps : l’étincelle de l’amour. Et ce chat semblait en éprouver tout autant pour lui. Je n’en demandais pas plus. Tout ce que j’espérais à l’époque, c’est que le chat devienne un bon compagnon pour George. Ce que je ne pouvais prévoir alors, c’est que ce chat allait changer notre vie pour toujours et bien plus radicalement que je n’aurais pu le prévoir.

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